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Œuvres Complètes
de
Marcel Schwob
Justification
Il a été tiré de cet ouvrage :
lo exemplaires sur Japon numérotés
de I à lo
jo exemplaires sur Hollande numérotés
de II à 60
200 exemplaires sur Arches numérotés
de 61 à 260
12^0 exemplaires sur Vergé Navarre
numérotés de 261 à i.^oo
Plus ^o exemplaires de Chapelle , sur
vergé Mut 1er lettrés de A à Z de a à -l
N" du présent exemplaire : 3 (> §
LES ŒUVRES COMPLETES
de
Marcel Schwoh
(1867-1905)
Théâtre
:>
I
Macbeth
(traduâion médite)
542398
31- 5 52,.
Typographie
FRANÇOIS BERNOUARD
73, Rue des Saints-Pères, 73
A PARIS
Macbeth
Personnages
roi d^ Ecosse
ses fils
généraux de l'arnJe du roi
nobles écossais
Duncan
Malcolm j
donalbain *
Macbeth ,
Banquo *
Macduff
Lennox i
Ross (
Menteth I
Angus \
OiTHXESS I
Fléance
Si WARD
Si ward le jeune,
Seyton
Un Jeune Enfant le fils de Macduff
Un Médecin anglais
Un Médecin écossais
Un Soldat
Un Portier
Un Vieillard
Lady Macbeth
Lady Macduff
Dame Noble
Trois Sorcières
fils de Banquo
Comte de Northumberland, général de
l'armée anglaise
son fils
un officier attaché à la suite de Macbeth
attachée à la suite de Macbeth
Apparitions (Spectre de Banquo ; Fantôme ; Fantôme
de l'enfant couronné ; cortège de huit rois).
Seigneurs, Gentilshommes, Officiers, Soldats,
Assassins, Serviteurs et Messagers.
Ha scène est en Ecosse et en Angleterre.
Ade Premier
SCENE PREMIERE
Une lande déserte. — Tonnerre et éclairs.
Entrent Trois Sorcières
Première Sorcière. — A quand, nous trois,
vente, grêle ou foudroie ?
Seconde Sorcière. — Après l'issue du grand
tohu-bohu, après la bataille gagnée ou perdue.
Troisième Sorcière. — Avant le soleil cou-
chant descendu.
Première Sorcière. — Oii se trouver?
Seconde Sorcière. — Sur la lande.
Troisième Sorcière. — Là, qu'on attende Mac-
beth.
Première Sorcière. — Je viens, Grisemine.
Seconde Sorcière. — Mon crapaud m'appelle.
Troisième Sorcière. — Nous voilà.
Toutes trois. — Beauté en hideur, hideur en
beauté, flottons par la brume et par l'air souillé.
( Elles sortent. )
12 WILLIAM SHAKESPEARE.
SCENE II
Un camp près de Forres. Fanfares au dehors. '
Entrent Duncan, Malcolm, Donalbain, Lennox
et leur suite. A leur rencontre vient un Sergent
D*ARMES blessé.
Duncan. — Quel e§t cet homme si sanglant ?
Il doit pouvoir dire, si on en juge par son aspeâ:,
où en t§t à cette heure la révolte.
Malcolm. — C'e^ le sergent d'armes qui, en
bon et hardi soldat, s'e§t battu pour moi quand
j'étais pris. Holà, mon brave, viens dire au Roi ce
que tu sais de la bataille, quand tu la quittas !
Le Sergent d'armes. — Douteuse, en suspens,
comme deux nageurs las dont l'étreinte mutuelle,
étouffe l'effort. L'impitoyable Macdonald — qu'il
e§t digne d'être rebelle tant les multiples vilenies
de la nature l'aiguillorment de leur essaim, — s'ap-
puie sur ses renforts des îles d'Occident, routiers
et porteurs de vouges ; la Fortune, catin de félon,
sourit à sa traîtresse querelle ; mais c'eS^t en vain !
Macbeth le hardi — ô nom bien mérité, — dédai-
gneux de la Fortune, de sa lame d'acier brandie,
fumante de sang et de carnage, semblant le mignon
de Bellonne, se tailla passage jusqu'au rustre, face
à face, et d'attaque, sans lâcher prise, le décousit
des tripes aux mandibules et cloua sa tête à nos cré-
neaux !
Duncan. — O le vaillant cousin, l'excellent
seigneur !
Le Sergent d*armes. — Mais comme de la
première rougeur du soleil éclate la naufrageuse
tempête et l'orage sinistre, ainsi la source salutaire
MACBETH 15
s'enfle, dévastatrice ! Ecoute, ô roi d'Ecosse, écoute !
A peine la justice, la valeur à son côté, eut fait
tourner talons aux routiers fugitifs, que le Sire de
Norvège, aux aguets, toutes armes fourbies, lance
de nouveaux renforts et recommence l'assaut.
Duncan. — Voilà pour décourager nos capi-
taines, Macbeth et Banquo !
Le Sergent d'armes. — Oui, comme des moi-
neaux effarent un aigle, ou le lièvre un lion. Ils
semblaient, à dire vérité, deux canons bourrés à
double charges, tant ils doublaient et redoublaient
sur l'ennemi leurs coups ; voulaient-ils se plonger
dans des bouillons de sang, ou consacrer par leur
massacre un nouveau Golgotha, je ne sais ?... mais
je succombe... mon sang crie " au secours ! "
Duncan. — Tes paroles te seyent autant que
tes blessures ; toutes deux respirent l'honneur.
Qu'on amène des médecins. ( Le sergent d'armes sort. )
Qui vient là ? ( Lntre ^oss. )
Malcolm. — Le noble captai de Ross.
Lennox. — Quelle hâte fait flamber ses yeux ?
Comme un qui brûle de révéler une étrange nouvelle.
Ross. — Dieu garde le Roi !
Duncan. — D'oia venez-vous, noble captai ?
Ross. — De Fife, grand roi, où les bannières de
Norvège claquent aux quatre vents du ciel et jettent
sur le peuple un écran de glace. Norvège lui-même,
nombreux et terrible, aidé de ce traître très déloyal,
le captai de Cawdor, engagea le noir combat. Et le
fiancé de Bellone, fort de son armure, le rencontra
et l'affronta en égal, pointe à pointe rebelle, bras à
bras, dompta ses sursauts, et, pour conclure, la
victoire nous demeura.
Duncan. — O bonheur !
14 WILLIAM SHAKESPEARE
Ross. — Si bien que Sweno, roi de Norvège,
implore capitulation ; et nous ne daignâmes lui
accorder d'enterrer ses morts, jusqu'à ce qu'il eut
déboursé, dans l'île Saint Colm, dix mille dollars
à nos profits communs.
Duncan. — Il ne faut plus que ce captai de
Cawdor trompe nos affections intimes. Prononcez
sur le champ son jugement à mort, et du titre qu'il
portait, allez saluer Macbeth.
Ross. — y y veillerai.
Duncan, — Ce qu'il a perdu, le noble Macbeth
le gagne. ( Us sorter/ 1. )
SCENE III
Une lande. L'orage.
Rntrent les Trois Sorcières
Première Sorcière. — D'où viens-tu, ma sœur ?
Seconde Sorcière. — J'ai tué des porcs.
Troisième Sorcière. — Et toi, ma sœur, d'où ?
Première Sorcière. — A croppetons, la femme
d'un matelot mangeait des châtaignes ; elle mâchon-
nait, mâchonnait, mâchonnait. — " Donne-moi ",
lui dis-je. — " Arde, sorcière ", crie la trogne
gloutonne. Son mari, patron du Tigre, vogue vers
Alep : mais dans un crible y volerai, et comme un
rat à la queue coupée, travaillerai, travaillerai,
travaillerai.
Seconde Sorcière, — Je te donnerai le vent
du noroit.
Première Sorcière, — Merci à toi.
Troisième Sorcière. — A moi un autre.
MACBETH If
Première Sorcière. — J'ai, moi-même, tous
les autres ; ils soufflent jusqu'au fond des havres,
aux quatres coins du compas du marin, pour l'essorer
sec comme foin; jamais, ni nuit ni jour dormir;
jamais paupière en appentis ; il vivra comme un
interdit-; longues semaines, neuf neuvaines, son corps
labourerai de peines ; sa nef ne doit être perdue ;
mais elle sera des flots battue. Regarde, là.
Seconde Sorcière. — Fais voir, fais voir !
Première Sorcière. — Le pouce d'un pilote
noyé sur son retour.
■ Troisième Sorcière. — Ecoute, le tambour,
écoute ! Macbeth c§t en route.
Permière Sorcière. — Sœurs de mal heur,
main en main, chevauchant par la terre et l'onde,
ainsi faisons la ronde, la ronde. Trois à toi, et trois
à moi, et trois à tout, c'e^t neuf au bout. Paix, paix,
le charme e§t fait. ( Entrent Macbeth et Banquo. )
Macbeth. — De ma vie, je n'ai vu si laide et si
glorieuse journée.
Banquo. — Quelle distance compte-t-on jusqu'à
Forres ? Qui sont ces créatures, si flétries, et de
bardes si étranges ? elles ne semblent pas habitantes
de la terre, et pourtant elles y marchent. Etes-vous
vivantes ? Etes-vous chose qu'homme puisse inter-
roger ? Vous paraissez me comprendre. Chacune,
d'un accord, posa son doigt grivelé sur ses lèvres
fanées ; vous êtes sans doute des femmes, et pour-
tant ces mentons poilus me défendent de vous
déclarer telles.
Macbeth. — Parlez donc, si vous le pouvez :
qu'êtes-vous ?
Première Sorcière. — O gloire, Macbeth, gloire
à toi, captai de Glamis.
1 6 WILLTAM SHAKESPEARE
Seconde Sorcière. — O gloire, Macbeth, gloire
à toi, captai de Cawdor.
Troisième Sorcière. — O gloire, Macbeth, gloire
à toi qui un jour seras roi !
Banquo. — Cher seigneur, pourquoi tressaillir
et sembler en frayeur pour choses qui ont un si
doux son ? Au nom de tout ce qui e^ vrai,
vivez-vous dans l'imagination, ou si réellement vous
êtes telles que vous vous montrez ? A mon noble
compagnon vous prédites grâces présentes et grandes
promesses de haut état et d'espérances royales, tant
qu'il semble entré en ravissement ; à moi vous ne
parlez point. Si vous savez regarder dans les germes
de l'avenir, quel grain croîtra et quel demeurera
Stérile ? parlez-moi donc, à moi qui n'implore ni
ne crains vos faveurs ni votre haine.
Première Sorcière. — Gloire !
Seconde Sorcière. — • Gloire !
Troisième Sorcière. — Gloire !
Première Sorcière. — Moindre que Macbeth,
et plus grand !
Seconde Sorcière. — Non tant heureux, mais
beaucoup plus heureux !
Troisième Sorcière. — Tu seras père de rois,
mais roi tu ne seras point. Par ainsi, gloire à vous,
Macbeth, Banquo !
Première Sorcière. — Macbeth et Banquo,
gloire !
Macbeth. — Restez, prophetesses réticentes,
vite parlez plus clair ! Par la mort de Sinal, je le
sais, je suis captai de Glamis — mais de Cawdor —
comment ? Le captai de Cawdor e§t vivant, seigneur
en puissance — et, pour être roi, ce n'eS pas plus
dans les limites du possible que d'être captai de
MACBETH 17
Cawdor. Dites, d'où tenez- vous cette étrange infor-
mation — et pourquoi, sur cette lande décriée, arrêtez-
Tous notre marche pour clamer ces prédirions ?
Parlez, je vous l'ordonne ! (Les sorcières disparaissent.)
Banquo. — La terre forme des bulles, comme
l'eau : et celles-ci étaient telles . Où ont-elles disparu ?
Macbeth. — Dans l'air et ce qui semblait leur
corps s'eSt fondu comme l'haleine au vent. Ah, que
ne sont-elles restées !
Banquo. — Etaient-ils là, vraiment, ces êtres
dont nous parlons ou avons-nous mangé l'herbe de
folie qui captive la raison ?
Macbeth. — Vos enfants seront rois.
Banquo. — Vous serez roi.
Macbeth. — Et captai de Cawdor ; eft-ce bien
cela ?
Banquo. — C'eSt cela ; même air, même chan-
son. Qui va là ? ( Entrent Koss et Angus. )
Ross. — Le roi a reçu en grande joie, Macbeth,
la nouvelle de ton succès ; et quand on lui apprend
les prouesses de ta personne parmi les rangs rebelles,
tant son propre étonnement balance son admiration
pour toi qu'il demeure silencieux ; puis, dans sa
revue de la même journée, il te trouve au milieu des
durs bataillons de Norvège, impassible parmi les
terreurs que tu as soulevées, étranges images de
mort. Po^te sur poète, les bulletins pieu valent
comme la grêle : chacun lui portait des éloges pour
ta vaillante défense de son royaume et les répandait
devant lui.
Angus. — Nous sommes délégués seulement
pour te présenter les remercîments de notre royal
maître, et t'introduire devant lui : nous n'avons pas
charge de la récompense.
i8 WILLIAM SHAKESPEARE
Ross. — Mais à titre d'arrhes pour des honneurs
plus grands, il m'a mandé de te saluer de par lui,
captai de Cawdor ; salut en ce nom, très noble
captai ; c'e^ désormais le tien.
Banquo, à part. — Quoi ? le diable peut dire
vrai ?
Macbeth. — Le captai de Cawdor e§t vivant :
pourquoi me revêtir du manteau d'un autre ?
Angus. — Celui qui fut le captai vit encore ;
mais il traîne cette vie, qu'il mérite de perdre, sous
un jugement fatal. Etait-il allié -aux gens de Norvège,
a-t-il fourni les rebelles de renforts et de moyens
secrets, a-t-il pratiqué des deux parts pour ruiner
son pays, je ne sais ; mais ses trahisons capitales,
confessées et prouvées, l'ont renversé.
Macbeth, à part. — Glamis, et captai de
Cawdor ! la dernière grandeur e§t à venir. Merci de
vos peines. {^A Manqua.) N'espérez-vous pas que
vos enfants seront rois, puisque celles qui m'ont
fait captai de Cawdor ne leur ont pas promis moins ?
Banquo. — Alors, si on y prêtait foi, vous ose-
riez maintenant voir luire devant vous la couronne,
après le nom de Cawdor. Mais c'e^ très étrange ;
et souventes fois, pour nous gagner au mal, les
suppôts des ténèbres prédisent juSte, nous séduisent
par d'honnêtes vétilles jusqu'à nous engager dans
la profondeur de suites ignorées. Mes cousins, un
mot, je vous prie.
Macbeth, à part. — Deux vérités prononcées,
deux annonciatrices radieuses d'une aâiion surgis-
sante dont le centre e§t l'empire ! — Messieurs, je
vous remercie. — (^A part. ) Cette sollicitation sur-
naturelle, ce ne peut être le mal, ce ne peut être le
bien. Si c'e§t le mal, pourquoi m' avoir donné un
MACBETH T9
avantage solide, fondé sur une vérité ? Je suis
captai de Cawdor. Si c'eSt le bien, pourquoi cette
toute puissante suggestion dont l'image effroyable
horripile mes cheveux, déloge mon cœur, le choque
contre mes côtes, et rompt sa course de nature.
Comme la terreur présente e§t plus faible que l'ima-
gination de l'horreur ! Ma pensée, où l'assassinat
n'eSt encore qu'en fantaisie, ébranle à ce point l'unité
de mon être que tous mes sens sont étouffés par le
rêve, et rien n'e^ que ce qui n'eêt pas.
Banquo. — Voyez l'extase où e§t notre compa-
gnon.
Macbeth. — Si le de^in veut me faire roi —
quoi — le destin peut me couronner sans que je
bouge !
Banquo. — Les nouveaux honneurs qui fendent
sur lui ressemblent à ces vêtements peu familiers
qui ne se modèlent sur nous que par l'usage.
Macbeth, à part. — Advienne que pourra, le
temps vient à point, l'heure fût-elle mauvaise.
Banquo. — Noble Macbeth, nous attendons
votre loisir.
Macbeth. — Daignez en grâce m'excuser :
j'avais le cerveau lourd, et tout travaillé d'aflPaixes
négligées. Messieurs mes amis, vos peines sont
désormais inscrites sur une page que je relirai
chaque jour. Allons trouver le roi. (^A part à
Banquo. ) Songez à notre aventure et quand nous
serons libres, après l'avoir mûrement pesée, je
veux que nous en parlions ensemble à cœur
ouvert.
Banquo. — Le plus volontiers du monde.
Macbeth. — Jusque-là, silence. Venez, mes amis.
( Ils sortent. )
WILLIAM SHAKESPEARE
SCENE IV
Forres. Le Palais.
Fanfare. Entrent Duncan, Malcolm, Donalbain,
Lennox et leur suite.
Duncan. — La sentence de Cawdoi e§t-elle
exécutée ? Ceux qui en ont commission ne sont-ils
point encore revenus ?
Malcolm. — Mon lige, ils ne sont pas encore de
retour. Mais j'ai vu un témoin de sa mort, et il m'a
rapporté que bien librement il avait confessé ses
trahisons, imploré le pardon de Votre Altesse et
montré un profond repentir ; rien dans sa vie n'a
été si digne que la façon dont il l'a quittée ; il est
mort en homme qui se serait exercé à mourir, et à
jeter son joyau le plus cher comme la plus vaine
des babioles.
Duncan. — Il n'y a point d'art pour faire
induftion de l'âme par le visage. C'était un
gentilhomme en qui j'avais fondé une confiance abso-
lue. ( Entrent Macbeth, Banquo, Ko s s et Angus. )
O très noble cousin ! Dans cet instant même le
remords de mon ingratitude me pesait lourdement :
tu es allé si haut que la récompense, de son aile la
plus rapide, a peine à te rejoindre. Je voudrais que
tes mérites fussent moindres : alors la proportion
de ce qui t'eSt dû et de ce que je te donne serait plus
ju§te. Et il me re^e seulement à dire ceci : je te dois
trop, il faudrait plus que tout pour te payer.
Macbeth. — Le service et la loyauté dont je suis
redevable se payent par leur accomplissement même.
MACBETH 21
C'est le rôle de Votre Altesse qu'elle reçoive nos
devoirs ; et nos devoirs envers votre trône et l'Etat
sont comme des fils et des serviteurs ; quand ils
ont tout fait, ils n'ont fait que leur dû, sauf toujours
et partout votre amour et honneur.
Duncan. — Sois ici le bienvenu ; tu seras comme
un arbre que j'ai planté, et que je tâcherai de faire
grandir et s'étendre. Noble Banquo, tes mérites
ne sont pas moindres et il e§t jufte qu'ils soient
reconnus tels ; viens ça, que je t'embrasse et que je
te presse sur mon cœur.
Banquo. — Si sa chaleur féconde ma fortune, je
vous en offre d'avance les fruits.
Duncan. — Mes joies trop pleines débordent et
se muent en une douloureuse pluie de larmes. —
Fils, cousins, capitaines, et vous tous, mes proches
officiers, sachez que nous établissons l'Etat sur notre
fils aîné, Malcolm, qui d'ores en avant sera nommé
prince de Cumberland ; auquel honneur il n'accédera
pas. Messieurs, sans compagnie ; autour de lui
brilleront comme des étoiles sur tous ceux qui
sauront les mériter, les marques de noblesse. — {à
Macbeth. ) Nous voulons d'ici nous rendre à Inverness
et resserrer les liens qui déjà nous attachent.
Macbeth. — Il n'y a de peme que hors le service
de votre grâce. Moi-même, je veux être le héraut
de votre venue, et donner à ma femme la joie de
lui annoncer votre approche. Ainsi, très humble-
ment, je prendrai congé.
Duncan. — Mon noble Cawdor !
J/Iacbeth, à part. — Prince de Cumberland !
voilà un degré qui va me faire trébucher ou qu'il
faut que j'enjambe : il t€t en travers de ma route.
Astres, cachez vos feux, que la lumière ne voie la
22 WILLIAM SHAKESPEARE
profonde noirceur de mes désirs ! Les yeux fermés,
laissez aller la main ; laissez faire la chose qui, faite,
emplira d'horreur les yeux.
Duncan. — Vous dites vrai, noble Banquo ; sa
vaillance t§t extrême ; on m'abreuve de ses éloges,
et je m'en déleâ;e. Allons, il faut le suivre puisqu'il
a voulu nous devancer pour nous souhaiter la bien-
venue ; excellent, incomparable cousin ! ( Fanfare,
Ils sortent. )
SCENE V
Inverness. Une salle du château de Macbeth
Entre Lady Macbeth, qui lit une lettre.
Lady Macbeth. — " Elles me rencontrèrent au
jour du succès, et j'ai appris par information très
certaine qu'elles ont en elles plus que science
humaine. Dans l'instant que je brûlais du désir de
les interroger plus avant, elles se muèrent en air,
et s'y évanouirent. Tandis que l'étonnement me
tenait ravi, arrivèrent des messages du roi qui me
proclamaient " captai de Cawdor ", titre par lequel,
tout justement avant, ces fatales sœurs m'avaient
salué ; ensuite, me renvoyant au temps à venir,
crièrent : " Gloire, tu seras roi ". Voilà ce que j'ai
cru bon de te mander, chère partenaire de nos
grands espoirs, afin que tu ne puisses perdre la joie
qui te revient par l'ignorance où tu serais de la gran-
deur qui t'eSt promise. Mets-la contre ton cœur, et
adieu ".
Glamis, tu l'es ; et tu es Cawdor, et tu seras ce
qui t'a été promis. Pourtant je crains ta nature. Elle eft
trop pleine du lait de la douceur humaine pour happer
MACBETH 25
le chemin le plus court ; tu voudrais être grand, tu ne
manques pas d'ambition, mais tu manques de la per-
version qu'il y faudrait joindre ; ce que tu voudrais
hautement, tu le voudrais saintement ; tu ne vou-
drais pas piper au jeu et pourtant tu voudrais gagner
à toute force ; tu voudrais tenir, grand Glamis,
tout ce qui te crie : " Voilà comme il faut faire pour
m'obtenir ", et tu as la peur de le faire, et la crainte
que ce ne soit pas fait. Hâte-toi, viens ça, que j'instille
mon vouloir dans ton oreille, que je lacère par la
violence de mon langage tout ce qui s'écarte de ce
cercle d'or dont le destin et les puissances transcen-
dantales semblent vouloir te couronner. ( Entre un
messager. ) Quelles nouvelles apportes-tu ?
Le Messager. — Le roi arrive ici ce soir.
Lady Macbeth. — Tu es fou ? Que dis-tu ? Ton
maître n'e§t-il pas avec lui ? Si c'était vrai, il m'aurait
avertie pour les préparatifs.
Le Messager. — Plaise à votre grâce, c'est vrai ;
notre seigneur captai arrive ; un de mes camarades
l'a devancé à toute vitesse ; il pâme presque, à perte
d'haleine, c'e§t tout ce qu'il a pu dire.
Lady Macbeth. — Qu'on prenne soin de lui. Il
apporte de grandes nouvelles. {Le messager sort.)
Le corbeau même e§t rauque, qui croasse l'entrée
fatale de Duncan sous l'ombre de mes créneaux.
Accourez, pouvoirs qui gouvernez les pensers mor-
tels ; ici, désexez-moi ! emplissez-moi, du chef aux
pieds, rouge-bord, de cruauté hideuse ; engluez
mon sang ; fermez les écluses qui donnent passage
au remords, crainte que des accès de scrupules natu-
rels ébranlent mon projet sinistre ; ni paix ni repos
entre l'idée et l'ade ! Saisissez mes seins de femme,
et tournez mon lait en fiel, suppôts de l'assassinat,
24 WILLIAM SHAKESPEARE
où que vous soyez, en votre invisible substance,
vous qui servez le mal en ce monde ! Viens, nuit
opaque, drape-toi des fumées fuligineuses d'enfer,
que le tranchant de ma lame ne voie pas la blessure
qu'elle inflige, ni que le ciel darde ses yeux sous la
courtepointe des ténèbres pour crier : " Holà !
holà ! " ( Entre Macbeth ). Grand Glamis ! noble
Cawdor ! plus grand encore par le glorieux salut
de l'avenir ! Tes lettres m'ont transportée au-delà
du présent qui ignore, et voici que j'éprouve le
futur dans l'infant !
Macbeth. — Ma très chère âme, Duncan arrive
ici cette nuit.
Lady Macbeth. — Et il repart ?
Macbeth. — Demain, à ce qu'il pense.
Lady Macbeth. — O jamais le soleil ne verra ce
lendemain ! Votre figure, mon captai aimé, semble
un livre où certaines gens liraient bien des choses
étranges. Pour tromper le temps, soyez semblable
au temps : ayez la bienvenue aux yeux, sur la main,
à la bouche ; soyez semblable à la fleur innocente,
mais soyez le serpent, qui dort dessous. Il faut
qu'on prépare le service de celui qui arrive ; et vous
allez livrer à ma tâche la grande œuvre de cette nuit
par laquelle toutes nos nuits, tous nos jours du temps
futur régneront en leur souveraineté suprême et
seule maîtrise.
Macbeth. — Nous en reparlerons.
Lady Macbeth. — Seulement gardez le regard
clair. Changer de visage, c'eé^t éternellement craindre,
tout le reste, laissez-le moi.
MACBETH 25.
SCENE^VI
^Devant le château de Duncan
Ejttrent.joueurs de hautbois et porteurs de torches^ Dun-
can, Malcolm, Donalbain, Banquo, Lennox,
Macduff, Ross, Angus et leur suite.
Duncan. — Que le site de ce château possède de
charme ! L'air vif et doux enveloppe et caresse les sens.
Banquo. — Voyez le passant de l'été, le martinet
qui hante les maisons saintes, qui s'attache là où il
aime ; il sait bien qu'ici l'haleine du ciel e^ suave et
parfumée ; sous les corniches, les frises, les encor-
bellements, pas de saillie en niche où cet oiseau
n'aille faire le berceau de ses petits et pendre son lit
frêle ; là où ils hantent et couvent, je l'ai remarqué,
l'air e§t exquis. {Entre lady Macbeth.)
Duncan. — Voici venir notre gracieuse hôtesse.
L'amour qui s'impose e^ parfois importun ; mais
encore devons-nous remercier l'amour. Voici donc
qu'il vous faut rendre grâce à Dieu, parce que nous
vous imposons de la peine, et nous rem^ercier de vos
fatigues .
Lady Macbeth. — Tous nos services, fussent-ils
chacun double, puis redouble encore, seraient
pauvres et faibles pour compenser les honneurs pro-
fonds et immenses dont Votre MajeSlé charge notre
maison ; pour ceux du passé, pour les dignités
récentes qu'Elle daigna y ajouter, nous demeurons
en son humble dévotion.
Duncan. — Où est le captai de Cawdor ? Nous
l'avons serré de près, sur les talons et cuidions lui
26 WILLIAM SHAKESPEARE
servir de fourriers : mais il chevauche grand train,
et son fort amour, acéré comme son éperon, l'a
mené au gîte avant nous. Noble et belle hôtesse,
nous nous remettons à votre hospitalité cette nuit.
Lady Macbeth. — Nous sommes vos serviteurs,
à jamais ; nos gens, nos corps, nos biens, ne sont
qu'un dépôt dont nous devons compte au gré de
Votre Altesse pour les lui rendre comme siens.
Duncan. — Veuillez me donner votre main et
me conduire vers mon hôte ; nous l'aimons au plus
haut point et nous lui continuerons nos grâces.
Par votre permission, notre hôtesse... ( Ils sortent. )
SCENE VIT
Le château de Macbeth
Joueurs de hautbois et porteurs de torches. Entrent un
écuyer servant et autres officiers de table avec de la
vaisselle plate et des pièces de service. Ils traversent
la scene. Ensuite entre Macbeth.
Macbeth. — Si une fois fait, quand ce sera fait,
c'était fait pour toujours... Ce serait fait vite ; si le
meurtre entravait ses conséquences et son accomplis-
sement agrippait le succès ; si ce coup seulement
était commencement et fin de tout, rien qu'ici,
rivage et fleuve du temps, je me précipiterais dans
la vie à venir. Mais dans ces cas-là nous trouvons
toujours ici-bas, sentence ; ainsi nous enseignons
de sanglantes leçons qui retournent enseignées frap-
per leur inventeur. Cette justice, à la main pondérée,
présente à nos propres lèvres les mixtures de notre
MACBETH 27
calice empoisonné. Ici double sauvegarde ; d'abord
je suis son proche et vassal, deux fortes choses
contre l'aétion ; puis la qualité d'hôte. Ainsi je
devrais verrouiller la porte contre le meurtrier, ne
pas porter moi-même le couteau. En outre ce Dun-
can a si doucement exercé son pouvoir, il fut si
candide dans son haut miniftère, que ses vertus
clameront comme des anges, sonneurs de trompettes,
contre la profonde damnation de le faire disparaître ;
et Pitié, semblable à l'enfant nouveau -né enfour-
chant tout nu l'ouragan, au céleste chérubin qui
chevauche les invisibles coursiers de l'air, souffle-
ra l'horrible aftion dans tous les yeux et jusqu'à
noyer de larmes le vent. Je n'ai pas d'éperons
pour piquer les flancs de mon vouloir, mais seule-
ment l'ambition qui bondit, se surpasse et retombe.
( Entre Ladj Macbeth. ) Eh bien, quelles nouvelles ?
Lady Macbeth. — Il a presque fini de souper...
pourquoi avez-vous quitté la salle ?
Macbeth. — M'a-t-il demandé ?
Lady Macbeth. — Ne le savcz-vous pas ?
Macbeth. — Nous n'irons pas plus loin dans
cette affaire. Récemment, il m'a fait honneur ;
j'ai acquis les opinions dorées de toutes sortes de
gens qu'il convient maintenant de porter dans leur
jeune éclat et non de rejeter si vite.
Lady Macbeth. — Etait-elle ivre l'espérance dans
laquelle vous vous drapiez ? A-t-elle dormi depuis
pour s'éveiller maintenant verte et blafarde au regard
de ce qu'elle a volontairement décidé ? maintenant
je ferai tel cas de ton amour. Crains-tu dans tes
aâ:es et résolutions d'être le même que dans ton
désir ? Voudrais-tu posséder ce que tu estimas l'orne-
ment de la vie, et vivre lâchement dans ta propre
28 WILLIAM SHAKESPEARE
eSlime, laissant \mje n'ose pas suivre un je voudrais^
tel le pauvre chat de l'adage :
Minet aime les poissons mais rfose se mouiller les pattes.
Macbeth. — Paix, je t'en prie. J'ose tout ce qui
convient à un homme ; qui ose au-delà n'en t§t
plus un.
Lady Macbeth. — Quelle était donc la bête qui
vous força jadis à me confier cette entreprise ?
Quand vous l'avez osé, alors vous étiez un homme ;
maintenant pour être plus que vous n'étiez, vous
seriez d'autant plus homme. Ce n'était ni le temps
ni le lieu ; cependant vous vouliez les créer tous
deux. Ils se sont faits d'eux-mêmes et leur concor-
dance vous annihile. J'ai donné le sein et je sais
combien c'e^ tendre d'aimer l'enfançonnet qui me
tette ; j'aurais, tandis qu'il souriait à mon visage,
arraché de ses gencives molles la pointe de mon
sein, fait jaillir la cervelle, si j'avais ainsi juré comme
vous avez juré en cela.
Macbeth. — Si nous allions échouer ?
Lady Macbeth. — Nous, échouer ! Vissez seu-
lement votre courage à fond et nous n'échouerons
pas. Lorsque Duncan sera endormi ( à quoi sa dure
étape l'invitera vite et profondément ) je convaincrai
bientôt ses deux suivants de chambre avec vin et
hypocras en sorte que mémoire, gardienne de leur
cervelle, ne sera que fumée et le récipient de leur
raison un alambic. Quand dans le sommeil du porc
leurs personnes tomberont submergées, comme dans
la mort, que ne pourrons-nous, vous" et moi, para-
chever sur Duncan sans gardes ? De quoi ne pas
charger ses officiers spongieux ? Qui portera mieux
le faix de notre grand meurtre ?
MACBETH 29
Macbeth. — Enfante seulement des enfants
mâles ! car le coin de ta matrice intrépide ne doit
frapper que des mâles... Sera-t-il pas patent, quand
nous aurons marqué de sang les deux dormeurs de
sa chambrée et usé de leurs propres dagues, que ce
sont eux qui firent la chose ?
Lady Macbeth. — Qui l'admettrait autrement
quand sur sa mort nous rugirons griefs et clameurs ?
Macbeth. — C'e§t décidé et je tendrai chaque
ressort de mon corps vers ce terrible exploit. Allons
et trompons notre monde par la plus nette appa-
rence. Un faux visage doit cacher ce que sait un
-faux cœur. ( Ils sortent. )
Rideau
Ade Deuxième
SCENE PREMIERE
Inverness. Une cour du château de Macbeth
'Entre Banqvo, précédé de Fleance, qui porte me torche
Banquo. — Où en e§t la nuit, mon gars ?
Fleance. — La lune e^t couchée. Je n'ai pas
entendu sonner l'heure.
Banquo. — Et elle se couche sur la minuit.
Fleance. — Pour moi, il eft plus tard, mon père.
Banquo. — Tiens, prends mon épée. — On rogne
la dépense, au ciel : ils ont soufflé toutes leurs chan-
delles. — Tiens, ceci encore ; prends. Une
lourde contrainte pèse sur moi comme un plomb ;
et pourtant je voudrais ne pas dormir. Pouvoirs
céleftes, réfrénez en moi les infernales idées aux-
quelles la nature se livre, pendant le repos ! {Entre
Macbeth, et un serviteur, qui porte une torche^ Donne-
moi mon épée ! Qui va là ?
Macbeth. — Ami.
Banquo. — Quoi, messire, debout encore ? Le
34 WILLIAM SHAKESPEARE
roi e§t au lit ; il a montré un extraordinaire plaisir,
et fait envoyer grandes largesses à tous vos officiers ;
voici un diamant qu'il offre à votre femme, laquelle
il déclare sa très douce hôtesse. Bref il s'e^ retiré
en un contentement inimaginable.
Macbeth. — Surpris à l'improvi^te, nos soins-
ont subi la loi de nécessité, sans quoi, plus libres,,
ils eussent pu faire davantage.
Banquo. — Tout fut parfait. J'ai rêvé la nuit
dernière des trois mornes sœurs. Pour vous, elles
ont montré quelque vérité.
Macbeth. — Je ne songe pas à elles. Pourtant,
quand vous pourrez perdre une heure à notre ser-
vice, nous voudrions l'employer à parler plus à
plein de cette affaire, si vous daignez en trouver le
temps .
Banquo. — Au gré de votre loisir.
Macbeth. — Tenez-vous à notre entente, quand
l'heure viendra, et vous n'y trouverez que bien
honorable.
Banquo. — Pourvu que je n'en perde point, cher-
chant à l'accroître, mais que je puisse garder ma
franchise de cœur, ma pureté d'allégeance, je me
laisserai conseiller.
Macbeth. — Bon repos, en attendant.
Banquo. — Merci, messire, à vous de même.
{Banquo et Fleance sortent.)
Macbeth. — Va, prie ta maîtresse, quand mon
vin sera prêt, qu'elle frappe sur la cloche. Va-t-en
au lit. (Le serviteur sort.) Eft-ce une dague que je
vois là, devant moi, la poignée vers ma main ? Ça,
que je t'agrippe. Je ne te tiens pas, et je te vois
toujours. N'es-tu pas, vision fatale, sensible aux
mains ainsi qu'aux yeux ? Ou n'es-tu qu'une dague
MACBETH 35
de la fantaisie, une création fausse, engendrée par
l'échauffement de la cervelle ? Je te vois encore, en
forme aussi palpable que celle-ci qu'à cette heure je
tire. Tu es la maréchale de la route que j'allais
prendre ; c'e^ d'un tel in^rument que j'allais user.
Mes yeux sont les dupes de mes autres sens... ou
bien ils les valent tous ! Je te vois toujours ; et sur
ta lame et ta rouelle, des gouttes de sang — qui
n'y étaient pas tout à l'heure. — Non, tout cela
n'eft pas ; c'eSt l'œuvre sanglante qui veut prendre
forme devant mes yeux. A cette heure, par la
moitié de notre monde, la nature semble morte,
et les mauvais rêves se glissent aux courtines du
sommeil ; le Sortilège célèbre ses oiSfrandes à la
pâle Hécate ; et le Crime maigre, au cri d'alarme du
Loup, sa sentinelle, qui hurle aux veillées de la nuit,
rampe ainsi cauteleux, comme Tarquin en son rapt,
et vers son but glisse comme un speâire. O toi, terre
fixe et certaine, n'écoute point mes pas, ni où ils
vont, crainte que tes pierres mêmes ne crient :
*' Il e§t là " et ne troublent l'horreur qui entoure
cette heure. Pendant que je h able, il e^ vivant !
Les mots soufflent une haleine froide sur la chaleur
d'agir. ( Coup de cloche. ) J'y vais — et c'en e§t fait —
la cloche m'appelle. Ne l'écoute pas Duncan ; elle
t'envoie au ciel ou à l'enfer : car c'e^ ton glas. ( Il
sort. )
SCENE II
'Entre Lady Macbeth
Lady Macbeth. — Ce qui leur a donné l'ivresse,
m'a donné la force ; ce qui leur a ôté la soif, m'a
versé du feu. Ecoute ! Paix ! C'était le cri du
36 WILLIAM SHAKESPEARE
hibou, le sonneur fatal, qui dit bonne nuit à jamais...
Il e§t en train : les portes sont ouvertes, et les valets,
gorgés, ronflent et narguent leur office ; j'ai drogué
leur vin chaud tant que mort et nature sont en lutte
à qui vivra mourra.
Macbeth, à T intérieur. — Qui e§t là ? Quoi, ho !
Lady Macbeth. — Hélas, j'ai peur... s'ils se
sont éveillés... si rien n'eét fait — la tentative nous
perd — non la chose. Ecoute ! J'ai placé leurs
dagues, toutes prêtes ; il ne peut les avoir manquées.
S'il n'avait pas ressemblé à mon père, là, endormi,
je l'aurais fait, mon mari. ( 'Entre Macbeth. )
Macbeth. — Je l'ai fait. C'e§t fait. N'as-tu pas
entendu un bruit ?
Lady Macbeth. — J'ai entendu la chouette qui
chouait et les grillons qui criaient.
Macbeth. — N'as-tu pas parlé ?
Lady Macbeth. — Quand ? Là ?
Macbeth. — Comme je descendais...
Lady Macbeth. — Oui.
Macbeth. — Ecoute... Qui couche dans la
seconde chambre ?
Lady Macbeth. — Donalbain.
Macbeth. — Voilà un triste speftacle. ( Il regarde
ses mains. )
Lady Macbeth. — Sotte pensée que de dire
" triste spectacle ".
Macbeth. — Il y en avait un qui riait en dor-
mant et qui criait : " A l'assassin " tant qu'ils se
réveillèrent l'un l'autre ; j'étais là, debout, et je les
entendais . Et puis ils se mirent à faire leurs prières
et se tournèrent pour se rendormir.
Lady Macbeth. — Ça en fait deux logés à la
même enseigne.
MACBETH 37
Macbeth. — Il y en avait un qui criait : "Dieu
nous fasse grâce ", l'autre répondait : " Amen '%
on eût dit qu'ils me voyaient là, avec ces mains de
bourreau, l'oreille tendue à leur terreur. Je n'ai pas
pu dire : " Amen " quand ils disaient : " Dieu nous
fasse grâce ".
Lady Macbeth. — N'ayez donc pas des scru-
pules si profonds.
Macbeth. — Mais pourquoi n'ai-je pas pu pro-
noncer le mot " Amen " — moi qui avais tant besoin
de grâce — et 1' *' Amen " t§t re^é là, collé au fond
de ma gorge.
Lady Macbeth. — Ces choses-là, il ne faut pas
y penser comme tu fais ; il y aurait de quoi nous
rendre fous.
Macbeth. — Il me semblait entendre une voix
qui criait : " Le sommeil e§t mort ", " Macbeth
assassine le sommeil ", le sommeil innocent, qui
va ravaudant la robe trouée de la Peine, qui fait
mourir notre vie quotidienne, bain de repos du dur
labeur, baume de l'âme blessée, rafraîchissement de
la grande nature, sub^tantifique moelle du banquet
de la vie...
Lady Macbeth. — Que veux-tu dire?
Macbeth. — Et la voix criait toujours : " Le
sommeil eft mort ", à tous ceux de la maison :
*' Glamis vient d'assassiner le sommeil : par ainsi
le sommeil de Cawdor e§t mort ; le sommeil de
Macbeth eft mort *'.
Lady Macbeth. — Qui criait tout cela ? Voyons,
fier captai, vous ôtez le nerf à votre force altière si
vous vous écœurez l'âme dans ces méditations !
Va chercher de l'eau ; lave tes mains souillées, qui
t'accuseraient... Pourquoi as-tu emporté de là-bas
38 WILLIAM SHAKESPEARE
les dagues ? Il faut qu'elles y restent. Va les reporter
€t barbouille de sang les rustres qui ronflent.
Macbeth. — Je n'y retournerai pas ; j'ai peur,
quand je pense à ce que j'ai fait, aller le revoir... je
je n'ose pas.
Lady Macbeth. — Ah, volonté infirme !
Donne-moi les dagues ; les morts, les endormis,
ce ne sont que des images ; il faut des yeux d'en-
fant pour avoir peur du diable en peinture. S'il
a du sang, j'en grime les figures des valets, et j'en
fais leur crime. ( £//? sort. Coups frappés au dehors. )
Macbeth. — D'où viennent ces coups ? Où
en suis-je, que tout bruit m'épouvante l! Quelles
mains ce sont là... ah... elles me crèvent les yeux.
Tout le vaSte Océan de Neptune pourra-t-il laver ce
sang net de ma main ? Non, cette mienne main
plutôt empourprera la multitude des mers, et fera
la grande verte, rouge. ( L.adj Macbeth rentre. )
Lady Macbeth. — Mes mains sont couleur
des vôtres, mais j'aurais honte de porter un cœur
si blême. ( Coups frappés au dehors. ) J'entends frapper
à la porte du Sud. Rentrons dans notre chambre.
Un peu d'eau pour laver tout ceci et après, comme
c'eft facile ! Votre couraçe vous avait déserté !
( Coups frappés au dehors.) Chut, on frappe encore.
Mettez votre robe de nuit, crainte que le hasard
nous surprenne et révèle notre veillée. Ne vous perdez
pas si misérablement dans vos pensées !
Macbeth. — ^ Connaître ce que j'ai fait... mieux
vaudrait ne pas me connaître moi-même. ( Coups
frappés au dehors. ) Réveille donc Duncan par tes
coups, ah ! comme je le voudrais ! ( Us sortent. )
MACBETH 39
SCENE III
Entre Le Portier. Coups frappés au dehors.
Voilà un beau tapage, ma foi ! Un qui serait por-
tier d'enfer, il en aurait son soûl de tourner la clef.
( Nouveaux coups. ) Pan ! Pan ! Pan ! qui tel là, au
nom de tous les diables ! C'est un fermier qui s'e^
pendu au grenier d'abondance. Allons, entrez à la
bonne heure, et apportez force torchons ; on va
vous faire suer. ( Nouveaux coups. ) Pan ! Pan ! qui
va là, au nom de tous les autres diables ? Parbleu,
c'e^t un tartufe, fort habile à jurer par tous les deux
plateaux de la balance de ju^ice, selon l'occasion,
qui a su truffer assez pour l'amour de Dieu, mais
non s'entartufier jusqu'en Paradis. Allons, entre,
tartufe. ( Nouveaux coups. ) Pan ! Pan ! Pan ! Qui
va là ? Parbleu, c'eSt un tailleur anglais qu'on envoie
ici pour avoir volé un pan de chausse à la française ;
entre, compère tailleur, voici bon feu à rôtir
ton oie. {Nouveaux coups.) Pan î Pan ! N'aurai-je
pas la paix ? Qui êtes-vous ? Brrr ! Il fait trop froid
ici pour une cour d'enfer. Je ne veux plus être
démon-portier : j'ai pensé faire entrer certaines
gens de tous métiers qui vont par les sentiers fleuris
aux flammes éternelles. ( Nouveaux coups. ) On y va !
On y va ! Messieurs, n'oubliez pas le portier. {Il
ouvre la porte. Entrent Macduff et Lennox. )
Macduff. — Il était donc bien tard, l'ami, quand
vous vous êtes mis au lit, que vous êtes encore couché
"à cette heure ?
Le Portier. — Ma foi, monsieur, nous trin-
quions encore au second chant du coq, et le vin,
monsieur, es't grand excitateur de trois choses.
40 WILLIAM SHAKESPEARE
Macduff. — Et quelles trois choses le vin
excite-t-il spécialement ?
Le Portier. — Pardi, monsieur, l'enluminure
du nez, le sommeil, et l'urine. Pour la paillardise,
monsieur, il l'excite et l'abat ; il excite le désir,
mais il ôte l'exécution ; si bien que le vin en quan-
tité, pour ainsi dire, e§t pipeur de paillardise ; il
la fait, mais il la défait ; il lui donne le vol et la met
en cage, lui donne courage et lui ôte le cœur, la
redresse et puis la couche, et en somme, la pipe
en un certain sommeil qui de mensonge fait songe.
Macduff. — Je crois que le vin t'a pris de
mensonge cette nuit.
Le Portier. — Oui-dà, monsieur, jusque dans
la gorge ; mais je le lui ai bien rendu ; et m'e^ avis
que j'ai été le plus fort ; il a eu beau me tirer les
pieds, j'ai fini par écorcher le renard.
Macduff. — Ton maître e^-il levé ? ( Macbeth
entre. ) Nos coups l'ont éveillé ; le voici.
Lennox. — Bonjour, noble seigneur.
Macbeth. — Messieurs, bonjour.
Macduff. — Le roi e§t-il levé, sire captai ?
Macbeth. — Pas encore.
Macduff. — Il m'avait donné l'ordre de venir
tôt à son lever ; j'ai failli laisser passer l'heure.
Macbeth. — Je vais vous mener vers lui.
Macduff. — Vous vous donnez une peine qui,
je le sais, vous charme ; mais c'e^ une peine.
Macbeth. — L'ouvrage où nous nous plaisons
enchante la douleur. Voici la porte.
Macduff. — Je prendrai donc sur moi d'en-
trer : c'est ma charge et mon office. ( Il sort. )
Lennox. — Le roi part aujourd'hui ?
Macbeth. — Il part, ainsi avait-il décidé.
MACBETH 41
Lennox. — Nous avons eu une nuit de tem-
pête ; à notre logement les cheminées ont été empor-
tées par le vent ; on a ouï, paraît-il, des plaintes
aériennes, des cris étranges de mort, des voix ter-
ribles qui annonçaient le bouleversement de toutes
choses, révolutions écloses en des jours lugubres ;
l'oiseau de malheur s'eft lamenté toute la longue
nuit ; d'aucuns disent que la terre tremblait la
fièvre -
Macbeth. — C'eft vrai : xme mauvaise nuit.
Lennox. — Dans mes jeunes souvenirs je ne
trouve pas la pareille. ( Macduff rentre. )
Macduff. — O horreur ! horreur ! horreur !
Pas de langue ni de cœur qui ose te concevoir, qui
ose te nommer !
Macbeth, Lennox. — Qu'y a-t-il ?
Macduff. — Le chaos t§t maître des choses.
Un meurtre très sacrilège a forcé le san6hiaire du
Seigneur et y a volé la lampe de la vie.
Macbeth. — Que dites-vous... de la vie?
Lennox. — Vous parlez de Sa Majesté ?
Macduff. — Approchez de la chambre et que
votre vision s'anéantisse en cette nouvelle Gorgone !
Ne me faites pas parler ; allez voir, et parlez vous-
mêmes. ( Sortent Macbeth et hennox. ) Alerte ! Alerte !
Sonnez la cloche d'alarme ! — Meurtre et trahison ! —
Banquo et Donalbain ! Malcolm, alerte ! Secoue ce
mol duvet de sommeil, cette mort peinte, et regarde
la mort elle-même ! debout, debout et vois l'image
du dernier jugement ! Malcolm ! Banquo I Surgissez,
comme hors d'une tombe, paraissez en spedlres pour
contempler l'Horreur ! Sonnez la cloche d'alarme !
( Lm cloche sonne. )
Lady Macbeth. — Qu'y a-t-il, qu'une si hideuse
42 WILLIAM SHAKESPEARE
fanfare sonne l'appel des dormeurs de la^maison ?
Parlez ! Parlez !
ML\CDUFF. — O tendre dame, ce n'e^t pas à vous
d'entendre mes paroles ; dans une oreille de femme,
leur écho serait assassin. ( Entre Banquo. ) O Banquo !
Ban quo ! Notre royal maître eêt assassiné.
Lady Macbeth. — Pitié ! Hélas ! Quoi, dans
notre maison ?
Banquo. — Trop affreux, même ailleurs ! DuflF,
bon Duff, je t'en prie, démens-toi et dis que ce n'e^
pas vrai ! ( Macbeth et Eennox rentrent. )
Macbeth. — Ah, si j'avais pu mourir une heure
avant ce coup fatal, j'aurais vécu un temps béni ;
car désormais rien de grave n'e§t plus en nos choses
périssables ; tout n'eSt que babioles, grâce et renom-
mée sont mortes. Le vin de la vie eS tiré ; et sous
cette voûte, il ne nous re^te pour tout bien que de la
lie, de la lie ! ( Malcolm et Donalbain entrent. )
DoNALBAiN. — Quel malhcur e§t survenu ?
Macbeth. — Le vôtre, et vous ne le savez pas.
L'origine, la fontaine jaillissante de votre sang e^
tarie, oui la source vive en e§t tarie.
Macduff. — Votre royal père vient d'être assas-
siné.
Malcolm. — Oh, par qui ?
Lennox. — Par les gens de sa chambre, à ce qu'il
semble ; leurs mains et leurs figures étaient toutes
marquées de sang, aussi bien que leurs dagues que
nous avons trouvées, non essuyées, sur leurs oreil-
lers ; ils avaient l'œil fixe ; ils étaient hagards ; il
n'aurait pas fallu leur confier une vie humaine.
Macbeth. — Ah, pourtant, je me repens de ma
furie, de les avoir tués !
Macduff. — Pourquoi l'avez-vous fait ?
MACBETH 43
Macbeth. — Et qui donc saurait être sage et
fou, modéré et furieux, loyal et neutre, sur le coup
du moment ? Pas un homme ! La hâte de ma vio-
lente amour a passé la tardive raison ! Duncan gisait
là : sur l'argent de sa peau, le sang avait jeté sa
dentelle d'or ; l'entaille de ses plaies semblait la
brèche faite a la nature par la ruine dévastatrice ;
auprès, les assassins, tout enluminés des couleurs
du crime, avec leurs dagues aux hideuses braies de
sang... comment se retenir, quand on a le cœur qui
aime, et dans ce cœur le courage de faire voir qu'on
aime ?
Lady Macbeth. — Soutenez-moi ! Emmenez-
moi ! Oh!
Macduff. — Prenez garde à la dame !
Malcolm, à part^ à Donalbain. — Pourquoi
re^er bouche close ? Les gens pourront dire que ce
discours, c'eSt nous qui l'avons fait.
Donalbain, à part à Malcolm. — Et que dire
ici, où de la gueule d'une trappe notre soudaine
perte peut se ruer ? Allons-nous en ; nous n'avons
pas cuvé nos larmes 1
Malcolm, à part à Donalbain. — Et notre forte
douleur ne sait où prendre pied
Banquo. — Prenez garde à la dame. (0« emporte
Ladj Macbeth.) Messieurs, ne restons pas ainsi
demi-nus, à souffrir du froid ; allons nous couvrir ;
puis retrouvons-nous pour faire enquête de cette
œuvre très sanglante et tout examiner à fond. Les
craintes, les scrupules nous agitent ; moi, je me
remets entre les mains toutes puissantes de Dieu, et
fort de là, je défie toute imputation future de traîtrise
-et de malice,
Macduff. — Et moi de même.
44 WILLIAM SHAKESPEARE
Tous. — Nous tous, de même.
Macbeth. — Allons promptement nous équi-
per ; soyons hommes et retrouvons-nous dans la
grand'salle.
Tous. — Très volontiers. ( Tous sortent^ à P ex-
ception de Malcolm et Donalbain. )
Malcolm. — Qu'allez-vous faire ? Ne nous joi-
gnons pas à eux ! Montrer une douleur qu'on ne
sent point, c'eSt l'office propre d'un cœur faux. Moi
je pars pour l'Angleterre.
Donalbain. — Et moi, pour l'Irlande. Sépa-
rons nos fortunes ; nous y trouverons plus de sûreté
tous deux ; partout où nous sommes la dague reluit
sous le sourire : celui qui e^t proche par le sang se
fait sanglant, plus il eSt proche.
Malcolm. — Le coup assassin n'a pas encore
pDrté au but ; le plus sûr eét de nous mettre hors
d'atteinte. Donc, à cheval ; point de cérémonie pour
prendre congé ; décampons. Où il n'e^ plus fait
de quartier, on a le droit de fuir. ( Ils sortent. )
SCENE IV
Devant le château
Entrent Ross et un Vieillard
Le Vieillard. — Voilà bien septante années
dont j'ai bonne mémoire ; grande longueur de
temps où j'ai vu des heures terribles et des choses
étranges, mais cette nuit cruelle réduit à rien mon
expérience passée.
Ross. — Ah, mon bon père, tu le vois, les cieux
mêmes, troublés des œuvres de l'homme, menacent
son drame sanglant ; à l'heure de l'horloge, il fait
MACBETH 45
jour et pourtant la nuit noire étouffe la grande lampe
errante. Eft-ce la nuit qui règne ? e§t-ce le jour qui
a honte ? mais les ténèbres ensépulcrent la face de
la terre, et la vivante lumière lui refuse son baiser.
Le Vieillard. — Chose hors nature, comme
celle qui a étc œuvrée. Alardi dernièrement passé,
un faucon en plein essor fut lié et déchiré par une
chouette ratière.
Ross. — Et les chevaux de Duncan, chose très
étrange et certaine, ses coursiers favoris, admirables,
rapides, soudain hors d'eux et furieux ont brisé
leurs stalles à grandes ruades, sans rien vouloir
entendre : il semblait qu'ils eussent juré la guerre à
l'humanité .
Le Vieillard. — On m'a dit qu'ils s'étaient
entredévorés .
Ross. — Oui, c'est vrai, à la Stupeur de mes
propres yeux qui les contemplaient. Voici venir le
bon Macduff. (Macduff entre.) Que se passe-t-il,
monsieur, à cette heure ?
Macduff. — Quoi, vous ne le voyez pas ?
Ross. — E^-ce qu'on sait qui a commis ce
crime si san.^uinaire ?
Macduff. — Ceux que Macbeth a tués.
Ross. — Hélas ! jour de Dieu ! quel bien pou-
vaient-ils prétendre ?
Macduff. — Ils avaient été subornés. Mal-
colm et Donalbain, les deux fils du roi, ont disparu ;
ils sont en fuite, et ceci jette sur eux le soupçon du
forfait.
Ross. — Hors nature, toujours ! Dilapideusc
ambition qui tarit les sources de sa propre vie !
Alors il e^t probable que la souveraineté reviendra
à Macbeth.
46 WILLIAM SHAKESPEARE
Macduff. — Il e§l nommé déjà, et parti pour
Scone où a lieu le sacre.
Ross. — Où eit le corps de Duncan ?
Macduff. — Transféré à Colmeskill, sanânairc
où ses prédécesseurs reposent et où l'on veille sur
leurs ossements.
Ross. — Venez-vous à Scone?
Macduff. — Non, cousin, je pars pour Fifc^
Ross. — Eh bien, moi j*y vais.
Macduff. — Allons, et que tout s'y passe à
votre gré. Dieu nous garde que nos vieilles robes
ne nous soient plus légères que les nouvelles !
Ross. — Adieu, mon bon père.
Le Vieillard. — Que Dieu vous protège, et
tous ceux qui tâchent à muer le mal en bien, la
guerre en paix. ( I/s sortent, )
Rideau
Ade Troisième
SCENE PREMIERE
Forres, Une salle du Palais
Entre Banquo
Banquo. — Tu tiens donc tout : roi, Cawdor,
Glamis, tout ce qu'avaient promis les femmes
mornes, et tu as gagné, j'en ai peur, à dés bien hideu-
sement pipés, mais il a été dit que rien ne demeu-
rerait en ta postérité, et que ce serait moi qui ferais
souche, père d'une longue lignée de rois. S'il y a en
elles quelque vérité — et en toi leurs discours
s'illustrent, Macbeth, — pourquoi, puisque la
parole s'accomplit pour toi, mes oracles, à moi,
n'exalteraient-ils point mon espoir ? Mais chut, en
voilà assez... ( Fanfare. Entrent Macbeth, en roi. Lady
Macbeth, en reine, hennox, Koss, Seigneurs, Dames et
Serviteurs^
Macbeth. — Voici notre hôte d'honneur.
Lady Macbeth. — Si nous avions pu le négli-
50 WILLIAM SHAKESPEARE
ger, quel vide se serait fait en notre grande fête,
et que tout aurait manqué d'harmonie !
Macbeth. — Nous tenons cette nuit souper
d'apparat, messire, et j'y désire votre présence.
Banquo. — Que Votre Altesse dispose de moi,
ainsi que je me sens à jamais lié à Elle par les plus
indissolubles nœuds .
Macbeth. — Vous faites route, cette après dînée ?
Banquo. — Oui, mon cher Seigneur.
Macbeth. — C'e§t fâcheux ; nous vous eus-
sions demandé vos bons avis, si sages et si heureux
d'ordinaire, au conseil de ce jour ; mais nous les
prendrons demain. E§t-ce loin que vous allez ?
Banquo. — Assez, monseigneur, pour que j'y
doive employer tout le temps qui passera d'ici à
souper ; si mon cheval tarde, et que la nuit me gagne,
il me faudra prendre une heure ou deux à la brune.
Macbeth. — Ne manquez pas à notre fe^in.
Banquo. — Monseigneur, je n'y manquerai pas.
Macbeth. — • Nous avons ouï que nos sanglants,
cousins sont réfugiés en Angleterre et en Irlande,
qu'ils ne confessent nullement leur cruel parricide,
et qu'ils, content à tout venant les plus étranges
inventions ; là-dessus plus à plein demain nous
aurons à délibérer, aussi sur les affaires de l'Etat.
Sus donc, à cheval, adieu : jusqu'à votre retour,
cette nuit. E§t-ce que Fleance vous accompagne ?
Banquo. — Oui bien, monseigneur, et, le temps
nous presse.
Macbeth. — Allons, vos chevaux soient rapides
et de pied sûr ; je vous remets à leur bonne échine.
Portez-vous bien. ( Banqm sort. ) Que chacun soit
maître de son temps jusqu'à sept heures, ce soir ;
nous mêmes, afin que votre compagnie nous apporte
MACBETH 51
plus de douceur, nous désirons demeurer en notre
privé, jusqu'au temps du souper ; d'ici là. Dieu
soit avec vous ! ( Tous sortent^ à l^ exception de Macbeth
et d'un serviteur. ) Holà ; ici, un mot. Les hommes
sont là, à notre plaisir ?
Le Serviteur. — Ils attendent. Monseigneur,
devant la porte du palais.
Macbeth. — Fais-les venir devant nous. {Le
sénateur sort. ) Etre où je suis n'e^ rien ; il faut y
être avec sûreté ; nos craintes s'enracinent dans
Banquo, profondes ; en sa loyale nature règne ce
que je dois craindre ; elle va loin, son audace, et à
cette effrontée hardiesse d'esprit il joint de la raison
qui guide son courage et protège ses aâiions. C'eft
le seul être au monde dont j'ai peur ; sous lui, mon
génie e^t maté, ainsi que, dit-on, celui de Marc
Antoine l'était par César. Il reprocha les trois sœurs,
quand d'abord elles m'imposèrent le nom de roi ;
il leur ordonna de lui parler, à lui ; c'eét alors, qu'en
prophetesses, elles le glorifièrent père d'une lignée
de rois. Sur ma tête, à moi, elles placèrent une cou-
ronne inféconde; elles me mirent au poing un sceptre
stérile, qu'une main usurpatrice devra m'arracher,
si je n'ai point de fils pour me succéder. S'il en eft
ainsi, c'eât pour la descendance de Banquo que je
me suis souillé l'âme, pour eux que j'ai assassiné
le gracieux Duncan ; le calice de ma paix, je l'ai
rempli d'amertume, sensément pour eux ; mon
joyau éternel, je l'ai livré à l'ennemi commun de
l'homme, pour qu'ils soient rois, eux, la graine de
Banquo, rois ! Ah non, plutôt. Destin, entre dans
la lice, et sonne contre moi le défi au combat !
( lientre le serviteur avec deux assassins.) C'eSt bien.
Va à la porte et attends qu'on t'appelle. ( Le serviteur
5 2 WILLIAM SHAKESPEARE
jort. ) E^-ce point hier que nous avons parlé en-
semble ?
Premier Assassin. — Flier, plaise à Votre
Altesse.
Macbeth. — Eh bien, à cette heure, avez-vous
réfléchi à mes paroles ? Sachez que c'e§t lui, au temps
passé, qui vous a maintenu si fort sous la fortune,
quand vous croyiez que c'était nous, qui en étions
bien innocents. Ceci, je vous l'ai montré, à notre
dernière assemblée, je vous ai prouvé, comment
vous aviez été joués, toutes les traverses, les ins-
truments, celui qui s'en servait, tout ce qui suffirait
en somme à faire dire à la pauvre âme de la cervelle
la plus estropiée : " C'eft Banquo qui faisait tout ".
Premier Assassin. — Vous nous l'avez fait
connaître.
Macbeth. — Oui, je l'ai fait ; et je suis allé
plus loin, qui fait le point maintenant de notre
seconde entrevue. Vous trouvez-vous une patience
si prédominante en votre nature, que de pouvoir
laisser passer ceci ? Etes-vous si dévotement evan-
gelises, que de prier pour cet homme de bien, et
sa lignée, lui dont la lourde main vous a courbés
jusqu'à la tombe et fait de tous les vôtres des men-
diants à jamais ?
Premier Assassin. — Nous sommes des hommes,
mon lige.
Macbeth. — Oui, vous entrez dans la classe
qu'on appelle " hommes " : ainsi lévriers, limiers,
mâtins, épagneuls, dogues, braques, baudes et
chien-loups, tous passent sous le nom de chiens ;
mais c'e^ le rang qui diftingue le chien de course,
le prudent, le subtil, le chien de garde ou de chasse,
chacun selon le don que la générosité de la nature y
MACBETH 55
a enclos ; voilà ce qui le dénote spécialement sur
la liste où ils sont tous inscrits ; ainsi va-t-il des
hommes. Eh bien voyons, si vous tenez une place
dans ce rang, si vous ne venez pas en queue de l'hu-
manité, dites-le : et je vous mets au cœur de quoi
exécuter votre ennemi, et vous lier au for de notre
intime amour, nous que sa vie tient en si pauvre
santé, quand sa mort la ferait parfaite.
Second Assassin. — Moi, je suis un homme,
mon lige, que les coups et les viles batures du m-onde
ont enflammé si fort que je défierai ce monde en
désespéré.
Premier Assassin. — Et moi un autre, si las
de désaftres, si harcelé de fortune que je coucherais
ma vie en mise, pour enfin gagner, ou la perdre !
Macbeth. — Vous savez tous les deux que
Banquo était votre ennemi...
Les deux Assassins. — C'eSt bien vrai, monsei-
gneur.
Macbeth. — Il e^ aussi le mien, et d'une si
sanglante haine que chaque minute de son existence
cSt un coup qui me frappe près du cœur. Sans doute
je pourrais de mon seul et nu pouvoir le balayer de
ma vue et ne m' avouer que de mon bon plaisir ;
mais il ne le faut pas, à cause de certains de nos amis
qui sont ensemble les siens, et dont je ne puis perdre
l'aifedion ; tant e^ que je devrai pleurer sa chute,
moi qui l'aurais abattu ! De là vient que j'ai recours
à vos offices, et que pour certaines graves raisons,
je masque la chose aux yeux de la foule.
Second Assassin. — Nous exécuterons. Mon-
seigneur, ce que vous ordonnerez.
Premier Assassin. — Quand nous devrions y
perdre...
54 WILLIAM SHAKESPEAUE
~ Macbeth. — Votre courage luit dans vos yeux.
Dans une heure au plus je vous fais savoir où vous
poster, je vous instruis du moment précis du guet,
de l'instant : il faut que tout soit fait cette nuit, et
loin du palais ; regardant toujours qu'il me faut
laisser en toute pureté. Et avec lui — à seule hn
que l'œuvre soit sans taches ni tares — Fleance, son
fils, qui l'accompagne, dont la disparition ne m'im-
porte pas moins que celle de son père, subira le
sort de la même heure noire. Tirez-vous là, et décidez-
vous, je vous rejoins dans l'inâtant.
Les Deux Assassins. — Nous sommes décidés.
Monseigneur.
Macbeth. — Je viens vous retrouver ; demeurez
là dehors. (Les assassins sortent.) C'e^ conclu.
Banquo, si ton âme en son vol, trouve le ciel, qu'elle
le trouve cette nuit. ( Il sort. )
SCENE II
Forres. — Une autre salle du Palais
Entrent Lady Macbeth et un serviteur
Lady Macbeth. — Banquo a quitté la cour ?
Le Serviteur. — Oui, madame, mais il revient
à la nuit.
Lady Macbeth. — Va dire au roi que s'il eft
de loisir, je voudrais lui parler.
Le Serviteur. — Madame, j'y vais.
Lady Macbeth. — Nous ne tenons rien, tout
nous échappe, tant que le désir se réalise sans conten-
tement. Ah mieux vaudrait périr avec ce que nous
détruisons que de vivre par ce que nous détruisons
MACBETH 55
en une joie douteuse ! ( Rntre Macbeth. ) Eh quoi.
Monseigneur, vous demeurez tout seul ; vous tenez
hantise aux plus triées fantaisies ; vous vivez tou-
jours avec des méditations qui auraient dû mourir
avec ceux sur qui elles méditent. Aux choses sans
remède, il ne faut avoir regard. Ce qui eft fait, t§t
fait.
Macbeth. — La vipère eft tronçonnée, elle
n'eSl pas morte : elle va se réunir et se dresser ; et
nous, avec notre pauvre ruse, nous restons au péril
de ses crochets d'antan. Mais que l'orbe de l'univers
craque, que les deux mondes croulent, plutôt que
de manger notre pain dans la terreur, que de dormir
sous le poids des rêves horribles qui nous font frémir
la nuit ; j'aimerais mieux être couché avec les morts,
ceux à qui nous donnâmes la paix pour gagner la
paix, que me sentir étiré à la torture de l'âme dans
l'angoisse qui jamais ne cesse. Duncan eft dans sa
tombe ; après les sautes fiévreuses de la vie, paisible,
il dort ; la trahison a parachevé son œuvre ; ni le fer,
ni le poison, ni haine domeftique, ni coalition étran-
gère, rien ne peut plus le toucher.
Lady Macbeth. — Allons, allons, mon cher
seigneur, adoucissez cette rudesse d'humeur, soyez
gai et jovial parmi vos invités, cette nuit.
Macbeth. — Oui, j'y tâcherai, mon amour ;
€t, je t'en prie, toi, sois de même ; que toutes tes
attentions aillent à Banquo, fais-lui honneur, des
lèvres et des yeux... Quelle inquiétude, d'être
contraints de noyer notre dignité en ces flots de
flatteries, de nous déguiser ainsi, et de faire de nos
visages les faux-visac^es de nos cœurs !
Lady Macbeth. — Il n'y faut plus songer.
Macbeth. — Oh j'ai l'âme pleine de scorpions,
56 WILLIAM SHAKESPEARE
m'amie ! Tu sais bien que Banquo et son Fleance
sont toujours là !
Lady Macbeth. — Mais leur bail avec la vie
n'est pas perpétuel !
Macbeth. — C'eSt juSte. Voilà le consolant.
Ils sont attaquables. Allons, sois donc joyeuse ;
avant que la chauve-souris tourne au cloître de son
vol, avant qu'au cri de la noire Hécate le scarabée
de son bourdon monotone appelle le bâillement
no6hirne, il sera œuvré une œuvre solennelle.
Lady Macbeth. — Quelle œuvre ?
Macbeth. — Sois innocente, re^e ignorante,
m'amie, ma colombe, jusqu'à ce que, par toi, cette
œuvre soit applaudie. Viens, nuit, cilleuse de pau-
pières, leurre les tendres yeux du jour piteux, et,
de ta main sanglante et invisible, cancelle et déchire
les toutes puissantes lettres qui me font pâle ! La
lumière se trouble, et la corneille s'envole au creux
du bois ; les bonnes choses de clarté se referment
et s'ensommeillent et les noirs suppôts de la nuit vont
à l'affût de leur proie. Tu t'émerveilles de mes
paroles ; mais demeure en silence. Bien mal acquis
se maintient par le mal ; ainsi donc, s'il te plait,
laisse-moi faire. ( Ils sortent. )
SCENE III
Un parc près du Palais
Entrent Trois Assassins
Premier Assassin. — Mais qui t'a dit de venir
avec nous ?
Troisième Assassin. — Macbeth.
Second Assassin. — On peut se fier en lui ;
MACBETH J 7
puisqu'il nous marque nos rôles, et ce que nous
ayons à faire, juSte comme l'or.
Premier Assassin. — Alors mets-toi là, avec
nous. Au couchant luisent encore des barres de
lumière ; voici l'heure que le voyageur attardé
donne de l'éperon pour gagner l'auberge ; voici que
s'approche la cause de notre guet.
Troisième Assassin. — Chut ! j'entends des
chevaux.
Banquo, au dehors. — Eclaire-nous par là, ho !
Second Assassin. — Alors, c'e§t lui; tous les
autres, qu'on avait l'ordre d'attendre, sont rendus
déjà à la cour.
Premier Assassin. — Ses chevaux font le grand
tour.
Troisième Assassin. — Une lieue de chemin,
presque ; mais d'ordinaire, comme tout le monde,
il descend ici, et jusqu'à la porte du palais on va à
pied. ( dirent Banquo et Fleance avec une torche. )
Second Assassin. — Une lumière lune lumière !
Troisième Assassin. — C'e§t lui.
Premier Assassin. — Tiens bon.
Banquo. — ■ Il y aura de la pluie, cette nuit.
Premier Assassin. — La voilà qui tombe. ( Il
s'élance sur Banquo. )
Banquo. — Oh, trahison ! Fuis, cher Fleance,
cours, cours, fuis ! Tu pourras venger... Oh,
esclave ! ( Il meurt. Fleance s^ enfuit. )
Troisième Assassin . — Qui a éteint ?
Premier Assassin. — Ce n'était donc pas à
faire ?
Troisième Assassin. — Il n'y en a qu'un par
terre, le fils e5t parti.
WILLIAM SHAKESPEARE
Second Assassin. — Nous avons perdu le meil-
leur de la besogne.
Premier Assassin. — Tant pis ; allons dire ce
qui e§l fait ( Ils sortent. )
SCENE IV
Une salle du Palais . — Banquet préparé
E/îtrent Macbet H, Lady Macbeth, Ross, Lennox,
Seigneurs et Serviteurs.
Macbeth. — Messieurs, vous connaissez vos
préséances. Prenez place. Du premier au dernier,
très chère bienvenue !
Les Seigneurs. — Grand merci à Votre Majesté.
Macbeth. — Nous entendons nous mêler à
votre société sans nulle cérémonie, en bonne sim-
plesse d'hôte. La dame de céans tiendra état ; en
temps et lieu, nous lui demanderons de nous faire
accueil.
Lady Macbeth. — Que votre bouche prononce
pour moi sire, à tous nos amis : mon cœur les dit
très bien venus. (Entre le premier assassin. A. la
porte. )
Macbeth. — Et vois, ils viennent te rendre
grâce aussi de tout leur cœur. Nombre égal des
deux parts... Là... je me placerai au centre. Allons,
que la joie soit ample. Un moment, nous viderons
le hanap, et il fera le tour de la table. ( // s'approche
de la porte. ) Tu as du sang sur la figure.
Premier Assassin. — Le sang de Banquo, alors.
Macbeth. — Mieux vaut sur toi qu'en lui.
E5t-il dépêché ?
MACBETH 59
Premier Assassin. — Monseigneur, il a la gorge
coupée ; j'ai fait cela pour lui.
Macbeth. — Tu es le prince des coupe-gorge ;
fort aussi, celui qui en a fait autant à Fleance. Si
c'est toi, tu es le non pareil.
, Premier Assassin. — Très royal sire, Fleance
a échappé.
Macbeth, à part. — Alors je retremble : autre-
ment j'étais parachevé, massif comme un marbre,
solide comme un roc, ample et universel comme
l'air qui nous enferme ; mais me voici muré, cham-
bré, confiné, ligoté par les misères du doute et de la
crainte. ( Haut. ) Mais Banquo, en suis-je sûr ?
Premier Assassin. — Oui, mon bon seigneur,
sûr ; il e^ tranquille dans un fossé avec vingt boimcs
«ntailles au crâne, la moindre mortelle à tout être.
Macbeth. — Merci sur ce point là {à part.)
La grosse vipère e§t écrasée ; la petite qui s'eft
faufilée garde en elle de quoi plus tard distiller son
venin ; pour l'inStant, elle n'a pas de crochets.
Allons va-t-en ; nous reparlerons demain. {Le pre-
mier assassin sort. )
Lady Macbeth. — Mon royal seigneur, vous
ne nous faites pas bonne chère ; c'e^t un festin de
commande que celui où l'on ne s'empresse d'assurer
ses convives qu'on les traite à cœur ouvert. Mieux
leur vaudrait manger chez eux, si vous ne relevez
leurs mets de vos bonnes grâces ; sans elles, cette
fête semblera pauvre.
Macbeth. — Tendre admoneétatrice ! Allons
messieurs, faites honneur à vos appétits et buvons
à vos santés.
Lennox. — Plaise à Votre Majesté s'asseoir. ( Le
jpectre de Manqua entre et s'assied à la place de Macbeth. )
6o WILLIAM SHAKESPEARE
Macbeth. — • Nous verrions mettre ici le comble
à rhonneur de notre royaume si notre gracieux,
aimé et féal Banquo fût présent ; j'aime mieux l'ac-
cuser de négligence que le plaindre d'un contre-
temps fâcheux.
Ross. — Son absence. Sire, fait tortàsa promesse.
Plaise à Votre Majesté nous donner la grâce de sa
royale compagnie.
Macbeth. — La table eit pleine.
Lennox. — Sire, voici une place réservée.
Macbeth. — Où donc ?
Lennox. — Ici, mon cher Seigneur. Qu'e§^t-ce
qui trouble Votre Majesté ?
Macbeth. — Qui de vous a fait ceci ?
Les Seigneurs. — Quoi, très cher Sire ?
Macbeth. — Tu ne peux pas dire que c'eft
moi: ne me menace pas de tes mèches sanglantes,
pas moi !
Ross. — Messeigneurs, debout : Sa Majesté se
trouve mal.
Lady Macbeth. — Restez assis. Messieurs nos
amis ; Monseigneur e^ souvent saisi de la sorte,
et l'a été depuis son enfance ; je vous en prie,
demeurez à vos places. L'accès ne dure qu'un mo-
ment ; le temps de se reprendre, il va être remis. Si
vous y portez trop d'attention vous allez l'irriter,
et augmenter son humeur. Mangez et ne prenez
pas garde à lui. Etes-vous un homme ?
Macbeth. — Oui, et un rude, qui ose regarder
en face une chose qui glacerait Satan.
Lady Macbeth. — Oh, la belle affaire ! Voilà
encore la peinture même de votre peur; voilà encore
cette dague sortie de l'air, que vous disiez qui vous
menait vers Duncan ! Ah ces sursauts, ces surprises.
MACBETH 6i
ces fantasmagories de la peur vraie, feraient jolie
matière pour des contes de femme, au feu de la veil-
lée, authentiqués par la mère grand. C'e^ la honte
même ! Pourquoi faites-vous toutes ces grimaces ?
Quand vous aurez fini, vous ne regardez qu'un fau-
teuil.
Macbeth. — Je t'en prie, vois, là ! Regarde !
Tiens ! Là ! Qu'est-ce que tu dis ? Ah, qu'est-ce
que cela me fait ? Puisque tu croules la tête, parie
donc ! Si nos charniers et nos tombes revomissent
ceux que nous y enterrons, les sépulcres ne seront
plus que des jabots de vautours ! ( Le spectre sort. )
Lady Macbeth. — Quoi, si peu homme, dans
votre folie !
Macbeth. — Aussi vrai que je suis ici, je l'ai vu.
Lady Macbeth. — Fi, la honte !
Macbeth. — On a versé du sang, avant nos
jours, dans le vieux temps, avant que les humaines
lois aient poli la société ; certes, et depuis sans
doute, des assassinats ont été commis, plus horribles
qu'on ne saurait ouïr ; il y a eu un temps où quand
on écrasait la cervelle, l'homme mourait, et c'était
la fin. Mais maintenant, les voilà ressurgir, vingt
entailles mortelles aux tempes, et qui nous poussent
de nos chaises ; ah, c'eét plus étrange même que
l'assassinat.
Lady Macbeth. — Mon honoré seigneur, vos
nobles amis attendent.
Macbeth. — J'oubliais. Ne vous étonnez pas
de moi, mes très dignes amis. J'ai une étrange infir-
mité qui n'eft rien à ceux qui me connaissent. Allons,
bonne amour, santé à vous tous. Après, je prendrai
place. Donnez-moi du vin, rouge bord. Je bois à
la générale joie de toute cette table, et à notre cher
6z WILLIAM SHAKESPEARE
ami Banquo qui nous fait défaut. Quel malheur qu'il
ne soit ici ! A tous, à lui, nous buvons ; en tout, à
tous.
Les Seigneurs. — Nos devoirs, nos souhaits
en retour. (Le spectre rentre^
Macbeth. — Arrière ! Sors de ma vue ! Que la
terre te couvre ! Tes os sont vides de moelle, ton sang
est froid ; tu n'as pas de vision dans ces yeux à la
vitre morne !
Lady Macbeth. — Croyez, messieurs les pairs,
croyez que tout ceci e^ chose d'habitude ; point
autre ; elle ne fait que gâter la joie du moment.
Macbeth. — Ce que l'homme ose, je l'ose :
approche en ours féroce de Russie, monstrueux
comme Behemoth, en tigre d'Hyrcanie, prends
toute forme, sauf celle-là et mes fermes nerfs sau-
ront ne pas trembler : ou bien revis, et défie-moi
jusqu'au desert de ton épée et si je tremble alors,
tu diras que je suis une poupée d'enfant. Arrière,
ombre horrible ! Mascarade de l'irréel, arrière 1...
Là, là... Il eSt parti ; je redeviens homme. Asseyez-
vous, je vous en prie !
Lady Macbeth. — Vous avez troublé toute
gaîté, rompu notre bonne compagnie par cet
extravagant d es ordre .
Macbeth. — De telles choses sont, s'abattent
sur nous comme un nuage noir, et nous ne serions
pas frappés de Stupeur ? Vous me faites douter de
moi-même, quand je songe, là, que vous pouvez
contempler ces visions et garder du vermillon aux
joues, quand les miennes sont blanches de peur !
Ross. — Quelles visions, monseigneur?
Lady Macbeth. — Ne parlez pas, je vous en
supplie ; il va de mal en pire ; toute question l'en-
MACBETH 6y
rage ; vite, bonne nuit ; ne regardez pas à l'ordre
de vos sorties, mais partez vite.
Lennox. — Bonne nuit, et meilleure santé k
Sa Maje^é !
Lady Macbeth. — Repos et bonne nuit à tous !
Macbeth. — Le passé veut du sang ; c'eSt ce
qu'on dit, le sang veut le sang. Cela s'e^ vu : des
pierres qui marchent, des arbres qui parlent, des
devins par certaines combinaisons, des pies, des
grues, des corneilles qui découvrent le sang sur
l'homme le plus secret. Où en e§t la nuit ?
Lady Macbeth. — Presque au point du jour,
l'heure indécise.
Macbeth. — Qu'en dis-tu ? MacdufF refuse sa
présence, sur notre ordre formel.
Lady Macbeth. — Vous l'avez fait mander.
Seigneur ?
Macbeth. — On me l'a dit ; mais je l'envoie
mander; pas un d'eux, que je n'aie chez lui un
homme à gages. Je vais aller demain, et j'irai de
bonne heure, trouver les sœurs mornes. Elles m'en
diront plus long ; à cette heure, par les moyens les
pires, il faut que je sache le pire. A mon intérêt,
je veux que tout cède ; je baigne dans le sang si
profond que j'ai perdu pied ; la peine de retourner
serait aussi forte que de passer outre. Mon âme e§t
tendue sur d'étranges pensées qui prennent forme
et il faut agir avant que de scruter.
Lady Macbeth. — Vous avez besoin de ce qui
nous ravive tous ; il faut dormir.
Macbeth. — Viens, allons dormir. Mon m.alaise,
ma défiance de moi, c'e^ la peur du débutant, que
n'a pas durci la coutume. Nous sommes encore
jeunes dans le travail. ( I/s sortent. )
Rideau
Ade Quatrième
SCENE PREMIERE
Une caverne
Au milieu un chaudron bouillonnant. — Tonnerre
Entrent les Trois Sorcières
Première Sorcière. — Trois fois le chat bringi
a miaulé.
Deuxième Sorcière. — Trois fois. Le hérisson
a grogné.
Troisième Sorcière. — Harpie crie : c'e^
l'heure ! c'eêt l'heure 1
Première Sorcière. — Autour du chaudron
formons ronde. Dedans les entrailles immondes.
Crapaud, qui sous pierre gelée, jour et nuit as
mitonné, que ta venimeuse sueur bouille dans le
chaudron charmé.
Toutes. — Double, double, travail et trouble ;
flambe feu ; chaudron bous.
Deuxième Sorcière. — Tronçon de guivre de
68 WILLIAM SHAKESPEARE
marais, dans le chaudron cuis et bous ; œil d'aspic,
palme de grenouille, crochets de vipère, dents de
couleuvre, main de lézard, aile de chouette, pour
un charme au pouvoir troublé comme bouillon
d'enfer bouillez.
Toutes. — Double, double, travail et trouble ;
flambe feu ; chaudron bous.
Troisième Sorcière. — Ecaille de dragon,
dents de loup, baume de momie, ventrée de requin
•deftruâeur, mandragore enciUée de nuit, foie de
juif blasphémateur, fiel de chèvre et brin d'if taillé
sous éclipse de lune, nez de turc, lèvres tartarines,
doigt d'enfant étranglé vivant, déposé par la gour-
gandine, faites un grommelis gruant; du tigre prenez
les couillons, ingrédients à notre chaudron.
Toutes. — Double, double, travail et trouble ;
flambe feu , chaudron bous .
Deuxième Sorcière. — Rafraîchi du sang de
babouin le charme sera ferme et plein... par les
pouces qui me démangent quelque chose de méchant
vient. Ouvrez-vous verroux à quiconque choque.
( Entre Macbeth. )
Macbeth. — Eh bien, mystérieuses et noires
sorcières de minuit que faites-vous là ?
Toutes. — Œuvre sans nom.
Macbeth. — Je vous en conjure, par la science
que vous professez ( peu importe d'où vous tiriez
votre divination) répondez-moi ! Dussiez-vous
déchaîner les vents et les lancer à l'assaut des églises ;
quand bien même les vagues blanches d'écume
devraient confondre et anéantir toute navigation ;
quand bien même les blés verts seraient couchés à
terre et les arbres rués bas ; quand bien même les
châteaux s'écrouleraient sur la tête de qui les occupe ;
MACBETH 69
quand bien même palais et pyramides glisseraient
de leur sommet jusqu'à leur base ; quand tout
le trésor des germes de nature devrait s'abîmer
ensemble jusqu'au complet épuisement de la
deftruâiion elle-même, répondez à ma demande !
Première Sorcière. — Parle.
Deuxième Sorcière. — Que^ionne.
Troisième Sorcière. — Il te sera fait réponse.
Première Sorcière. — Dis, veux-tu l'entendre
de notre bouche ou de celle de nos maîtres ?
Macbeth. — Appelez-les ; faites-moi les voir...
Première Sorcière. — Versez dedans sang de
pourceau qui dévora neuf marcassins ; de la graisse qui
suinta de la potence d'assassin, jetez dans la flamme.
Toutes. — Viens petit et grand ; ton office
montre droitement. ( Tonnerre ^ première apparition.
Une tête casquée. )
Macbeth. — Dis-moi, puissance inconnue...
Première Sorcière. — Il sait ta pensée ; entends
son discours sans rien ajouter.
Première Apparition. — Macbeth, Macbeth,
Macbeth, garde-toi de Macduff; garde-toi du captai
de Fife. Renvoyez-moi. Assez. (La tête descend)
Macbeth. — Qui que tu sois pour ton salutaire
avertissement, merci... Par toi mon être a vibré
comme la corde d'une harpe sous les doigts de la
terreur... Encore un mot...
Première Sorcière. — Il ne souffre pas d'être
commandé ; vois, cet autre encore plus puissant
que le premier. ( Tonnerre ^ deuxième apparition, un
enfant ensanglanté. )
Deuxième Apparition. — Macbeth, Macbeth,
Macbeth...
Macbeth. — Je t'écouterais de trois oreilles.
70 WILLIAM SHAKESPEARE
Deuxième Apparition. — Sois rouge de sang ;
montre toi hardi et ferme dans tes résolutions.
Méprise et dédaigne toute puissance d'homme ; nul
né de femme ne peut nuire à Macbeth. (B//? descend.)
Macbeth. — Tu vivras donc Macduff. Que
craindre maintenant de toi ? Cependant je veux
faire dDuble et sûre assurance, engager le destin
par contrat mutuel. Tu ne vivras donc pas Macduff.
Car je veux dire qu'elle a menti la peur au visage
blême, et dormir en dépit de tout tonnerre. {Tonnerre ;
un enf:int couronné portant un rameau d'arbre à la main, )
Mais quel e§t celui-là qui grandit et s'élève comme
progéniture royale et porte sur son front d'enfant
le cercle d'or de souveraine domination.
Toutes — Ecoute, mais ne lui parle pas.
Troisième Apparition. — Aie de l'audace ; aie
le cœur d'un lion ; ne prends souci de qui s'agite
et s'irrite ; ne crains pas les conspirateurs- Macbeth
sera seulement vaincu quand la grande forêt de
Birnim mirchera à sa rencontre vers la haute colline
de Dunsinane.
Macbeth. — Cela n'arrivera jamais ! Qui pour-
rait enrôler de force une forêt ? Qui commandera
aux arbres de délier leurs terrestres racines ? Douces
et bonnes prédirions ! La rebellion ne peut donc
dresser la tête avant que Birnam ne se dresse ! Et
notre Macbeth, en haute et suprême place, vivra
tout le congé de nature, rendant paisiblement son
souffla à l'heure coutumière marquée par la mort.
Et cependant mon cœur sursaute de connaître encore
une chose. Oh, dites-moi, si votre art e§t assez puis-
sant pour le savoir, la postérité de Banquo régnera
t-elle jamais sur ce royaume ?
Toutes. — Ne cherche pas plus avant.
MACBETH 71
Macbeth. — Je veux que Ton me satisfasse...
accordez-moi de le comiaître ou qu'une éternelle
malédiélion tombe sur vous ! Laissez-moi savoir
encore... mais pourquoi le chaudron s'abaisse-t-il,
et quel e§t ce bruit ? ( Hautbois. )
Première Sorcière. — Montrez.
Deuxième Sorcière. — Montrez.
Troisième Sorcière. — Montrez.
Toutes. — Montrez à ses yeux et grevez son
cœur ; apparaissez comme ombres légères et, comme
elles, évanouissez-vous. ( Une vision de huit rois dont
le dernier porte un miroir dans sa main ; le spectre de
Banquo les suit. ) Pas toi... tu es trop pareil au speftre
de Banquo; à bas ! ta couronne brûle mes prunelles.
Et tes cheveux, autre front cerclé d'or, ressemblent
trop à ceux du premier. Le troisième e§t de semblable
apparence... Horribles sorcières pourquoi me mon-
trer cela? Un quatrième... désorbitez-vous mes
yeux... Cette lignée s'étendra donc jusqu'au cra-
quement final du jugement? Encore un autre...
Un septième... je n'en veux plus voir... Et
cependant un huitième apparaît ; il tient dans sa
main un miroir, et j'y vois se dérouler un cortège
sans fin où certains portent des globes géminés et
des sceptres à trois fleurons... Horrible vision !
oh, maintenant je comprends... C'e^ donc vrai ;
car voici venir Banquo tout éclaboussé de sang :
il me sourit et me les désigne comme siens... Que
cette heure mauvaise soit à jamais maudite dans la
suite des heures... ( L,es sorcières ont disparu. ) Entrez,
vous qui êtes là dehors. ( Rntre Lennox. )
Lennox. — Quel e§t le vouloir de votre grâce ?
Macbeth. — Avez-vous vu les sœurs mornes ?
Lennox. — Non, Monseigneur.
72 WILLIAM SHAKESPEARE
Macbeth. — Ne passèrent-elles point près devous ?
Lennox. — Non en vérité. Monseigneur.
Macbeth. — Empesé soit l'air par lequel elles
chevauchent ; damnés tous ceux qui se fient en
elles... J'ai entendu le galop d'un cheval : qui
cheminait de ce côté ?
Lennox. — Deux ou trois, Monseigneur, vous por-
tant des nouvelles : Macduff s'eS enfui en Angleterre.
Macbeth. — En Angleterre ?
Lennox. — Oui, mon bon Seigneur.
Macbeth. — Temps, tu préviens de terribles
exploits. Le dessein n'e^ jamais atteint si tout de
suite l'aâiion ne le rejoint dans son vol. Dorénavant
que le premier mouvement né dans mon cœur soit
le premier mouvement de ma main. Pour couronner
ma pensée par des aâ:es, que raâ;e s'identifie main-
tenant à la résolution. Je veux surprendre le château
de Macduff, m'emparer de Fife, passer au fil de l'épée
sa femme, ses petits enfants, et tous les êtres infor-
tunés qui le suivent dans sa postérité. Pas de folle
vantardise ! Cet aâe, je veux l'exécuter avant que
mon dessein n'ait eu le temps de se refroidir. —
Mais, assez de pensées spéculatives. — Où sont ces
gentilshommes ; allons, conduisez-moi là où ils
sont... {Ils sortent.)
SCENE II
Fife. Le château de MacduflF
Entrent Lady Macduff, son Fils et Ross
Lady Macduff. — Qu'avait-il fait qui l'obli-
ge ât à fuir le pays ?
MACBETH 73
Ross. — Il vous faut avoir patience. Madame.
Lady Macduff. — Il n'en eut aucune : sa fuite
n'était que folie. Lorsque nos allions ne nous
rendent tels, de pareilles terreurs font de nous des
traîtres .
Ross. — Vous ne pouvez savoir si ce fut frayeur
ou sagesse.
Lady Macduff. — Sagesse ! Abandonner sa
femme, abandonner ses enfants, sa maison, tous les
titres à la place que lui-même déserte ? Certes, il ne
nous aime pas et manque de sentiments les plus
humains ; le pauvre passereau, le moindre des
oiseaux défendra ses jeunes dans leur nid contre
le busard. Non, tout cela n'e^ que frayeur, et rien
n'e^t amour. Comme elle e^ petite cette sagesse
où se rue la fuite contre toute raison !
Ross. — Très chère cousine, je vous en prie,
faites à vous-même la leçon. Pour ce qui e§t de votre
mari, c'e§t une noble, sage et prudente personne ;
il connaît parfaitement les sursauts et les variations
de l'heure présente. Je n'ose vous en dire plus ;
mais ces temps sont cruels où nous sommes tenus
pour traîtres sans le savoir nous-mêmes, lorsque par
commune renommée nous apprenons que nous
sommes menacés, tout en ignorant précisément ce
qui nous menace ; oui, nous flottons sur une mer
sauvage et démontée qui nous balotte de ci de là et
nous entraîne à la dérive. Je prends congé de vous,
mais je ne tarderai guère avant de revenir ici ; les
événements arrivés au pire doivent s'arrêter ou
remonter leur cours. Mon gentil cousin. Dieu
vous garde.
Lady Macduff. — Il a un père et cependant il
eSt sans père.
74 WILLIAM SHAKESPEARE
Ross. — Je serais bien véritablement fou en
demeurant plus longtemps ici ; ce séjour serait ma
disgrâce et votre déconfort. Encore une fois, congé
et adieu. ( // sort. )
Lady Macduff. — Petit malheureux, votre père
e5t mort. Comment fere2-vous pour vivre main-
tenant ?
L'Enfant. — Comme les oiseaux, maman.
Lady Macduff. — Comment cela, de vers et
de mouches ?
L'Enfant. — De ce que je trouverai, je pense ;
ainsi font-ils.
Lady Macduff. — Pauvre oiseau, tu ne crain-
dras donc jamais filet, ni glu, piège ou trébuchet ?
L'Enfant. — Pourquoi, maman ? Pour les pau-
vres oiseaux on ne les a pas mis. Mon papa n'e^
pas mort malgré ce que vous dites.
Lady Macduff. — Si, il eSt bien mort. Comment
feras-tu pour avoir un autre papa ?
L'Enfant. — Mais, comment ferez-vous pour
avoir un autre mari ?
Lady Macduff. — Je puis m'en acheter une ving-
taine à n'importe quel marché.
L'Enfant. — Alors vous voulez en acheter
pour revendre ?
Lady Macduff. — Tu parles avec tout ton esprit ;
en vérité c'e^ assez d'esprit pour im enfant comme
toi.
L'Enfant. — Maman, était-il traître mon papa ?
Lady Macduff. — Certes, il l'était.
L'Enfant. — Qu'est-ce un traître ?
Lady Macduff. — Mais celui qui a juré et menti.
L'Enfant. — Sont-ils tous des traîtres ceux
qui l'ont fait ?
MACBETH 75
Lady Macduff. — Qui fait cela e§t traître et
doit être pendu.
L'Enfant. — Doivent-ils tous être pendus ceux
qui jurent et mentent ?
Lady Macduff. — Tous.
L'Enfant. — Qui doit les pendre ?
Lady Macduff. — Eh bien, les honnêtes gens.
L'Enfant. — Alors ceux qui jurent et mentent
sont fous ; car menteurs et jureurs sont bien assez
pour battre les honnêtes gens et les pendre.
Lady Macduff. — Dieu te garde, pauvre
Marmot ! Mais comment feras-tu pour avoir un
père ?
L'Enfant. — S'il était mort vous pleureriez sur
lui et si vous ne le faisiez pas, ce serait bon signe que
j'aurais un nouveau papa.
Lady Macduff. — Pauvre jaseur, comme tu
babilles ! ( Enfre un messager. )
Le Messager. — Dieu vous bénisse, belle dame !
Je ne suis pas connu de vous, bien que je sois instruit
de votre honorable état. Je crains que quelque
danger n'approche de votre personne ; si vous vou-
lez prendre l'avis d'un simple homme, faites en
sorte de ne pas être trouvée ici. Eloignez-vous avec
vos petits. De vous apeurer de la sorte je me sens
tout sauvage, et faire plus serait féroce cruauté ;
mais elle n'e^t que trop près de votre personne. Le
ciel vous protège ! Je n'ose re^er plus longtemps.
( Il sort. )
Lady Macduff. — Où fuir ? Je n'ai pourtant
fait tort à personne ; mais je dois me souvenir que
je suis dans ce terre^re monde où faire mal c§t
souvent récompensé, faire bien réputé parfois
dangereuse folie. Pourquoi alors dresser ma défense
76 WILLIAM SHAKESPEARE
de femme et dire : je n'ai pourtant fait tort à per-
sonne ? Mais quels sont' ces visages ? ( Des assassins
entrent. )
L'Assassin. — Où e§t votre mari ?w^
Lady Macduff. — Je l'espère en aucun lieu assez
profané où tels que toi puissent le trouver.
L'Assassin. — C'eSt un traître !
L'Enfant. — Tu mens, vilain poilu.
L'Assassin. — Comment? (L^ poignardant.)
Prends ça, avorton, graisse de trahison !
L'Enfant. — Il m'a tué; maman, courez au
loin ! ( Sort 'Lady Macduff, criant au meurtre ; les
assassins la poursuivent . )
Rideau
Ade Cinquième
SCENE PREMIERE
Duns inane. Salle d'entrée du château
Entrent un Docteur en médecine et une dame du ser-
vice de la reine.
Le Docteur. — Voici deux nuits que je veille
avec vous, mais je ne puis du tout voir de vérité
en vos rapports. Quand e^-ce, la dernière fois
qu'elle a marché dans son sommeil ?
La Dame. — C'eft depuis que Sa Majeété e§t
entrée en campagne, je l'ai vue se lever de son lit,
jeter sa robe de nuit sur elle, tourner la clef de son
secrétaire, y prendre du papier, le plier, y écrire, le
lire, et après le sceller, et puis se remettre au lit,
et tout cela étant plongée dans un très profond
sommeil.
Le Docteur. — C'eSt une grande perturbation
en la nature que de recevoir tout ensemble le béné-
fice du sommeil et d'accomplir les effets de la veille.
En cette somnolente agitation, parmi ce qu'elle
8o WILLIAM SHAKESPEARE
marchait, et autres aftions véritables, que lui avez-
vQus, en aucun temps, ouï dire ?
La Dame. — Des paroles, monsieur, que je ne
veux point rapporter sur elle.
Le Docteur. — Vous le pouvez, à ma personne,
et il convient bien que vous le fassiez.
La Dame. — Ni à vous, ni à personne d'autre,
n'y ayant point de témoin pour confirmer mon
langage. ( Entre L,ady Macbeth, un flambeau à la main. )
Hélas ! la voici venir. Tenez, c'eét tout juSte ainsi,
et, sur ma vie, elle e§t dans le plus profond sommeil.
Notez-la ; tenez-vous près.
Le Docteur. — D'où a-t-elle cette lumière ?
La Dame. — Mais c'e§t celle qui était auprès
d'elle ; elle a une lumière, auprès d'elle, toujours ;
c'est son ordre.
Le Docteur. — Vous voyez bien qu'elle a les
yeux ouverts.
La Dame. — Oui, mais leur sens e^ clos.
Le Docteur. — Qu'eft-ce donc qu'elle fait
maintenant ? Voyez, conmie elle se frotte les mains.
La Dame. — C'eSt toute son aâion habituelle,
d'ainsi sembler se laver les mains ; je l'ai vue conti-
nuer de la sorte bien un quart d'heure.
Lady Macbeth. — Encore une tache... là.
Le Docteur. — Chut. La voilà qui parle. Je veux
noter tout ce qui sort de sa bouche, afin d'assurer
plus fortement ma mémoire
Lady Macbeth. — Va-t-en, infernale tache I
Va-t-en ! Entends-tu? Une... Deux... Quoi...
Eh bien, c'eSt l'heure... allons... L'enfer e§t obscur.
Fi, Monseigneur, fi ! Pour un soldat... et avoir
peur ? Pourquoi aurions-nous peur, qui le saura ?
Quand personne ne peut demander compte à notre
MACBETH 8 I
autorité. Ah, qui aurait cru qu'un si vieil homme
avait tant de sang dans les veines ?
Le Docteur. — Remarquez-vous ceci ?
Lady Macbeth. — Le captai de Fife avait une
femme... où eft-elle maintenant? Quoi, jamais ces
mains ne seront-elles blanches ? Jamais plus ! Monsei-
gneur ! Jamais plus ! Vous perdez tout par ces sursauts .
Le Docteur. — Allez, allez. Vous, vous avez su
ce que vous n'auriez point dû.
La Dame. — Elle a dit ce qu'elle n'aurait point dû,
cela, j'en suis bien sûre. Le ciel sait ce qu'elle a su !
Lady Macbeth. — Voilà l'odeur du sang...
toujours... A cette petite main tous les parfums de
l'Arabie ne pourront donner leur senteur. Oh !
oh ! oh !
Le Docteur. — Quel grand soupir c'eSt là. Le
cœur c§t grièvement chargé. %. f-i :•
La Dame. — Je ne voudrais pas avoir ce cœur-là
dans mon sein pour l'honneur de tout mon corps.
Le Docteur. — C'eSt bien... c'eft bien... c'eSt
bien.
La Dame. — Il faut en prier Dieu, Monsieur.
Le Docteur. — Cette souffrance-là passe mon
expérience ; pourtant j'ai vu des personnes qui
marchaient dans leur sommeil, et qui sont mortes
dans leurs lits, bien saintement.
Lady Macbeth. — Lavez vos mains ; mettez
votre robe de nuit ; ne prenez pas l'air si pâle.
Puisque je vous le dis encore, Banquo e§t en terre ;
il ne peut pas venir sur sa tombe.
Le Docteur. — C'eSt donc cela !
Lady Macbeth. — Au lit ! au lit ! On frappe à la
porte : allons, allons, allons, allons, donnez-moi
la main. Ce qui e§t fait, eSt fait. Au lit, au lit, au lit.
82 WILLIAM SHAKESPEARE
Le Docteur. — Et maintenant, elle va se mettre
au lit ?
La Dame. — Dans l'instant.
Le Docteur. — Le monde e§t plein de bruits
siniftres ; d'œuvres hors nature naissent des maux
hors nature ; l'âme touchée de contagion veut
confesser son secret à l'oreiller qui eSt sourd. Elle
a plus besoin de prêtre que de médecin. Mon Dieu !
Mon Dieu, pardonne-nous, à tous ! Veillez sur elle.
Otez-lui tous moyens de se nuire, gardez sur elle
les yeux ouverts. Et donc bonne nuit. Elle a maté
ma raison et Stupéfait mes yeux. J'ai ma pensée,
mais je n'ose la dire.
La Dame. — Bonne nuit, bon dodeur. (Us
sortent. )
SCENE II
Le pays près de Dunsinane
Entrent^ avec tambours et étendards, Menteth, Cath-
ness, Angus, Lennox et des soldats.
Menteth. — Les forces anglaises sont proches,
conduites par Malcolm, son oncle Siward et le
brave Macduff. Vengeance brûle en eux. Pour leur
chère cause, l'homme mort à toutes passions serait
lui-même poussé à la sanglante et hideuse charge.
Angus. — Proche la forêt de Birnam nous les
rencontrerons bien ; c'eSt par ce chemin qu'ils
viennent.
Cathness. — Qui sait si Donalbain e^ avec son
frère ?
Lennox. — C'e^ certain, Messire, il n'y e§t pas.
MACBETH 85
J'ai le rôle de tous les gentilshommes ; il y a le
fils de Siward et beaucoup d'autres jeunes barbes
qui, pour la première fois, prouveront leur virilité.
Menteth. — Que fait le tyran ?
Cathness. — Il empare fortement le grand Dun-
sinane. Quelques-uns disent que c'est folie ; d'autres,
qui le haïssent moins, appellent cela vaillante furie ;
mais pour certain, il ne peut boucler sa cause désem-
parée dans le ceinturon de règle,
Angus. — Maintenant il sent ses meurtres secrets
coller à ses mains ; maintenant, à chaque minute,
des révoltes réprouvent sa foi brisée. Ceux qu'il
commande se meuvent seulement par commande-
ment, nullement par amour. Il sent maintenant sa
dignité relâchée pendre autour de lui com.me la
robe d'un géant sur les épaules d'un voleur pygm.ée.
Menteth. — Qui donc blâmerait le recul et
l'éveil de ses sens, quand tout son être se condamne
de se retrouver en lui ?
Cathness. — Allons, marchons pour prêter
obéissance là où e^ due féauté ; trouvons le médecin
de notre siècle malade et avec lui, pour purger notre
pays, versons toutes les gouttes de notre sang.
Lennox. — Du moins le nécessaire pour arroser
la fleur souveraine et noyer l'herbe maligne. Mar-
chons sur Birnam. ( Ils sortent en troupe. )
SCENE III
Dunsinane. — Une salle du château
Entrent Macbeth, le Médecin et serviteurs
Macbeth. — Qu'on ne m'apporte plus de nou-
velles ; laissez aller. Tant que la forêt de Birnam
«4 WILLIAM SHAKESPEARE
ne marchera contre Dunsinane, nulle peur ne sau-
rait me faire blêmir. Qu'e^-ce que l'enfant Malcolm ?
N'e§t-il pas né d'une femme ? Les esprits qui
connaissent toutes conséquences mortelles ont
prononcé sur moi : " N'aie crainte, Macbeth; jamais
homme né d'une femme n'aura puissance sur toi '*.
Fuyez donc, faux capitaines et mêlez- vous aux syba-
rites anglais ; jamais le doute ne ruera bas, jamais la
peur n'ébranlera l'âme qui m'emplit et le cœur que
je porte ! ( Entre un serviteur. ) I.e diable puisse noircir
ta face de crème, brute ! Que veut cet air d'oie
effarée ?
Le Serviteur. — Il y a dix mille...
Macbeth. — Oisons, coquin ?
Le Serviteur. — Soldats, sire.
Macbeth. — Allons, le couteau à la figure I
Mets un pouce de rouge à ta peau, pauvret au foie
blanc! Quels soldats, chiffe molle? Mort de ton
âme ! Les joues de linge pâle que tu portes sont
conseillères de peur. Quels soldats, visage de farine }
Le Serviteur. — Les forces anglaises, plaise
à Votre Grâce...
Macbeth. — Ote ta figure d'ici. ( l^e serviteur
sort. ) Seyton, je me sens percé au cœur, Seyton,
ai-je dit, ce coup me remet à jamais, ou me défait.
J'ai assez vécu ; la route de ma vie tourne vers
l'automne et se jonche de feuilles mortes ; toutes
choses de l'âge mûr, honneur, amour, obéissance,
compagnie d'amis, ne seront plus pour moi ; mais,
à la place, des malédiftions, non point à voix haute
mais profondes, l'honneur rendu des lèvres et du
souffle, en dépit du pauvre cœur qui n'ose le dénier.
( 'Rntre Seyton. )
Seyton. — Quel e^ votre gracieux plaisir ?
MACBETH 85
Macbeth. — Quoi d'autre?
Seyton. — Tout se confirme, monseigneur, sur
les premiers rapports.
Macbeth. — Je me battrai jusqu'à ce qu'on
me hache la chair des os. Donne-moi mon armure.
Seyton. — Il n'en e§t poiat besoin encore.
Macbeth. — Je veux la mettre. Qu'on envoie
des chevaux, qu'on batte la contrée à la ronde ;
qu'on pende tous ceux qui parlent de peur. Donne-
moi mon armure. Comment va votre malade,
dofteur ?
Le Docteur. — Ce n'eSt point tant la maladie,
sire, que l'inquiétude des fantaisies qui l'oppressent,
et empêchent son repos.
Macbeth. — Alors, guéris-la 1 Ne sais-tu pas
traiter le mal de l'esprit, arracher de la mémoire
les racines de la peine, effacer les soucis gravés au
cerveau, et par un doux contre-poison d'oubli
nettoyer la poitrine de ce bourrage dont le cœur
étouffe ?
Le Docteur. — Il faut, là-dessus, que le malade
s'aide lui-même.
Macbeth. — Les potions aux chiens ! Je n'en
veux pas. Allons, mets-moi mon armure ! Mon
bâton de commandement ! Seyton, les éclaireurs.
Dofteur, les capitaines m'abandonnent. Allons,
monsieur, hâtez-vous. Si tu pouvais, doâieur,
mirer le purin de mon royaume, diagnostiquer son
mal, le purger et lui rendre son antique santé, je
clamerais ta gloire aux échos qui la clameraient
encore. Allons, voyons, tire plus fort. Quelle
rhubarbe, quel séné, ou quelle drogue purgative
ferait bien place nette des Anglais ? On te l'a dit
qu'ils sont là ?
86 WILLIAM SHAKESPEARE
Le Docteur. — Oui bien, mon bon seigneur ;
vos royaux préparatifs nous en disent quelque chose.
M.\CBETH. — Tu l'apportes derrière moi. Je ne
crains ni mort ni charma, jusqu'à ce que la forêt
de Birnam marche vers Dansinane. {Il sort.)
Le Docteur. — Si je pouvais me tirer sauf de
Dunsinane, ni or ni argent ne m'y feraient revenir
jamais ! (// sort)
SCENE IV
La région proche Dunsinane
Une forêt à l'horizon
Entrent, avec tambours et étendards, Malcolm, le vieux
SiwARD et son fils, Macduff, Menteth, Cath-
NESS, Angus, Lennox, Ross et soldats en marche.
Malcolm. — Cousin, j'espère proches ces jours
où nos demeures seront sauves.
Manteth. — Nous n'en doutons nullement.
SiwARD. — Quelle forêt e§t devant nous ?
Manteth. — La forêt de Birnam.
Malcolm. — Que chaque soldat y taille une
branche d'arbre et la porte devant lui ; ainsi nous
ombragerons le nombre de notre ost et introdui-
rons en erreur les épieurs ennemis.
Les Soldats. — Ainsi soit fait.
SiWARD. — Nous sommes instruits que le
confiant tyran tient toujours Dunsinane et prêt à
subir notre siège.
Malcolm. — C'eSt son suprême espoir ; là où
l'occasion s'offrait avantageuse, petits et grands
MACBETH 87
lui ont fait défeftion. Et nul ne le sert que des êtres
contraints dont les cœurs sont absents.
Macduff. — Nos ju^es censures attendront l'in-
faillible événement ; usons d'abord de l'art indus-
trieux de guerre.
SiwARD. — Le temps approche dont l'inéluc-
table décision nous fera connaitre notre doit et
avoir. Les pensées spéculatives reflètent d'incer-
taines espérances ; l'issue certaine eét arbitrée par
les coups. Et pour ce, précipitons la guerre. {Ils
sortent^ en marche. )
SCENE V
Dunsinane. — Dans Je château
Entrent^ avec tambours et étendards^ Macbeth, Seyton
et des soldats.
Macbeth. — Déployez nos bannières sur les
courtines extérieures ; le cri eft toujours : ils
viennent ! Notre château fort se rit d'un siège.
Qu'ils couchent ici jusqu'à ce que faim et fièvre les
dévorent ! S'ils n'étaient grossis de ceux qui de-
vraient être des nôtres, nous aurions pu les rencontrer
hardiment, barbe à barbe, les pousser jusque chez
eux... Quel eft ce bruit ?
Seyton. — Cri de femme, mon bon seigneur.
( Il sort. )
Macbeth. — J'ai presque oublié la saveur des
craintes. Un temps fut où mes sens se seraient
glacés ouïssant quelque cri nofturne, 011 mes che-
veux se dressaient au moindre récit d'épouvante,
comme si une vie intérieure les agitait. J'ai mon soûl
88 WILLIAM SHAKESPEARE
d'horreurs. Et terreur familière à mes pensées san-
glantes, ne peut plus m'ébranler... Pourquoi ce cri ?
( Seyton rentre. )
Seyton. — La reine t§t morte. Monseigneur,
Macbeth. — Elle aurait dû mourir plus tard.
Il y aurait toujours eu un temps pour un tel mot...
Demain, puis demain, demain encore se glisse à
petits pas, un jour après l'autre, jusqu'à l'ultimr
syllabe du livre de vie ; et tous nos hiers ont seule-
ment éclairé pour des fous le chemin de la poussié-
reuse mort. Eteins-toi, éteins-toi, petite flamme.
La vie, une ombre errante ; un pauvre comédien
qui se gonfle et s'agite, un inétant, sur l'eétrade et
qu'on n'écoute déjà plus ; un conte débité par un
idiot plein de bruit et de furie, un conte dénué de
sens. {Entre un messager.) Tu viens pour user ta
salive ? ton histoire, vite !
Le Messager. — Mon gracieux seigneur, je
devrais bien rapporter ce que j'affirme avoir vu,
mais je ne sais comment le faire.
Macbeth. — Et bien parlez, monsieur.
Le Messager. — Comme je montais ma garde
sur la colline, je regardais vers Birnam ; et tout
à coup il me sembla que la forêt se prenait à
remuer.
Macbeth. — Menteur et esclave ! {Il le bat.)
Le Messager. — Que je souffre votre colère
si cela n'eSl pas ! A trois mille d'ici vous pouvez la
voir venir : je le dis, une forêt qui marche...
Macbeth. — Si tu parles faussement, à l'arbre
le plus proche tu seras attaché vivant jusqu'à ce que
la faim te dessèche ; si ton rapport e§t véritable,
je n'ai cure que tu me rendes la pareille. Ma résolu-
tion se brise ; je commence à douter de l'équivoque
MACBETH 89-
du démon menteur lorsqu'il dit en vérité : " N'aie
crainte jusqu'à ce que la forêt de Bimam vienne à
Dunsinane ". Et maintenant une forêt marche vers
Dunsinane... Aux armes ! aux armes ! Tout le
monde dehors ! Si ce qu'il affirme e§t vérifié, il n'y
a plus ici ni fuite ni séjour. Que je suis las de ce
soleil ; et comme je voudrais le monde anéanti à
cette heure. Sonnez la cloche d'alarme. Souffle
tempête ! Accours deétrudion ! Mais s'il faut mourir,
♦T^ourons le harnois au dos !
SCENE VI
Une plaine devant le château
hntrent avec tambours et étendards^ Malcolm, Mac-
duff, etc.. et leurs soldats portant des branches 1
Malcolm. — Maintenant, c'e§t assez près; à
terre vos écrans feuillus, et montrez-vous ce que
vous êtes... Vous, digne oncle, devez, avec votre
très noble fils, mon cousin, conduire notre pre-
mière bataille ; le digne Macduff et nous-mêmes
prenons sur nous le re§te, ainsi sera fait selon notre
ordonnance.
SiWARD. — Adieu ! Ce soir nous rencontre-
rons les forces du tyran : soyons défaits si nous ne
savons le combattre.
Macduff. — Faites clamer toutes nos trom-
pettes ; et qu'elles sonnent toutes, retentissants
hérauts de sang et de mort. (7/f sortent ; alarmes
prolongées. )
90 WILLIAM SHAKESPEARE
SCENE VII
Une autre partie de la plaine
LES MÊMES — Entre Macbeth
Macbeth. — Ils m'ont fiché à un pieu ; impos-
sible de fuir ; comme l'ours acculé dans la lice, je
dois combattre... Quel eft celui qui n'eft pas né
de femme : celui-là je dois le redouter en personne.
( Entre le jeune S'nvard. )
Le jeune Siward. — Quel eft ton nom ?
Macbeth. — Tu serais effrayé de l'entendre.
Le jeune Siward. — Non pas, quand tu t'ap-
pellerais d'un nom plus brûlant que tous les
noms de l'enfer.
Macbeth. — Mon nom eft Macbeth.
Le jeune Siward. — Le diable lui-même ne
pourrait prononcer un titre plus odieux à mon
oreille.
Macbeth. — Ni plus redoutable.
Le jeune Siward. — Tu mens, déteftable tyran I
de mon épée je ferai la preuve du mensonge que tu
profères . ( Us se battent et le jeune Siward eH tué. )
Macbeth. — Tu étais né de femme... je souris
aux épées et me moque d'armes brandies par tout
homme né de femme. ( Il sort ; alarmes ; entre Mac-
duff. )
Macduff. — La noise eft de ce côté... Tyran
montre ta face ! Si tu es tué d'une autre main que
de la mienne, les spedres de ma femme et de mes
enfants me hanteront toujours. Je ne puis frapper
de misérables goujats dont les bras sont bons à porter
seulement des vouges; que ce soit toi, Macbeth,
MACBETH 91
autrement je rengainerai mon épée inutile avec son
tranchant vierge. Tu dois être par ici... ce grand
cliquetis dénonce très notable personne. Que je le
trouve. Fortune, je ne demande rien de plus. {Il
sort^ alarmes. Entrent Malcolm et le vieux Siward, )
SiWARD, — Par ici. Monseigneur. Le château
s'eSt rendu sans rési^ance ; les gens du tyran
combattent des deux côtés ; les nobles capitaines se
conduisent bravement ; déjà la journée s'annonce
d'elle-même vôtre ; c'eSt peu de la parachever.
Malcolm. — Nous avons rencontré des enne-
mis qui frappent à côté de nous.
SiwARD. — Entrons, Seigneur, dans le château.
(7/f sortent ; alarmes. Kentre Macbeth.)
Macbeth. — Pourquoi jouer au fou Romain ?
pourquoi mourir sur ma propre épée ? Tant que je
verrai des hommes, j'estime les estafilades de plus
certain effet sur eux. ( Rentre Macduff. )
Macduff. — Retourne-toi, chien d'enfer, re-
tourne-toi.
Macbeth. — De tous les hommes, c'eft toi seul
que j'ai voulu éviter. Hors de ma route ! mon âme
e§t déjà trop lourde du sang des tiens.
Macduff. — Assez bavardé ; mon épée par-
lera pour moi, scélérat plus sanglant, scélérat que
les mots ne peuvent dire ! ( Ils se battent. )
Macbeth. — Temps perdu. Il serait plus facile
pour toi de marquer l'air insaisissable de l'empreinte
de ton épée que de verser mon sang. Ta lame peut
s'abattre sur des cimiers vulnérables ; moi je porte
une vie enchantée qui ne doit pas céder au
pouvoir d'homme né de femme.
Macduff. — Désespère de ton charme. Que
l'ange que tu as toujours servi te l'apprenne : Mac-
92 WILLIAM SHAKESPEARE
duff fût arraché avant terme du ventre de sa mère.
Macbeth. — Maudite la langue qui parle ainsi !
Elle a ruiné le meilleur de moi-même ; qu'ils de-
meurent sans créance ces dupeurs de diables qui
équivoquent à mots doubles et couverts, gardant
pour notre oreille parole de promesse, et la violant
pour notre espoir... Je ne me battrai pas avec toi.
Macduff. — Alors, rends-toi, lâche, et vis pour
être le spedacle et l'étonnement du siècle. Nous
verrons, comme de nos plus insignes montres, ton
effigie peinte au sommet d'un poteau, et dessous
l'inscription : Ici on peut voir le tyran.
Macbeth. — Me rendre, jamais ! Je ne baiserai
pas la terre devant les pieds du jeune Malcolm,
poursuivi des malédiftions harcelantes de la canaille.
Bien que la forêt de Birnam soit venue à Dunsinane
et que n'étant pas né de femme, tu te dresses mon
adversaire, je risquerai mon dernier coup. J'étends
mon écu de guerre devant moi : charge Macduff et
damné qui le premier criera : " Arrête ! Assez ! "
( Ils sortent en se battant. Ketraite. Fanfares. Entrent
avec tambours et étendards Malcolm, le vieux Siward,
Roj-j-, hennox, Angus, Cathness, Menteth et soldats. )
Malcolm. — Si les amis qui nous manquent
pouvaient être saufs !
SiwARD. — C'e^ nécessité d'en perdre. Cepen-
dant, par ceux que je vois ici, j 'estime un si grand
jour acheté à bon compte.
Malcolm. — Macduff manque et votre noble
fils.
Ross, à Siward. — Votre fils. Milord, a payé la
dette de soldat. Il a assez vécu pour être un homme ;
aussitôt sa prouesse l'eut-elle confirmé dans cet
intrépide état qu'en homme il mourut.
MACBETH 93
S I WARD. — Il e§t donc mort?
Ross. — Oui, et emporté du champ de bataille.
Votre cause de douleur ne peut être mesurée à sa
valeur, car elle serait alors sans limite.
SiwARD. — Ses blessures du moins les a-t-il
leçues par devant ?
Ross. — Oui, de front.
SiWARD. — Qu'il soit alors soldat de Dieu I
Eussé-je autant de fils que j'ai de cheveux, je ne leur
souhaiterais pas plus belle mort. Et voilà son glas
sonné.
Macduff. — Il mérite plus de regrets ; il les
aura de moi.
SiwARD. — Il ne mérite pas plus. Comme on
dit : il e^ bien parti et a payé son écot. Et ainsi
Dieu soit avec lui... mais voilà venir un nouveau
réconfort. ( Rendre Macduff avec la tête de Macbeth
jur un pieu. )
Macduff. — Salut, roi, car tu l'es ! Voyez
où se dresse la tête maudite de l'usurpateur. Notre
ère e§t libre. Je te vois entouré des perles de ta cou-
ronne ; et, tandis que tous répètent mon salut dans
leurs cœurs, moi je les invite à crier bien haut :
"*' Salut, roi d'Ecosse ".
Tous. — Roi d'Ecosse, salut ! {Fanfares.)
Malcolm. — Il ne convient pas de faire grand
délai sans reconnaître dûment vos fidélités parti-
culières et nous acquitter envers vous. Mes capi-
taines et cousins, soyez comtes : les premiers que
jamais l'Ecosse nomme à tel honneur. Que refte-il
encore pour rétablir dans son principe notre état ?
rappeler les bannis, fuyant au loin les pièges d'une
soupçonneuse tyrannie ; procéder contre les mi-
llilitres du défunt boucher et de sa démoniaque reine,
94 WILLIAM SHAKESPEARE
qui, suivant commune renommée, s'eSt de ses propres
mains arraché violemment la vie. Ces choses et
autres nécessaires nous sollicitant, nous les accompli-
rons par la grâce de Dieu, avec mesure, en temps et
lieu. Sur ce, merci à tous et à chacun. Nous vous
invitons à notre couronnement à Scone. ( Fanfares ;
ils sortent. )
RJdeau
La Tragique
HiSloire d' Hamlet
LES ŒUVRES COMPLETES
de
Marcel Schwob
1867-1905)
Théâtre
II
La Tragique
Histoire d' Hamlet
traduEîion nouvelle par
Eugène Morand et Marcel Schwob
Typographie
FRANÇOIS BERNOUARD
73, Rue des Saints-Pères, 73
A PARIS
4
Poetae
William ErneSl Henley
d. d.
Introdudion
i
La plus ancienne allusion à la légende ^'Hamlet se
trouve dans la seconde partie de /'Edda de Snorri Sturla-
son {vers 1230), mais on rencontre le nom dans un frag-
ment de texte irlandais des l'année 919^. A.u courant
du XIII^ siècle le chroniqueur Saxo Grammaticus inséra
rhifîoire d'Amlethus aux III^ et IV^ livres de son
Hiftoire des Danois. L^ chronique de Saxo fut imprimée
en 15 14; et^ en 1570, François de Belief ore st^ conti-
nuateur de Pierre Boisîhuau, traduisit P épisode d^Hamlet
dans le V^ livre des HiSoires tragiques. Si Shakespeare
s'est servi de cette version, c'est dans le livre des Hi^oires
tragiques qu'il l'a lue, et dans le texte français. En
ejfet, l'adaptation anglaise, The hi^orie of Hamlet,
ne fut publiée qu'en 1608 ; et le cri " un rat ! un rat ! "
que pousse Hamlet en tuant l'espion caché dans la chambre
de la reine, semble bien être un emprunt fait au drame. En
tout cas, cet incident n'exige pas dans la rédaction de
BelleforeB.
Dès 1589, r hi Hoir e d' Hamlet fut transportée sur
X WILLIAM SHAKESPEARE
la scène anglaise'^. MM. Fleay et Gregor Sarra':(în
ont démontré que cette piece d^ Ham let, jouée en 1589 et
reprise en 1594, était de Thomas Kyd^. M. Rdward
Dowden considère comme établi qu'on j voyait paraître un
spectre, et qu'on y représentait une pièce sur ta scène. C'était
l'avis du commentateur Malone ; en ejfet, le drame popu-
laire de Kyd, The Spanish tragedy, contient une pièce
enclavée dans la pièce. Il y a aussi des allusions de hodgey
de Dekker, etc., avant 1603, au spectre d' Hamlet qui
criait " comme une vendeuse d'huîtres " ; Hamlet,
revenge !
Une queBion plus délicate et sur laquelle on n'eH pas
fixé, c'eB de savoir si le personnage d'Ophélie exiHait dans
la pièce de Kyd. Dans la version de Saxo Grammaticus,
l'usurpateur Feng essaye de surprendre le secret d' Ha m let
en lui envoyant une jeune fille, sa belle-sœur ; dans The
hi^orie of Hamlet, c'eft une complaisante dame de la
Cour qui joue ce rôle de tentatrice. Mais aucune des deux
formes de la légende ne laisse supposer qu'Hamlet ait été
amoureux ; aucune ne contient le douloureux et amer :
*' au couvent ! "
Ce H ici qu'intervient une source nouvelle qu'il e§t
nécessaire d'examiner. M. Anatole France, au volume IV
de La Vie littéraire, l'a indiquée en étudiant les Contes
populaires de la Gascogne, recueillis et publiés par
M. Bladé"^. Ce patient et érudit chercheur a écrit sous
la dictée de Catherine Suftrac, de Sainte-Eulalie, canton
de L.aroque-Timbaut (Lot-et-Garonne), un conte qu'il
a intitulé La Reine châtiée. Catherine Sufirac avait
quarante ans en 1886, et elle était illettrée. Quatre autres
personnes, habitantes du Gers, nommées par M. Bladéy
lui ont narré le même récit sous une forme moins précise.
Or, La Reine châtiée c'eft une variante de la légende
d'Hamlet.
HISTOIRE D'HAMLET XI
Un roi et une reine n'ont qu'un fils. Un soir le roi dit à
son fils : *' Rcoute. . . demain^ tu auras vingt et un ans
sonnés. Je suis vieux. Bientôt^ je te ferai roi à ma place...
Dans six mois /entends que tu te maries. Choisis une
brave fille à ton goût. Je ne serai content que lorsque je
la verrai commander en maîtresse au château " .
Lm reine y " qui écoute sans rien dire ", craint d'être
dépossédée ; elle conseille à son fils de " prendre des
maîtresses : les jolies filles ne manquent pas ". Mais
le roi s'impatiente, et invite le roi d'un pays voisin qui a
une fille " belle comme le jour ". — " La princesse chan-
tait comme une sirène toutes sortes de chansons. Alors le
fils du roi oublia la chasse. Du matin au soir il refait
assis auprès de sa belle ". Ses fiançailles vont se faire. La
reine fait apprêter à boire au roi. " Cinq minutes après ^le
roi devint vert comme l'herbe " .
— Qu' ave':(^-vous , père ?
" Le roi tomba sous la table. Il était mort " .
Le soir, le prince fait dresser son lit dans la chambre
de son père. A. minuit, un spectre lui apparaît : '^^ Il
prit son fils par la main et le mena dans la nuit à l'autre bout
du château. Là il ouvrit une cachette, et montra du doigt
une fiole à moitié pleine .
— Ta mère m'a empoisonné. Lu es roi. Lais-moi
juHice " .
Le prince ne répond rien. Il va seller son meilleur cheval
et part au galop dans la nuit noire.
" A la pointe de l'aube, il frappait en secret à la porte
de son plus grand ami.
— Ecoute. Le malheur efi sur moi. Je m'en vais je
ne sais où. Demain, va trouver ma belle dans le château
de son père et dis -lui : " Le malheur efî sur votre ami. Il
s'en eB allé je ne sais où. Sa femme, vous ne la serez
jamais, jamais. Pourtant, il a fini de parler aux
XII WILLIAM SHAKESPEARE
filles, et il ne vous oubliera pas. Retirez-vous dans
un couvent. Prenez le voile noir, et priez Dieu pour
votre ami, jusqu'à ce qu'on vous porte au
cimetière ".
Puis le prince repart^ se fait mendiant^ et va vivre
comme un ermite dans une cabane^ au haut d^une montagne.
Mais un soir^ à minuit^ le spectre reparaît er lui dit :
" Ta mère m'a empoisonné. Tu es roi. Fais-moi
juHice ".
L,e prince s^ enfuit de nouveau. Au bout d^un an^ il
revient che^ son plus grand ami.
" Bonsoir, mon ami. Ne me reconnais-tu pas ?
— Vous êtes le roi.
— Oui, je suis le roi. Donne-moi des nouvelles de ma belle,
— Votre belle eH morte dans son couvent.
— Donne-moi des nouvelles de ma mere.
— Votre mere eH toujours dans son château, et elle
s^eB faite maîtresse pour le malheur du pays.
— y en sais asse':(. Mène-moi dans une chambre. Je
suis las et je veux dormir " .
Ta nuit, le spectre reparaît, et dit au prince :
" Ta mère m'a empoisonné. Tu es roi. Fais-moi juHice.
— Père, vous sere:^ obéi "
Alors le prince repart dès Vaube, et arrive le soir au
château.
Sa mère demande d''oà il vient.
— Ma mère, ma pauvre mère, vous voule^ savoir d'où
je viens. Je viens de voir du pays. Je viens d'épouser ma
maîtresse. Demain, vous Vaure^ ici"".
*' Ta reine écoutait sans rien dire. File sortit et revint
un moment après.
— Ta femme arrive demain. Tant mieux. Trinquons
à sa santé ".
" Alors le roi tira son épée et la posa sur la table.
HISTOIRE D'HAMLET XIII
— 'Exoute^^ ma mère, ma pauvre mère. Vous voulei(^
m* empoisonner. Je vous pardonne. Mais mon père lui,
ne vous pardonne pas. Par trois fois il efî revenu de
r autre monde et m'' a dit : " Ta mère m* a empoisonné. Tu
es roi. Fais-moi Justice ". Hier, J'' ai répondu : " Père,
vous sere^ obéi ". Ma mère, ma pauvre mère, prie^ Dieu
qu'il ait pitié de votre âme. Regarde^ cette épée. Kegar-
de^-la bien. Le temps de dire un Pater, et Je vous tranche
la tête, si vous n^ave^:^ point bu le poison que vous m^ave\
versé. Buvet^, buveq^ Jusqu'au Jond, ma mère, ma pauvre
mère ".
" l-M reine vida le verre Jusqu'au fond. Cinq minutes après
elle était verte comme l'herbe.
— Pardonnez-moi, ma mère, ma pauvre mère.
— Non.
" La reine tomba sous la table. Llle était morte.
" Alors le roi s'agenouilla et pria Dieu. Puis il descen-
dit doucement, doucement à l'écurie, sauta sur son cheval,
et partit au grand galop dans la nuit noire.
" On ne l'a revu jamais. Jamais " .
Dans cette forme de la légende, on le voit, le mobile
du crime de la reine n'est pas le même, et le personnage
de Claudius r^ existe pas ; mais en revanche, il y a d'autres
traits projondément tracés, qu'on chercherait vainement
ailleurs, et qui lui sont communs avec le drame de Sha-
kespeare . Le spectre y Joue un rôle semblable ; le prince
hésite, comme- Hamlet, s'enjuit et recule devant la tâche
qui lui eB imposée ; il comprend néanmoins qu'il lui faut
rompre avec les usages ordinaires de la vie et abandonner
tout ce qu'il a aimé : il se confie à son ^^ grand ami ",
comme Hamlet à Horatio ; déclare qu'il ne connaîtra plus
de femme, et envoie au couvent sa " belle " , qui, comme la
pauvre Optjélie, chante à voix de sirène, et meurt de cba-
XIV WILLIAM SHAKESPEARE
grin^ tri He esseulée. Il faut remarquer ici que Shakespeare
a hésité sur le crime de Gertrude. Dans la première forme
d' Ham let {le quarto de 1603), la reine eB innocente
de r empoisonnement^ elle r ignore ; et lorsque Hamlet le
lui a révélé^ elle devient son alliée. OeB une des profondes
différences de la piece de 1605 et de celle de 1604. Veut-
être la premiere était-elle conforme sur ce point à r intrigue
du drame de Kyd. On peut croire que Shakespeare^ dans
la seconde, suivit une légende orale dont nous possédons
encore cette version de Gascogne.
M. Edivard Doivden n^eH pas d^avis de placer La
Reine châtiée dans la "'généalogie'''' ^'Hamlet. Une
attentive considération amène à une opinion contraire.
Nulle influence de la chronique danoise ou du drame
shakespearien n'eB intelligible ici ; /'Hamlet du théâtre
ou le récit de Saxo Grammaticus n'ont pu pénétrer parmi
des paysannes du hot-et-Garonne ou du Gers, qui parlent
le patois gascon. En axaminant la collection recueillie
par M. Bladé, on s'aperçoit que r hi Hoir e d* Hamlet n^efî
pas la seule légende shakespearienne qui se soit conservée
dans cette région.
La gardeuse de dindons, dictée par Marianne
Bense, du Passage-d'Agen (Lot-et-Garonne)^, représente
une forme du Roi Lear. On y retrouve les personnages
de Eear, Kegan, Goneril, Cordelia et Kent. La fin
du conte diffère et se fond dans un type intermédiaire
entre Peau-d'Ane et Cendrillon. Dès lors une seule
explication devient possible. Lear et Hamlet apparte-
naient au folk-lore anglo-saxon dès le XIII^ siècle, et
ces récits ont été transportés en France par les Anglais.
Ils sy sont implantés durant V occupation anglaise de la
Guyenne qui n'a pas duré moins de trois siècles. On ne
doit point s^ étonner si on n^en trouve pas trace dans le
folk-lore anglais actuel. De très bonne heure, en Angle-
HISTOIRE D'HAMLET XV
terre ^ les légendes qui n'avaient pas m caractère hi Bo-
rique précis de temps et de lieu se sont effacées. Il y a un
grand nombre d'allusions à des contes ou à des fables popu-
laires dans la littérature du temps d* 'Elisabeth : et ces
contes ou ces fables, on ne les retrouve plus aujourd'hui. Le
récit populaire en prose eH rare dans l' Angleterre pro-
prement dite ; la plupart des traditions demi-hiHoriques
n'ont même dû leur conservation qu'à la forme de ballades
qui leur avait été donnée. C'est justement le cas du roi
Lear. La ballade a été conservée en Angleterre, tandis que
le conte disparaissait.
Nous n'avons pas le droit, en présence d'une version
^'Hamlet où l'épisode de la *' belle " est semblable à
l'épisode d'Ophélie, de l'écarter sans examen, et l'examen
nous montre qu'elle ne peut pas avoir pour origine le drame,
tandis que sa présence en Gascogne dés avant le XVI^ siècle
eft amplement expliquée par les événements de l'histoire. FJle
fait donc, sans aucun doute, partie de la généalogie d' Hamlet^ .
Le 16 iuillet 1602 les " Stationer's Registers " portent
l'indication d'un livre imprimé par James Roberts et
intitulé : " La Revanche d'Hamlet, prince de Dane-
mark, telle qu'elle vient d'être représentée par les serviteurs
de Monseigneur le Chambellan ". C'était la compagnie
d'acteurs à laquelle appartenait Shakespeare. U année
suivante, en i(>oi, paraissait che^ N. L. et John Trun-
dell " La Tragique Hiftoire d'Hamlet, prince de Dane-
mark, par William Shakespeare, telle qu'elle a été
diverses fois représentée par les Serviteurs de Son Altesse
dans la cité de Londres, et aussi dans les deux universités
de Cambridge et d'Oxford et ailleurs ". La compagnie
d'acteurs de Monseigneur le Chambellan avait passé, à
l'avènement de Jacques I^^, au service de Son Altesse. La
publication de 1603 eft ce qu'on appelle le Premier Quarto.
L'année suivante paraissait che^ N. L., à Londres, le
XVI WILLIAM SHAKESPEARE
Second Quarto : il représente^ avec le texte du folio de
1623, la piece <^'Hamlet, telle que nous la possédons .
De profondes dijférences séparent le Premier Quarto
de 1603 du Second de 1604. l^e premier eH rempli d'' erreurs
et de coupures^ surtout dans la seconde partie ; il contient
environ dix-huit cents lignes de moins que le texte admis.
Mais la pièce eB bien organisée pour la scène au point de
vue exclusif du drame. Un grand nombre de différences
et dans la nomenclature des noms propres {Corambis
et Montano^ pour Volonius et Keynaldo ; première senti-
nelle pour ¥ ranci SCO, etc.), des transpositions graves,
enfin une autre conception du role de Gertrude, voilà ce qui
difîingue sérieusement le premier Hamlet du second.
Il paraît bien certain que le texte de 1603 a été imprimé
subrepticement . Les grossières erreurs qui le défigurent
semblent provenir de ce qu'il a été recueilli, à Vaide de
notes Fténographiques , durant les représentations . Mais
les différences qui viennent d'hêtre indiquées ne peuvent
s"* expliquer ni par un défaut d'' attention du sténographe, ni
par une mauvaise interprétation de ses notes.
Il faut bien conclure que la pièce, telle qu'elle se jouait
en 1602 et 1603 était différente de la pièce jouée en 1604.
Les éditeurs d'' Oxford affirment que la pièce de 1603
contient encore une part considérable de r ancien travail
de Kyd. M. Doivden, au contraire, n^j voit rien qui rappelle
la versification de Fauteur de Jeronimo, sauf peut-être cinq
vers, tandis que V ensemble ne lui paraît pas différer du
Hyle général de Shakespeare .
IJ impression de AI. Doivden paraît juHe . V^oici, dans
le quarto de 1603, les vers adressés par le Duc-Comédien
à la Duchesse-Comédienne :
Full fortie yeares are pa§t, their date is gone
Since happy time ioyn'd both our hearts as one :
HISTOIRE D'HAMLET XVII
Andjnow the blood that fill'd my youthfull veines
Runnes weakely in their pipes, and all the étraines
Of musicke, which whilome pleasde mine eare
Is now a burthen that Age cannot beare :
And therefore sweete Nature rmi§t pay his due,
To heaven muft I, and leave the earth with you.
Ces vers musicaux et charmants ont été remplacés
dans le quarto de 1604 par rapoHrophe du Koi-Comédien
à la Keine-Comédienne .
Full thirty times hath Phœbus' cart gone round
Neptune's salt wash and Tellus' orbed ground,
And thirty dozen moons with borrow'd sheen
About the world have times twelve thirties been,
Since love our hearts ard Hymen did our hands
Unite commutual in moîït sacred bands.
Si c'était la dernière période qui figurait dans le Pre-
mier Quarto, on serait bien tenté de V attribuer à Thomas
Kvd. Les vers sont, à la différence des premiers, pleins
de gongorisme. Au contraire, la Hrophe de 1603 eB entiè-
rement digne de Shakespeare.
U étrange té de cette subHitution appelle P examen.
Pourquoi Shakespeare a-t-il remplacé de jolis vers par une
Hrophe pompeuse et vide ? C*e§î ici que se manifefîe claire-
ment le délicat travail d'art du poëte. Il avait à faire jouer
une pièce dans une pièce, et il fallait que sur une scène des
acteurs parussent être des acteurs. Si les vers qu'ils pro-
nonçaient étaient du même fijile que le langage ordinaire de
la pièce, il y avait, si on peut dire, une faute de perspective :
le texte de la pièce enclavée devait être approprié à ses tré-
teaux, représentés sur d'autres tréteaux. Shakespeare
n'hésita donc pas à supprimer la période du Premier
Quarto, pour la remplacer par des vers gongoriques à
dessein. La même remarque s'applique au resîe des vers
XVIII WILLIAM SHAKESPEARE
du Meurtre de Gonzague, et sans doute aussi au mono-
logue " The rugged Pyrrhus ", dont le fîyle eH d'un
archaïsme marqué. Ce sont là des remaniements d^ auteur.
Shakespeare n^ aurait pas pratiqué de si minutieuses
transformations sur une œuvre de Kyd.
Nous ne comparerons pas le texte du Premier Quarto
à celui du Folio de 1623. Sur certains points les leçons de
1604 sont plus complètes ; sur d^ autres, ce sont celles de
1623. Dans cette édition publiée sur les manuscrits du
théâtre, quelques coupures ont été j ait es évidemment pour
la représentation. La division de la pièce en actes efi
arbitraire, et, en somme, asse^^ peu satisfaisante ; mais
les modifications proposées ne sont pas avantageuses.
M. Doivden a exposé, d'après M. Hall Griffin, les
nombreuses contradictions que présente l'action (^'Hamlet
au point de vue du temps. Nous y renvoyons les lecteurs.
Elles sont si nombreuses , et d'une nature telle qu'on ne
saurait s'attacher, pour fixer l'âge d' Ham let, aux dates
indiquées par le fossoyeur. Ce qui eH certain, c'est que,
dans le Premier Quarto, le père d' Hamlet a vaincu
Fortinbras depuis douze ans, non trente ; et c'eff aussi
depuis douze ans que le crâne d'Yorick esî dans la terre.
Beaucoup de traits des actes et du caractère d'Hamlet
s'opposent à ce qu'il soit dans la trentaine. La manière
dont Laërtes le peint à Ophélie, le désir qu'il a de retourner
à l'université de Wittenberg ', la faiblesse physique
dont il se plaint, surtout des idées de suicide qui le hantent
sans motif précis, avant l'apparition du spectre, tout
cela indique un jeune homme de vingt à vingt-cinq ans.
Le taedium vitae dont souffre Hamlet, cette mauvaise
accommodation d'un esprit trop noble et trop délicat aux
platitudes de l'exiHence, eH un mal moral de la jeunesse.
Pour ce qui eH de la fameuse légende suivant laquelle
Hamlet serait gras et lymphatique, il y a longtemps que
HISTOIRE D'HAMLET XIX
juHice en eB faite. Il faut lire à la place de fat, soit faint,
avec Wyeth, soit hot avec Plehwe. Cette dernière correction
paraît être la bonne. En effet la reine conHate pendant le
duel ce que le roi a prévu {Acte IV, Se. VII, 139) :
Hamlet aura chaud et soif. Ai. W. J. Craig, qui possède
mieux que personne le vocabulaire de Shakespeare, lit
fat et explique par " mal entraîné ", expression technique.
Enfin une tradition constante établit que c''eB Richard
Burbage qui, le premier, joua le rôle d''Hamlet. Si Shake-
speare a écrit fat ^Vi? qu''il aurait prévu l^ essoufflement de
Burbage pendant la fatigante scène du duel. Burbage
était gros, he s paroles de la reine seraient alors defîinées
à prévenir les rires du public. En aucun cas on ne saurait
voir en Hamlet, si indigné contre l^ habitude de boire, un
étudiant alourdi par la bière. C'eff vraiment transformer
FauB en Siebel.
Sur la portée générale du drame, une page admirable a été
écrite par Stéphane Mallarmé dans Divagations. Ea
pièce y apparaît sous sa vraie couleur poétique, île désolée
dont les grèves s^ affaissent incessamment dans r océan de
la mort. En quelques lignes Stéphane Mallarmé a évoqué
** ridée " qui doit surgir d^Hamlet. Ce nUH pas une ana-
lyse, mais une vision.
Quant au caractère d^Hamlet, il présente un grand
nombre de problèmes, dont la solution emplirait une biblio-
thèque. On ne saurait ici en indiquer plus de trois ou quatre,
choisis parmi ceux qui intéressent surtout les rapports
d^ Ham let avec les autres personnages et avec le drame.
Ea première difficulté, c'eB l^attitude singulière
d^ Ham let vis-à-vis de r âme de son père, en présence de
Marcellus, Horatio et Bernardo. On en trouvera la véri-
table explication dans /'Histoire de la Littérature
anglaise de Taine. Hamlet efî pâle comme sa chemise ;
ses genoux s" entrechoquent de terreur ; et il essaie de
XX WILLIAM SHAKESPEARE
plaisanter, comme un enfant chante dans rohscuriié,
pour ne pas avoir peur. La sueur coule de son jr ont quand
il murmure true-penny et old mole ; et dans son angoisse,
il s' efforce de se familiariser à l'idée horrible en parlant
son langage d'étudiant : " Hic et ubique ". \ ■
Sur la folie d' Hamlet, il y a peu de doutes à avoir. Il
efi certain que Shakespeare accepta la tradition de la démence
simulée, introduite dans la légende par Saxo qui y mêla
rhiBoire de Brutus ; que le poëte la fait déclarer par
Hamlet lui-même à la fin du premier acte ; il n'eH pas
moins certain qu'Hamlet, à aucun moment, n'eH atteint
de la folie très caractérisée que Shakespeare représente
ailleurs. Ophélie eH folle, réellement folle. Compare^ ce
qu'elle dit avec ce que dit Hamlet. La folie d'Hamlet ne
peut être rapprochée que de celle de Lear. Et jusqu'au
dernier acte, Lear n' eh pas vraiment fou. Tous deux ont
les nerfs surtendus ; l'un a son intelligence, l'autre sa
sensibilité exaspérée au delà de ce qu'un homme peut
supporter. Leurs paroles font des dissonances, des
accords inharmoniques avec la musique de la pièce ;
ils sont à plusieurs octaves intellectuelles ou sensibles
au-dessus de leurs comparses dans le d?-ame. Ils ont des
accès d'hjsîérie. Voye^ comme leur cœur gonfle et les
oppresse. Hamlet, après sa parade avec Osric, se trouve
mal et il ressent une violente douleur au cœur. Lear sent
le cœur lui remonter Jusqu'à la gorge, et étouffe : " Hyste-
rica passio ! " s'écrie-t-il.
Pour Edgar Poe, la folie efî partielle et réelle : mais
elle efl exagérée par la simulation. " Shakespeare devait
bien savoir, dit-il dans les Marginalia, qu'un des traits
dominants de certaines espèces très intenses d'ivresse
{quelle qu'en soit la cause) eH l'impulsion presque
irrésiHible de simuler un plus grand degré d'excitation
qu'il n'en exilîe réellement. L'analogie mènera tout esprit
HISTOIRE D'HAMLET XXI
réfléchi à soupçonner la même impulsion dans la jolie ^
quand ^ sans aucun doute ^ elle eft manijeHe. Ceci, Sha-
kespeare Va senti — // ne Va pas pensé. Il fa senti grâce
à son merveilleux pouvoir (^'identification avec Inhuma-
nité en général — source ultime de son influence magique
sur les hommes. Il a écrit Hamlet, comme s'il eût été
Hamlet ; et ayant d'abord imaginé son héros surexcité
jusqu'à une insanité partielle par les révélations du spectre ^
il {le poëte) a senti qu'il était naturel qu'Hamlet jût
poussé à exagérer cette insanité " .
Pénétrante observation qui s'applique avec une juHesse
absolue à la scène d' Ham let avec Ophélie au second acte.
Cette entrevue — M. Doivden l'a bien dit — n'esî pas
sincère. " ha seule vraie rencontre d' Ha m let et d' Ophélie,
c'efî la scène muette où il Ut dans son âme, désespère, et lui
dit un adieu silencieux et éternel". Quand il la revoit
" son premier mot révèle déjà de l'éloignement :
Nymphe". Il lui répond, comme à une étrangère ; puis,
soudain entend une leçon apprise dans les paroles d' Ophé-
lie : " car à l' âme noble les dons riches se jont pauvres,
quand les donneurs se montrent cruels " . — Ophélie, elle
aussi, eff donc chargée d'épier Hamlet, comme Rosen-
crant:^ et Guildenffern ! Quelle amertume ! Elle a laissé
jouer de sa " beauté" contre son " honnêteté". Uamer
écœurement d'Hamlet tourne à la colère — // va s'en aller :
" Nous sommes de fiejjés coquins tous ; ne crois pas un
de nous. Va ton chemin dans un couvent". Comme il
se retourne pour partir, il aperçoit Volonius et le roi dans
leur cachette. Dernière épreuve : Ophélie le sait-elle ?
Comme dans leur entrevue silencieuse, celle qu' Ophélie a
dite à Volonius, il la regarde longtemps ; enfin il lui
demande : ""Où efî votre père ? " — Le trouble de la
réponse d' Ophélie lui en dit asseî^. Hélas ! elle savait
que Volonius était là : elle aussi elle a menti et elle l'épie.
XXII WILLIAM SHAKESPEARE
Cette fois la colère éclate, sincère et forte. Mais en même
temps Hamlet, qui se sent observé et qui doit jouer son
rôle de jolie, simule une colère plus grande. Le roi ne s^y
trompe pas : " Amour? ses ajjections ne tendent pas
là. £/ ce qu^il a dit, bien que manquant un peu de
forme ne semblait point à la jolie " . La comédie d^ Hamlet
n'a pas réussi. Et, en effet, comme l'indique Poe, il a
dépassé le but dans un accès de simulation — nerveuse,
celle-ci, et non plus jeinte — que Shakespeare a critiquée
lui-même : " manque de j or me ". Dans la colère d* Hamlet
il y a donc quatre degrés : 1° colère à la vue d'Ophélie
qui joue un rôle ; z^ fureur d'être épié ; 30 simulation de
jolie pour le roi ; 4° le but dépassé par Pénervement de la
simulation même, simulation à la jois jouée et impulsive ^ .
Une nouvelle difficulté se prése?ite au troisième acte,
pendant la pantomime qui précède le Meurtre de
Gonzague. Comment se j ait-il que le roi n'arrête pas la
représentation, puisque la mimique des acteurs représente
son crime ? Qiie fait Hamlet pendant cette scène muette
qu'Ophélie regarde et qu'elle ne comprend pas ? Halliivell
suppose que le roi parle bas à la reine et que le spectacle
lui échappe.
C*eB un expédient pour couvrir une faute dramatique.
Or, cette exposition figurée, on a voulu l'expliquer de
deux manières. On a dit que c'était une tradition du théâtre
anglais avant Shakespeare de représenter en mimique
l'action qui allait suivre. Hunter a jait juHice de cette
erreur : les pantomimes de Gorboduc et de JocaSta n'ont
rien d'analogue à celle-ci. On a dit alors que c'était une
tradition du théâtre danois ^ . Shakespeare qui ne
se conjorme jamais aux habitudes antiques ou étrangères,
aurait donc sacrifié la vraisemblance à une curiosité ?
Hypothèse absurde. Uétonnement d'Ophélie, la queHion
du roi : " Ave^-vous entendu l'argument ? " suffisent à
HISTOIRE D'HAMLET XXin
démontrer que Shakespeare a voulu que l'épreuve de la
pièce fût double. £/ ceci s'accorde merveilleusement au
caractèm.J'Hamlefr^'' ~
Cari Kohrbach ^^ avec une ironie outrée, a insiïîê sur
la passion de '* comédie " qui possède Hamlet. Dès le
début, Hamlet porte avec ostentation des vêtements de
deuil, et songe qu'on peut l'accuser de jouer un rôle. Il
aime à parler. Il fait des discours à ^^,sumrant\ et à
Guildenstern , aux comédiens, à sa mère, à lui-même ; il
" déballe son cœur avec des mots " ; il bavarde avec le
fossoyeur, oppose aux hâbleries de Laërtes des hâbleries
plus grandes, parade avec Osric, et meurt sur cette
plainte : ^'^ Le reHe eft silence ". // connaît les
comédiens, s'intéresse à leurs aventures ; il e0
amateur raffiné de théâtre et dans la préparation même
du spectacle tragique qu'il a imaginé, il distribue des
conseils de diction. Or, pendant ce spectacle, Hamlet s'efî
donné un rôle ; il va observer son oncle : ''''Je le tâterai
au vif. Si seulement il flanche, je sais ce qu'il me reHe à
faire ". Que compte-t-il faire ? Il n'y a point de doute :
il tuera Claudius à son premier signe d'ejfroi. C'eH un
drame vrai que prépare le faux drame. Dès lors la nécessité
de la pantomime apparaît : on ne joue pas une pièce sans
l'avoir répétée. La pantomime, c'efî la répétition que se
donne Hamlet, acteur du drame où il tuera son oncle.
Mais comme en toute action préparée par Hamlet,
l'imagination émousse la volonté de l'acte : Hamlet n'agit
jamais que soudain, à l' improviste, dans une conjoncture
qu'il n'avait pas calculée. La pantomime se joue ; la pièce
avance, arrive au point fatal ; le roi se trouble — et
Hamlet, dans une surexcitation extrême, ne fait rien. Ici
on a disposé la scène suivant une indication impliquée dans
le texte. Lorsque le roi se lève, puisque les gens de sa suite
crient : " Des lumières ! " — c'eH que la nuit a été faite.
XXIV WILLIAM SHAKESPEARE
Cela ressort des paroles mêmes du meurtrier I^ucianus :
Thoughts black, hands apt, drugs fit, and time agreeing
Confederate season, else no creature seeing...
On a imaginé qu'Hamlet saisit alors une des torches
qu^on rallume et la brandit comme dans un hallali aux
flambeaux, lorsqu^il crie :
Laisse le daim pleurer sa blessure profonde !
Après le vers :
Les uns s'en vont veiller, les autres vont dormir.
Hamlet souffle la torche et la jette, pour finir :
Ainsi passe le monde.
Il efî certain qu^à ce moment il se faisait un jeu de scene
particulier. Celui-ci eH juHifiê matériellement par le cri :
" Des lumières ! " — moralement, parce que Shakespeare,
et dans Macbeth ( Out, out brief candle ! ) et dans
Othello (Put out the light and then put out the
light ! ) s^eH servi de cette métaphore de la torche.
Il refte à expliquer pourquoi, au dernier acte, nous
retrouvons Hamlet dans un cimetière. Ce n'eH pas un
artifice grossier qui Vy a conduit, pour lui faire rencontrer
le cercueil d^Ophélie. Hamlet vient j étudier la mort. Jus-
qu'ici, Hamlet ne la connaît pas, au moins la mort
méditée d"" avance. Il a tué Polomus, mais à r improviHe ,
dans un coup de surprise, à travers une courtine, sans voir
la chose en face. Maintenant il se prépare à tuer de pro-
pos délibéré, à faire œuvre de mort. Il sera ouvrier de
mort ; donc il vient interroger l'' ouvrier de la mort. Comme
il voudrait avoir f habitude de ce qu'il veut faire ! Il dit
à Horatio :
HISTOIRE D'HAMLET XXV
Cet homme n'a-t-il donc pas le sentiment de son
travail, qu'il chante en creusant des fosses ?
Horatio
La coutume en a fait pour lui un exercice machinal.
Hamlet
C'eSl bien cela. La main qui ne travaille guère
a le sens plus délicat.
Il faut qu* Ham let parvienne à cette insouciance. ** Je
veux parler à cet homme!'" dit-il. Il lui fait des
queHions oiseuses, il bavarde ; il ne se lasse pas ; il
interroge longuement., comme un enfant qui redemande cent
fois la même chose à une grande personne ; plutôt comme
un amateur pose des queHions à un professionnel, à un
technicien, à un ouvrier d^art ; plutôt encore comme le
malade qu'on va opérer interroge son chirurgien, et essaie de
retarder r inHant . Et comme avant, Hamlet, en théorie, était
préoccupé de la conscience de Fame après la mort, mainte-
nant qu'il va passer à la pratique, il e§î préoccupé de la
conservation du corps.
Nous devons enfin expliquer notre part de travail.
QeH ici une traduction de bonne foi en dépit du pro-
verbe italien ; ce n^eft pas un commentaire . Les mots
sont représentés par des mots, et les phrases par des
phrases. Nous avons fait ainsi beaucoup ae mécontents.
On nom a accusés en France d^ avoir recherché F archaïsme ;
et en Angleterre on nous a reproché des néologisme s.
Les critiques d'ici n'ont point songé que le Hyle du
Xl^^ siècle n\H plus celui d'à présent. Mettre une période
de Shakespeare à la mode d'aujourd'hui, ce serait à peu
près vouloir traduire une page de Rabelais dans la langue
que parlait Voltaire. Nous avons tâché de ne pas oublier
que Shakespeare pensait et écrivait sous Henri IV et
Louis XIIL
XXVI WILLIAM SHAKESPEARE
Les critiques d* outre-mer , en premier lieu n^accordent
pas qu'on puisse traduire Shakespeare. La grâce de sa
poésie disparaît^ disent-ils^ parmi la prose ^ et un vers
français ne saurait représenter un vers anglais. Oeff
vrai ; mais le graveur qui fait une eau-forte d'après un
tableau n'y transporte pas les couleurs. Il les transpose
en valeurs. Si on peut comparer la peinture et la poésie,
il faut accorder qu'un poëme mis en prose efî comme un
tableau mis en gravure. Le poëme perd le mjHère de son
harmonie et le tableau la brume de ses teintes ; en échange
la prose donne la gloire du verbe et Veau-forte le tranchant
éclat de ses lignes. Tout art eH interprétation ; et si la
nature peut être interprétée, l'œuvre du po'éte ou du peintre
sont-elles plm rebelles ?
Venons aux griefs particuliers. Nom avons traduit
" old mole " par " vieille taupe " et " wormwood " par
" absinthe " . Ces mots évoquent à l'imagination anglaise
le boulevard, ses cafés et ses passantes. Mais dans la
littérature française. Dieu merci, une taupe resle une
taupe, et l'absinthe une plante d'amertume. Quand
Lucrèce dit:
Et velut pueris absintbia tetra medentes
nous ne songeons pas à la ''verte" de cinq heures. Ce
sont là des fautes dont les mots sont innocents. Dans
peu d'années, quand 'W apéritif" ne sera plus à la mode
et que notre argot aura changé, même en Angleterre
" taupe " et " absinthe " signifieront leur objet sub
specie aetemitatis ^^ .
Marcel Schwob
et Eugène Morand.
Notes
1 Gollancz. Hani let in Iceland ( 1898 ).
2 En 1589, Thomas Nash cite cette pièce dans une lettre
jointe au Menaphon ou Arcadia de Robert Greene. — Henslowe
note dans son journal des représentations ai Hamlet à Newing-
ton Butts en juin 1 5 94 : 9 of June 1 5 94, Rd at hamlett. . . VHP
et cette entrée d'une recette de 8 shillings pour Hamlet n'eSt
pas précédée de l'indication ne que Henslowe inscrit devant
les pièces nouvelles.
3 Fleay. Chronicle of the english Drama (1891). Sarrazin,
Thomas Kyd und sein Kreis ( 1892 ).
4 Contes populaires de la Gascogne ( Paris, Maisonneuve,
1886).
5 Bladé. Contes populaires de la Gascogne, vol. i, p. 251.
6 On ne saurait en dire autant de la pièce allenande Der
Bestrafte Brudermord, trouvée dans un ms. de 1710. ( Cf. Cohn,
Shakespeare in Germany, 1865 ). M. Corbin y voit une trans-
cription de VHamlet de Kyd. ( The Elizabethan Hamlet, 1895).
M. Dowden écarte avec raison cette hypothèse tout à fait
gratuite. Der Bestrafte Brudermord e§l une adaptation au goût
allemand de VHamlet de 1603.
7 Le professeur Haies cite un texte de Nash d'où il paraît
que l'éducation était tardive en Danemark, et qu'un homme de
trente ans passait encore sous la férule. Mais Shakespeare n'a
XXVIII WILLIAM SHAKESPEARE
jamais tenu aucun compte du changement de mœurs suivant
temps et lieu ; et lorsqu'il écrit l'Université de Wittenberg,
il entend, sans aucun doute, une éducation et une université
anglaises.
8 " Dans la scène avec Ophélie, au troisième a£te, Hamlet
commence avec une grande et sincère tendresse ; mais il
remarque sa réserve et son embarras, s'imagine qu'il e§t épié,
et alors, pour jouer son rôle, éclate en toutes ces grossièretés ".
(Coleridge, Tabletalk, 24 juin 1827).
9 Hunter cite le journal manuscrit d'Abraham de la Pryme.
en 1688, où l'auteur rapporte que, cette année, des Danois
jouèrent à Hatfield, et que les pièces étaient précédées d'un
argument mimé.
10 Shakespeare^ s Hamlet erlautert ( Berlin, 1859).
1 1 Des notes placées à la fin de ce volume fixent le ledteur
sur certaines leçons choisies, sur des points délicats de tra-
duction et sur quelques indications de mise en scène.
Les mots imprimés en italique n'existent pas dans le texte
anglais.
La Tragique
Histoire d' Hamlet
Personnages
Création au théâtre Sarah Bernhardt
Claudius, roi de Danemark
M.
Brémont
Hamlet, fils du feu roi et neveu
du présent roi
Mme
Sarah Bernhardt
Polonius, lord chambellan
MM.
Chameroy
Horatio, ami d'Hamlet
Deneubourg
Laé'rtes, fils de Polonius
Magnier
Fortinbras, prince de Norvège
Jahan
Voltimand, courtisan
Bary
Cornélius, courtisan
Kosencratît^, courtisan
Jean Dara
Guildensiern, courtisan
Laurent
Osric, courtisan
Scheler
Un Gentilhomme, courtisan
Bertaut
Un Prêtre
Lahor
Marcellus, officier
Krauss
Bernardo, officier
Colas
Francisco, soldat
Cauroy
Kejnaldo, serviteur de Polonius
J-,es Comédiens \
Mme
MM.
Boulanger
Teste, Caillère,
Stebler
Deux Vilains, fossoyeurs
Schutz, Lacroix
Un Capitaine
Rabier
U Ambassadeur Anglais
Malard
Gertrude, reine de Danemark
et mère d'Hamlet
Mme
Marcya
Ophélie, fille de Polonius
Mlle
Marthe Mellot
L-e Spectre du père d^ Hamlet
M.
Ripert
Lords, ladies, officiers, soldats, marins, messagers, etc.
Reprise par la Compagnie Pitoëff
au Théâtre des Mathurins
(Saison 1927-1928)
Claudius, roi de Danemark MM. Henry Vermeil
Hamlet, fils du feu roi et neveu
du présent roi
Fortinbras, prince de Norvège
Horatio, ami d'Hamlet
Polonius, lord chambellan
L.aërtes, fils de Polonius
Voltimand, courtisan
Cornélius, courtisan
BL.osencrant^, courtisan
Guildenfîern, courtisan
Osric, courtisan
Un Gentilhomme, courtisan
Un Prêtre
Marcellus, officier
Bernardo, officier
Francisco, soldat
Kejnaldo, serviteur de Polonius
L,es Comédiens
Deux Vilains, fossoyeurs
Mme
MM.
Un Capitaine
U Ambassadeur Anglais
Gertrude, reine de Danemark
et mère d'Hamlet y^mes
Ophélie, fille de Polonius
L,e Spectre du père d'Hamlet M.
Georges Pitoëff
Etienne Armand
Alfred Penay
Léon Larive ou Guy
Favières
Marcel Herrand ou
Georges de Vos.
Maurice Larrive
Norbert
Jean-Hort
Léonce Detroyat ou
René Leys
Henri Gaultier
René Nicolas
René Nicolas ou
Lucien Vincy
Paul Courant
Jean-Hort
Adrien Troussel
Adrien Troussel
Alice Reichen
Carpentier ou Camille
Corney, Paul Courant
Carpentier
Maurice Larrive
Henrv de Lanty
Paul Courant
Nora Sylvère ou Gréta
Prozor
Ludmilla PitoëflF
^ Henry Gaultier
Lords, ladies, officiers, soldats, marins, messagers, etc.
Musique de scène de M. Henry BREITENSTEIN.
Ade Premier
Premier Tableau
Elseneur
Une plate-forme devant le Château
SCENE PREMIERE
Francisco, à son poHe ; entre Bernardo
Bernardo. — Qui vive ?
Francisco. — Non, toi, réponds-moi. Halte-là !
Fais-toi reconnaître.
Bernardo. — Longue vie au roi !
Francisco. — Bernardo ?
Bernardo. — Lui-même.
Francisco. — Vous venez très soigneusement
à votre heure.
Bernardo. — 11 e^t minuit sormé ; au lit,
Francisco.
Francisco. — Vous me relevez, mille fois merci.
Le froid e^ âpre et j'ai le cœur saisi.
8 WILLIAM SHAKESPEARE
Bernardo. — La garde a été tranquille?
Francisco. — Pas une souris qui bouge.
Bernardo. — Eh bien, bonne nuit. Si tu ren-
contres Horatio et Marcellus, mes partenaires de
garde, prie-les de se hâter. ( Entrent Horatio et
Marcellus. )
Francisco. — Je crois que je les entends.
Halte-là ! Qui vive ?
Horatio. — Amis du royaume.
Marcellus. — Hommes-liges du Danois.
Francisco. — Dieu vous donne le bonsoir !
Marcellus. — Oh ! salut, honnête soldat ; qui
vous a relevé ?
Francisco. — Bernardo a pris ma place. Dieu
vous donne le bonsoir. ( Il sort. )
Marcellus. — Holà, Bernardo !
Bernardo. — Parle. E§t-ce Horatio qui e5t là?
Horatio. — C'en e§t un morceau.
Bernardo. — Bienvenue, Horatio ; bienvenue,
bon Marcellus.
Marcellus. — Eh bien ! la chose a-t-elle encore
apparu cette nuit ?
Bernardo. — Je n'ai rien vu.
Marcellus. — Horatio dit que ce n'e^t qu'une
imagination^ un phantasme, et il ne veut pas se laisser
pénétrer par la croyance à cette vision redoutée,
deux fois vue par nous. Aussi, je l'ai prié de veiller
avec nous les minutes de cette nuit, afin que, si
l'apparition revient, il puisse être garant de nos
yeux et lui parler.
Horatio. — Bah ! bah ! Elle n'apparaîtra pas.
Bernardo. — Assieds-toi un temps, et rebat-
tons encore tes oreilles, si fortifiées contre notre
histoire, de ce que nous avons vu deux nuits.
HISTOIRE D'HAMLET 9
Horatio. — Eh bien, asseyons-nous donc, et
écoutons parler Bernardo.
Bernardo. — La dernière nuit de toutes, quand
cette même étoile qui c§t là, à l'oued du pôle, fut
arrivée dans son cours à illuminer la partie du ciel
où maintenant elle flambe, Marcellus et moi... la
cloche sonnait une heure... (Le spectre entre.')
Marcellus. — Paix ! arrête-toi. Regarde, la
voici qui revient.
Bernardo. — Dans la m.ême figure du roi qui
e^ mort.
Marcellus. — Tu es clerc, parle-lui, Horatio.
Bernardo. — Est-ce qu'elle n'a pas l'air du
roi? Remarque bien, Horatio.
Horatio. — Tout à fait. J'en ai l'angoisse de
peur et de surprise.
Bernardo. — Elle a envie qu'on lui parle.
Marcellus. — Que^tionne-là, Horatio.
Horatio. — Qui es-tu, toi qui usurpes cette heure
de la nuit tout ensemble avec cette forme noble
et guerrière en laquelle la majesté du Danemark,
ensevelie naguère, marchait ? Par le ciel ! Je te
somme, parle !
Marcellus. — Elle eSt offensée.
Bernardo. — Vois, elle s'en va fièrement.
Horatio. — Arrête I Parle !... parle !... je te
somme ; parle, {l.e spectre sort.)
Marcellus. — Elle e^t partie et ne veut pas
répondre.
Bernardo. — Eh quoi ! Horatio, tu trembles,
tu es tout pâle. Iî,^t-ce que ce n'e§t pas plus que de
l'imagination ? Qu'en penses-tu ?
10 WILLIAM SHAKESPEARE
Horatio. — Devant mon Dieu, je ne le croirais
pas, sans le sensible et véridique témoignage de mes
propres yeux.
Marcellus. — E^-ce qu'elle n'a pas Tair du
roi ?
HoRATio. — Comme tu as l'air de toi-même.
C'e^ l'armure même qu'il avait quand il combattit
Norv^^'ège l'ambitieux. C'e^ le même sourcillemcnt
que le jour où, dans un engagement furieux, il
abattit sur la glace les Polonais meneurs de traî-
neaux. C'e§t bien étrange.
Marcellus. — Ainsi donc deux fois déjà et,
ju^e à cette heure morte, martial, il a passé près de
notre po§te.
Horatio. — Quel sens spécial fixer ? Je n'en
sais rien. Mais, somme toute, en mon opinion, ceci
présage quelque étrange éruption dans le royaume.
Marcellus. — Bon, maintenant, asseyons-nous
— et dites-moi — celui qui sait — pourquoi ces
gardes si ^triâes, si rigoureuses, noârurnes, tour-
mentent ainsi les sujets de cette contrée ? Pourquoi
ces fonderies journalières de canons de bronze,
et ces marchés étrangers d'équipements de guerre ?
Pourquoi ces racolages de calfats dont la tâche amère
ne distingue plus les dimanches de la semaine ?
Qu'attend-on pour que cette hâte fiévreuse fasse de
la nuit la sœur de travail du jour ? Qui eft-ce qui
peut bien m' informer ?
Horatio. — Moi, je le puis. Du moins, voici
le bruit qui court : notre feu roi — dont l'image à
l'instant nous a apparu — fut, vous le savez, par
Fortinbras, de Norwège, sous la piqûre d'un orgueil
très jaloux, défié au combat. Auquel combat notre
vaillant Hamlet ( car tel l'estimait cette partie de
HISTOIRE D'HAMLET ii
notre ancien monde) occit ce t'ortinbras. Or,
Fortinbras, par pacte scellé, dûment ratifié par décret
et cri de héraut, avait engagé au conquérant, avec
sa vie, toutes les terres dont il se tenait saisi, en
échange desquelles une portion équivalente fut
engagée par notre roi, laquelle serait revenue au
f>atrimoine de Fortinbras, s'il eût été vainqueur.
Ainsi, par la même convention et teneur de l'article
désigné, la sienne revint à Hamlet. Or, monsieur,
le jeune Fortinbras, tout bouillant de lave, a remor-
qué sur les marches de Norvège, de-ci, de-là, une
bande de gens sans feu ni lieu, prêts, pour le pain
et la solde, à toute entreprise qui aura de TeStomac.
Or, la présente ( comme bien paraît à notre Etat),
serait de nous reprendre, par main-forte et contrainte,
ces susdites terres, ainsi perdues par son père. Et,
voilà, je pense, le grand motif de nos préparations,
la raison de nos présentes gardes et la cause capi-
tale de ces portes ventre-à-terre et de ce branle-bas
dans le pays.
Bernardo. — je crois qu'elle n'eSt point autre.
Certes, il convient que cette fatidique figure tra-
verse notre garde en armes, si semblable au roi qui
fut et qui e^ l'objet de ces guerres.
HoRATio. — Poussière dans Toeil de la pensée.
Aux temps les plus hauts, les plus laurés de Rome,
un peu avant que le grand Julius tombât, on vit
les tombes désertées, et les morts enlinceuillés
ululèrent et marmonnèrent par les rues romaines,
les étoiles traînèrent du feu, la rosée fut de sang,
le soleil plein de désa^res, et la planète humide,
dont l'influence régit l'empire de Neptune, parut
frappée de l'cclipsc du jugement. Ces présages
d'événements, hérauts des destinées, prologues de
iz WILLIAM SHAKESPEARE
la calamité, déjà ciel et terre tout ensemble les ont
manifestés à nos climats et à nos peuples. ( Le spectre
reparaît. ) Mais chut ! regarde ! voilà la chose qui
revient. Je me mets en travers, dût-elle me fou-
droyer. Arrête, illusion ! Si tu as une puissance
sonore, l'usage de la parole, parle-moi ! Si on peut
faire une bonne œuvre qui te donne la paix, qui me
donne le salut, parle-moi ! Si tu as le secret du deftin
de ta patrie, et si un avertissement peut détourner
le sort, oh ! parle ! ou si tu as enterré, pendant ta
vie, des trésors extorqués, ce qui, dit-on, vous
autres esprits, vous fait marcher dans la mort,
parle ! Attends et parle. ( Le coq chante. ) Arrête-le,
Marcellus .
Marcellus. — Faut-il taper dedans avec ma
pertuisane ?
Horatio. — Fais, s'il ne s'arrête pas !
Bernardo. — Il eSt ici !
HoRATio. — Il eSt ici ! ( Le spectre disparaît.^
Marcellus. — Il e§t parti... Nous avons tort,
à une chose si majestueuse, de faire montre de vio-
lence ; car elle e§t, comme l'air, invulnérable, et
nos vaines estocades sont une dérisoire moquerie.
Bernardo. — Elle allait parler quand le coq
a chanté.
HoRATio. — Et puis elle a tressailli comme une
chose coupable à un ordre fatal. J'ai ouï dire que le
coq — la trompette du matin — de son gosier aigu
au son Strident éveille le dieu du jour et, qu'à son
signal, soit dans l'onde ou le feu, soit dans la terre
ou l'air, les esprits errants qui extra vaguent, re-
tournent dans leur sphère. C'eSt la vérité, l'objet
présent l'atteste.
Marcellus. — SJ apparence s'eSt dissoute au chant
HISTOIRE D'H AMLET 13
<lu coq. Il y en a qui disent que toujours, quand vient
la saison où on fête la naissance de notre Sauveur,
l'oiseau de l'aurore chante pendant toute la nuit,
et alors, disent-ils, les esprits n'osent marcher, les
nuits sont saines ; alors, les planètes ne font pas
geler, les fées ne jettent pas de sorts, les sorcières
n'ont pas pouvoir de charmes, tant l'heure e§t gra-
cieuse et consacrée.
Horatio. — C'eSt ce qu'on m'a dit aussi, et,
en partie, je le crois. Mais vois, l'Aube, roulée dans
son manteau roux, passe sur la rosée de cette haute
colline orientale. Brisons là notre garde et, si vous
m'en croyez, faisons part de ce que nous avons vu
cette nuit au jeune Hatnlet, car, sur ma vie ! cet
esprit, muet pour nous, lui parlera à lui. Consen-
tez-vous à ce que nous le lui fassions connaître,
ainsi que notre amour l'exige, ainsi qu'il convient
à notre devoir ?
Marcellus. — Faisons-le, je vous en prie. Et
moi, ce matin, je sais où nous le trouverons avec
le plus de chance. (Ils sortent, )
Deuxième Tableau
Une salle d'Etat dans le Château
SCENE II
Fanfare. Entrent le Roi, la Reine, Hamlet,
PoLONius, Laertes, Voltimand, Cornélius,
Seigneurs et serviteurs
Le Roi. — Quoique le souvenir de la mort de
notre cher frère Hamlet soit toujours vert, et qu'il
nous convienne d'ensevelir nos cœurs dans le cha-
grin, tandis que tout notre royaume se contrafte
en un froncement douloureux, cependant la raison
balance la nature et veut que, si nous songeons à
lui avec une douleur discrète, nous ne perdions pas
la mémoire de notre personne. Voilà pourquoi,
avec une joie voilée, souriant d'un œil et pleurant
de l'autre, — le carillon aux funérailles, le glas aux
HISTOIRE D'HAMLET ly
noces, — pesant également délices et deuil, nous
avons pris notre sœur de naguère, maintenant notre
reine, partenaire impériale de cet Etat guerrier,
pour notre femme. Et n'avons point en cela enfreint
vos bons conseils que vous nous avez donnés large-
ment en cette affaire. A tous, merci. Maintenant,
vous le savez, le jeune Fortinbras, eStimant peu notre
valeur, ou tenant que par la mort de notre cher
frère notre royaume e^ bouleversé, joignant là-
dedans quelque rêve de vié^oire, ne cesse de nous
harceler d'ambassades où il exige la délivrance des
terres perdues par son père en bonne forme légale
et gagnées par notre très vaillant frère. Voilà pour
lui ; maintenant à nous et à cette assemblée. Voici
l'état de nos affaires : nous venons d'écrire ici à
Norwège, oncle du jeune Fortinbras, qui, impotent
et alité, vient d'apprendre à peine le dessein d'icelui
son neveu, de faire cesser ses menées, en tant que
les levées, listes et montres sont toutes faites parmi
ses sujets ; et nous vous dépêchons ici, vous, bon
Cornélius, et vous, Voltimand, comme porteurs
de ce salut au vieux Norwège, sans vous donner
d'autres pouvoirs personnels pour traiter avec le
roi que la teneur grossoyée de ces articles ne vous
y autorise. Adieu ; que votre hâte s'accorde avec
votre devoir.
Cornélius et Voltimand. — En cela comme
en toutes choses nous montrerons notre obéissance.
Le Roi. — Nous n'en doutons pas ; adieu,
adieu. ( Sortent Voltimand et Cornélius. ) Et mainte-
nant, Laërtes, que se passe-t-il donc pour vous ?
Vous nous avez touche mot d'une requête, qu'e^-cc
donc, Laërtes ? Vous ne sauriez parler raison au roi
de Danemark et perdre vos paroles. Que saurais-tu
i6 WILLIAM SHAKESPEARE
demander, Laertes, qui ne fût mon offre, non ta
requête ? La tête n'e§t pas plus parente du cœur,
la main n'eSt pas plus ouvrière pour la bouche que
le trône de Danemark n'eêt acquis à ton père. Que
désires-tu, Laërtes ?
Laertes. — Mon redouté seigneur, votre congé
et faveur pour retourner en France. J'en suis revenu,
il eêt vrai, de plein gré en Danemark pour tenir ma
place à votre couronnement, mais maintenant, je
dois l'avouer, ce devoir rempli, mes pensées et mes
vœux penchent de nouveau vers la France et je les
soumets à votre bon plaisir et gracieux congé.
Le Roi. — Avez-vou? celui de votre père ? Que
dit Polonius ?
PoLONius. — Il me l'a, monseigneur, arraché
à contre-cœur, par d'importunes insistances, jusque
enfin, sur sa requête, j'ai apposé à regret le sceau de
mon consentement. Je vous supplie, permettez-lui
de partir.
Le Roi. — Choisis ton heure, Laërtes. Que le
temps soit à toi, et tes meilleures grâces, dépense-les
à ton gré... Mais toi, maintenant, Hamlet, mon
cousin et mon fils...
Hamlet. — Un peu plus que germain, moins
que du même germe.
Le Roi. — Comment ? êtes-vous encore plongé
dans les brumes ?
Hamlet. — Non pas, monseigneur, je suis trop
près du soleil.
La Reine. — Mon bon Hamlet, dévêts-toi de
tes couleurs noéturnes, et que ton œil regarde Dane-
mark en ami. Ne t'attache pas, les yeux voilés, à
chercher ton noble père dans la poussière. Tu le
HISTOIRE D'HAMLET 17
sais, c'est commun à tous : tout ce qui vit doit
mourir, allant à travers la nature à Téternité.
Hamlet. — Oui, madame, commun à tous.
La Reine. — Alors pourquoi cela te semble-t-U
si particulier à toi ?
Hamlet. — Semble, madame ? Non, cela e§t.
Je ne connais pas '* semble ". Ce n'eét pas seulement
mon manteau d'encre, bonne mère, ni mes coutu-
miers vêtements de noir solennel, ni l'exhalement
contraint de soupirs gonflés, ni la féconde rivière
des yeux, ni l'aspeâ: défait du visage, ni tout ensemble
les formes, modes, montres de chagrin qui peuvent
me définir exa6t:ement. Cela, tenez, semble ; car
ce sont des actions qu'un homme pourrait jouer.
Mais j'ai ceci là-dedans qui dépasse le rôle ; cela n'eSt
que l'attirail et le parement de la douleur.
Le Roi, — Il c§t doux et louable en votre nature,
Hamlet, de rendre ces devoirs de deuil à votre père.
Mais, vous le savez, votre père avait perdu un père,
ce père perdu avait perdu le sien. Le survivant e§t
lié par obligation filiale de rendre un temps des
hommages funéraires ; mais persévérer en des
doléances obstinées e^t un entêtement impie ; c'eSt
une douleur efféminée ; cela marque une volonté
bien irrévérencieuse envers le ciel, un cœur peu for-
tifié, un esprit impatient, un entendement simple
et sans éducation. Car les choses que nous savons
inévitables et aussi communes que l'objet le plus
vulgaire pour les sens, pourquoi dans notre vaine
humeur les prendre ainsi à cœur ? Fi ! c'eét un péché
contre le ciel, un péché envers la mort, un péché
contre la nature, très absurde à la raison dont le
thème commun c§t la mort des pères, et qui n'a cessé
de crier depuis le premier cadavre jusqu'à celui qui
18 WILLIAM SHAKESPEARE
e§t mort aujourd'hui : " Ceci doit être ainsi ".
Nous vous en prions, jetez à terre cette inutile
douleur et pensez à nous comme à un père. Car, le
monde en prenne note, vous êtes le plus immédia-
tement proche de notre trône, et, toute la noblesse
d'amour qu'un père très tendre porte à son fils,
je vous la manifeste à vous. Pour votre intention
de retourner aux écoles de Wittemberg, elle est
extrêmement contraire à notre désir. Nous vous
implorons, nous vous mandons de rester ici sous
le salut et réconfort de nos yeux, vous, le premier
de notre cour, notre cousin et notre fils.
La Reine. — Ne laisse pas ta mère perdre ses
prières, Hamlet ; je t'en prie, reSte avec nous ; ne
va pas à Wittemberg.
Hamlet. — Je ferai en tout de mon mieux pour
vous obéir, madame.
Le Roi. — Allons, voilà une réponse affectueuse
et nette. Soyez comme nous-mêmes en Danemark...
Madame, venez. Ce gracieux et spontané consente-
ment d'Hamlet me met le sourire au cœur ; en grâce
de quoi toute joviale santé que Danemark boira
aujourd'hui, le grand canon aux nuages la redira ;
et, à l'invite du roi, les cieux répondront à leur
bruit, faisant écho au tonnerre terrene. Venez,
sortons. ( Fanfare. Tous sortent, sauf Hamlet. )
Hamlet. — Oh ! si cette trop, trop soUde chair
voulait se fondre, se liquéfier et se résoudre en rosée ;
si l'Etemel n'avait pas dressé les tables de sa loi
contre le suicide ! O Dieu ! O Dieu ! quelle lour-
deur, quel goût de rance, quelle platitude, quel
vide me semble avoir tout l'ordinaire de cette vie.
Fi du monde ! Oh ! fi ! jardin d'ivraie poussée en
graine, et que des choses informes ^ fétide^_jet__gro5--_
HISTOIRE D'HAMLET 19
_sièr_es uniquement possèdent. En être venu là. Mort
à peine depuis deux mois ! oh, non ! pas tant même !
pas deux ! Un si excellent roi qui était à celui-ci ce
qu'Hypérion e§t à un satyre, si aimant pour ma mère
qu*il avait déplaisir quand les vents du ciel fouet-
taient trop rudement son visage ! Ciel et terre î
faut-il que je me souvienne ! oh ! elle se pendait à
lui comme si son désir eût forci par sa pâture même I
Et pourtant, en un mois ! Ah ! n'y plus penser !...
Fragilité, ton nom e§t femme. Un petit mois ! les
souliers de bal n'étaient pas défraîchis avec lesquels
elle avait suivi le corps de mon pauvre père ! —
comme Niobé, tout en larmes. — Oui, elle ! elle-
même. O Dieu ! une bête qui n'a pas le discours
de la raison aurait gardé son deuil plus longtemps î
Mariée avec mon oncle ! le frère de mon père !
mais ne ressemblant pas plus à mon père que moi
à Hercule !... En un mois !... Avant même que le
sel de ses larmes iniques ait cessé de rougir ses yeuK
gonflés, elle s'e^ mariée ! Oh! hideuse hâte de voler
avec tant de légèreté vers des draps incestueux !,..
Ce n'e§t pas bon ! il eét impossible que cela vienne
à rien de bon. Mais éclate, mon cœur, car il faut rester
bouche close. ( E^ntrent Horatio, Bernardo, Marcellus. )
Horatio. — Salut à votre seigneurie !
Hamlet. — Je suis heureux de vous trouver
bien. Horatio ? ou je ne me reconnais plus.
HoRATio. — I-ui-même, monseigneur. Et votre
humble serviteur toujours.
Hamlet. — Monsieur, mon bon ami : j'échan-
gerai ce titre avec vous... Et que faites-vous, loin
de Wittemberg, Horatio? (^Apercevant Marcellus,)
Marcellus ?
Marcellus. — Mon bon seigneur.
20 WILLIAM SHAKESPEARE
Hamlet. — Je suis bien heureux de vous voir.
{A Bernardo.) Bonsoir monsieur... Mais voyons,
que faites-vous loin de Wittemberg ?
HoRATit). — Caprice d'écolier errant, mon bon
seigneur.
Hamlet. — Je ne laisserais pas votre ennemi
le dire, et vous ne ferez pas à mon oreille la violence
de lui confier votre propre rapport contre vous-
même. Non, non, je vous connais, vous n'êtes pas
écolier errant. Mais quelle affaire avez-vous à Else-
neur ? Nous vous apprendrons à boire rouge bord
avant votre départ !
HoRATio. — Monseigneur, j'étais venu voir les
funérailles de votre père.
Hamlet. — Je te prie, ne te moque pas de moi,
mon camarade d'école. Je pense que c'était pour
voir les noces de ma mère.
Horatio. — C'eSt vrai, monseigneur ; elles ont
suivi de bien près.
Hamlet. — Economie ! Economie, Horatio ! Le
rôti des funérailles a été servi froid aux tables des
noces. Ah ! avoir retrouvé mon plus vif ennemi au
ciel plutôt que d'avoir jamais vu ce jour, Horatio.
Mon père !... Il me semble que je vois mon père.
HoRATio. — Oh! où cela, monseigneur?
Hamlet. — Dans l'œil de ma pensée, Horatio.
Horatio. — Je l'ai vu autrefois ; il avait bel
air de roi.
Hamlet. — - C'était un homme, à tout prendre •
je ne reverrai jamais le pareil.
HoRATio. — Monseigneur, je crois que je l'ai
vu hier soir.
Hamlet. — Vu ? Qui ?
HoRATio. — Monseigneur, le roi votre père.
HISTOIRE D'HAMLET zr
Hamlet. — Le roi mon père !
Horatio. — Tempérez votre surprise un temps,
roreilJe attentive jusqu'à ce que je puisse, sur le
témoignage de ces messieurs, vous conter ce pro-
dige.
Hamlet. — Pour l'amour du ciel, que je l'en-
tende !
HoRATio. — Deux nuits de suite, ces messieurs,
Marcellus et Bernardo, étant de garde, dans le désert
mort de la minuit, ont eu cette rencontre : une
figure semblable à votre père, armée de tout point,
exaftement, de pied en cap, apparaît devant eux et
solennement passe en une lente dignité. Il a marché
trois fois sous leurs yeux obscurcis et surpris d'épou-
vante, à la dislance de son bâton de commandement.
Et eux, presque gelés de peur, restent muets et ne
lui parlent pas. Voilà ce dont ils me firent part dans
un horrible secret ; et moi, avec eux, la troisième
nuit, j'ai monté la garde. Là, comme ils l'avaient
dit, à la fois l'heure, la forme de la chose, chaque mot
exa6t, vrai, l'apparition arrive. J'ai reconnu votre
père. Ses mains ne sont pas plus pareilles.
Hamlet. — Mais où était-ce ?
Marcellus. — Monseigneur, sur la plate-forme
où nous étions de garde.
Hamlet. — Et vous n'avez pas parié à cette
chose ?
HoRATio. — Monseigneur, moi ; mais elle n'a
pas fait de réponse. Une fois pourtant il m'a semblé
qu'elle levait la tête et allait se mettre en mouve-
ment, comme si elle voulait parler, mais alors ^ juSte
alors, le coq du matin a chanté clair, et, au son, elle
a frissonné, et, hâtive, s'c^t évanouie.
Hamlet. — C'eSt très étrange.
22 WILLIAM SHAKESPEARE
Horatio. — Aussi sûr que je vis, mon honoré
seigneur, c'eSî vrai ; et nous avons pensé qu'il était
écrit dans notre devoir de vous prévenir.
Hamlet. — En vérité, en vérité, messieurs...
mais ceci me trouble... Etes-vous de garde, cette
nuit?
Tous. — Oui, monseigneur.
Hamlet. — Armé, dites-vous ?
Marcellus et Bernardo. — Armé, monsei-
gneur.
Hamlet. — De pied en cap ?
Marcellus et Bernardo. — Monseigneur, du
chef aux pieds .
Hamlet. — Alors, vous n'avez pas vu sa figure !
Horatio. — Oh ! si, monseigneur ; il portait
la visière levée.
Hamlet. — Quoi ? Le regard froncé ?
HoRATio. — Un visage plus douloureux que
colère.
Hamlet. — Pâle ou rouge ?
Horatio. — Non, très pâle.
Hamlet. — Et il fixait ses yeux sur vous ?
Horatio. — Constamment.
Hamlet. — J'aurais voulu être là.
HoRATio. — Cela vous aurait bien étonné.
Hamlet. — Sans doute, sans doute... Et, e§t-elle
restée longtemps ?
Ho RATIO. — ju.§te ce qu'il faudrait, sans se
presser, pour compter cent.
Bernardo et Marcellus. — Plus longtemps 1
plus longtemps !
Horatio. — Pas quand je l'ai vue.
Hamlet. — La barbe était grisonnante ? Non ?
HISTOIRE D'HAMLET 25
Horatio. — Elle était comme je l'ai vue pen-
dant sa vie, argent sur sable.
Hamlet. — Je veillerai ce soir ; peut-être qu'elle
reviendra.
Horatio. — Je le jurerais.
Hamlet. — Si elle assume la personne de mon
noble père, je lui parlerai, quand l'enfer béant me
commanderait la paix ! Je vous prie tous, si vous avez
jusqu'ici gardé pour vous cette vision, triplez encore
votre silence, et, quoi qu'il arrive cette nuit, prêtez-y
l'esprit, mais pas la langue. Je récompenserai votre
fidélité. Là, adieu. Sur la plate-forme, entre onze et
douze, je vous rendrai visite.
Tous. — Notre devoir à Votre Honneur.
HUmlet. — Votre amour ! comme le mien à
vous ! Adieu. (I/s sortent.^ L'esprit de mon père !
en armes ! Tout n'eét pas dans l'ordre ! Je crains
quelque hideuse trame. Ah ! je voudrais que la nuit
fût venue ! Jusque-là reâte tranquille, mon âme :
les noires aélions se dressent, quand toute la terre
les étouflFerait, aux yeux des hommes.
Troisième Tableau
Une chambre dans la maison de Polonius
SCENE III
Entrent Laertes et Ophélie
Laertes. — Mes affaires sont embarquées ; adieu .
Et, ma sœur, quand le vent sera bon et le convoi en
partance, ne vous endormez pas et donnez-moi de
vos nouvelles.
Ophélie. — En doutez-vous ?
Laertes. — Pour Hamlet et le fleuretage de ses
faveurs, tenez que c'eft un caprice, un jeu du sang,
une violette dans sa prime jeunesse, hâtive, mais
éphémère, suave, mais tôt fanée, le parfum et inter-
mède de la minute, pas plus.
Ophélie. — Pas plus ?
Laertes. — Dites-vous-le, pas plus. Car la nature
HISTOIRE D'HAMLET 25
croissante ne grandit pas seulement en muscles et
en chair, mais dès que ce temple se magnifie, l'office
intérieur de la pensée et de l'âme se fait ample à sa
mesure. Peut-être qu'il vous aime maintenant, que
maintenant nulle boue ni cautèle ne souille la droi-
ture de son désir, mais il faut craindre. Pesez sa
grandeur: sa volonté n'e^ pas à lui, car lui-même
eêt assujetti à sa naissance. Il ne peut, comme les
personnes sans valeur, trancher à son gré, car de
son choix dépendent la santé et le salut de tout
l'Etat ; et par ainsi son choix doit être circonscrit
par la voix et consentement du corps dont il e^ la
tête. Donc, s'il vous dit qu'il vous aime, votre
sagesse ne devra le croire que selon qu'il pourra
en temps et lieu faire de ses paroles des aftes : en quoi
il ne peut outrepasser l'assentiment de la générale
voix du Danemark. Songez donc à la perte que
peut subir votre honneur si d'une oreille trop cré-
dule vous écoutez ses chansons, si vous perdez
votre cœur, ou si vous ouvrez votre chaélc trésor
à son importunité déréglée. Craignez-le, Ophélie ;
craignez-le, ma chère sœur, et tenez-vous dans les
réserves de votre amour, hors de la dangereuse
portée du désir. La plus charte vierge e^t prodigue
qui démasque sa beauté à la lune. La vertu même
n'échappe pas à la flétrissure de calomnie ; le ver
ronge les nouveaux-nés du printemps maintes fois
avant que leurs boutons soient déclos, et dans la
matinale et liquide rosée de jeunesse, le gel conta-
gieux menace de bien près. Soyez donc prudente ;
le meilleur salut e^t dans la crainte ; car la jeunesse,
fût-elle isolée, se révolte contre sa propre raison.
Ophklie. — Je conserverai l'effet de cette bonne
leçon; ce sera la gardienne de mon cœur. Mais, mon
26 WILLIAM SHAKESPEARE
bon frère, ne faites pas comme le malgracieux paSteur
qui montre, pour aller au ciel, l'âpre sentier de ronces
tandis que lui-même, toute honte bue, en libertin,
passe sur l'indulgente route de roses, indocile à sa
dodrine.
Laertes. — Oh ! n'aie point crainte. Mais je
tarde, voici venir mon père. Une double bénédidlion
e§t une double grâce ; l'occasion sourit à un second
adieu. ( Polonitts entre. )
PoLONius. — Encore ici, Laërtes ! A bord ! à
bord ! Quelle honte !JLe vent épaule vo±re-vôile_et
l'on vous attend. Là, ma bénédiâion sur toi et ces
quelques préceptes dans ta mémoire. Veille à les
y graver. Ne donne point de langue à tes pensées,
ni d'afte à quelque idée mal mesurée. Sois familier,
mais ne sois point vulgaire. Les amis que tu as et
dont tu as éprouvé l'adoption, fixe-les, à ton âme
par des cercles de fer, mais _n'use jpas ta main à
recevoir en camarade tout béjaune frais éclos. Garde
d'entrer en querelle, mais, y étant, fais que l'adver-
saire puisse se garder de toi. Donne à beaucoup ton
oreille, à peu ta voix. Prends l'avis de chacun, mais
réserve ton jugement. Que tes habits soient coûteux
selon ta bourse, mais non marqués de fantaisie ;
riches, point voyants, car l'équipage souvent pro-
clame l'homme, et, en France, gens de meilleure
qualité y portent la plus généreuse di§tinâ:ion. Ne
sois point emprunteur et ne sois point prêteur, car
l'argent souvent se perd avec l'ami et l'empnmt
émousse le fil de l'économie. Par-dessus tout, sois
fidèle à toi-même ; et il s'ensuivra nécessairement,
comme la nuit suit le jour, qu'alors tu ne saurais
être déloyal à personne. Adieu, que ma bénédiétion
fasse mûrir ceci en toi.
HISTOIRE D'HAMLET 27
Laertes. — Très humblement je prends congé de
vous, monseigneur.
PoLONius. — L'heure vous appelle ; allez, vos
serviteurs vous attendent.
Laertes. — Adieu, Ophélie ; et souvenez-vous
bien de ce que je vous ai dit.
Ophélie. — Tout e^ serré dans ma mémoire et
vous-même en garderez la clef.
Laertes. — Adieu. ( Il sort, )
PoLONius. — Qu'e^-ce que c'eS^t, Ophéhe, qu'il
vous a dit ?
Ophélie. — Plaise à vous, quelque chose tou-
chant lord Hamlet.
PoLONius. — ■ Voire, bonne idée. On m'a dit que,
bien souvent ces derniers jours, il vous a parlé en
privé, et que vous-même lui avez donné libre et
abondante audience. Si c'eét vrai, comme on me l'a
fait entendre, et cela par manière d'avis — il faut
que je vous dise que vous ne comprenez pas bien
clairement les devoirs qui conviennent à ma fille et
à votre honneur. Qu'y a-t-il entre vous ? Délivrez-
m'en la vérité.
Ophélie. — Il m'a, monseigneur, ces derniers
temps, donné bien des manife^ations de son amitié.
Polonius. — Amitié, peuh ! Vous parlez comme
fillette nice, inexpérimentée en de telles périlleuses
circonstances. £/ vous croyez à ces manife^ations ,
comme vous dites ?
Ophélie. — Je ne sais, monseigneur, ce que j'en
dois penser.
Polonius. — Par ma foi, je vous l'apprendrai.
Pensez que vous êtes un bébé, que vous avez pris
ces manifeS^tations pour argent comptant, qui ne
sont point courantes. Manifc§^tez-vous donc plus
28 WILLIAM SHAKESPEARE
rarement, ou bien, pour ne pas rompre le fil de votre
pauvre phrase, vous me manifesterez pour un sot.
Ophélie. — Monseigneur, il m'a importunée
d'amour en façon honorable.
PoLONius. — Oui-dà, façon ! vous pouvez bien
le dire ; allez ! allez !
Ophi^.lie. — Et il a confirmé son langage, mon-
seigneur, par presque tous les serments sacrés du
ciel.
PoLONius. — Oui-dà, pièges à alouettes ! Je sais,
ie sais, quand le sang brûle, combien l'âme e^ pro-
digue à prêter à la langue des serments. Ces flammes,
ma fille, qui donnent plus de lumière que de chaleur,
tôt éteintes sous l'amas de leurs promesses mêmes,
il ne faut pas les prendre pour du feu. Dorénavant
soyez plus économe de votre virginale présence.
Placez vos entretiens à plus haut prix qu'une invite à
causer. Pour lord Hamlet, croyez en lui ceci : qu'il
e§t jeune et qu'on peut lui laisser plus longue lisière
qu'à vous. En somme, Ophélie, ne croyez pas à ses
promesses : ce sont des entremetteuses, non de la
couleur que montre leur vêtissure, mais pures solli-
citeuses de causes profanes, qui respirent la sainteté,
en pieuses maquerelles, pour mieux enjôler. Une fois
pour toutes je désire, à parler clair, que désormais
vous n'alliez point disgracier un seul moment de
loisir en l'employant à paroles ou causeries avec lord
Hamlet. Voyez-y, je vous prie. Allez maintenant
votre chemin.
Ophélie. — J'obéirai, monseigneur.
Quatrième Tableau
La plate-forme
SCENE IV
Ejîtrent Hamlet, Horatio et Marcellus
Hamlet. — L'air mord dru. Il fait donc bien
froid ?
Horatio. — L'air c§t pinçant et aigre.
Hamlet. — Quelle heure, maintenant ?
Horatio. — Je crois sur le coup de minuit.
Marcellus. — Non, minuit sonné.
Horatio. — Vraiment? Je ne l'ai pas entendu.
Le temps s'approche alors où l'esprit d'ordinaire
vient errer. ( Fanfares de trompettes et salves derrière
la scène. ) Que signifie ceci, monseigneur ?
Hamlet. — Le roi soupe, ce soir, et mène ripailles,
avec noces et caroles fanfaronnes. Et comme il vide
50 WILLIAM SHAKESPEARE
des verres de vin du Rhin, il fait braire à trompettes
et timbales son triomphe chaque fois qu'il trinque.
Horatio. — Est-ce une coutume ?
Hamlet. — Oui, par ma foi. Mais, à mon sens,
quoique né ici et élevé dans ces mœurs, c'e§t une
coutume oij il y a plus d'honneur à l'enfreindre qu'à
Tobserver. Ces ripailles de tête lourde, à l'ESt, à
rOueSt, nous font noter et blâmer des autres nations.
On nous traite d'ivrognes et d'épithètes porcines,
on souille nos titres. Voire, tout cela épuise la
substance et moelle de nos exploits, si hauts qu'ils
soient. Ainsi parfois il arrive, en drvers hommes,
que, par quelque vicieuse tare de nature, comme en
leur naissance ( en quoi ils ne sont point coupables
puisque nature n'élit point son origine), par la
pléthore de quelque humeur qui déborde les enceintes
de la raison ou par quelque accoutumance qui contra-
rie toutes formes d'honnêteté, il arrive, dis-je, que
ces hommes, frappés de la flétrissure d'un seul
défaut ( livrée de nature ou planète de fortune ) —
leurs vertus fussent-elles pures comme la grâce,
infinies autant qu'il eSt en l'homme — ils seront
attaqués du blâme général pour cette spéciale faute.
Une once de vice met toute la noblesse d'un être
en péril par son scandale. ( Parait le spectre. )
HoRATio. — Regardez, monseigneur, la chose
vient.
Hamlet. — Anges et ministres de grâce, défen-
dez-nous !... Que tu sois esprit béni ou gobelin
damné, que tu apportes brises du ciel ou souffles
d'enfer, que tes desseins soient mauvais ou chari-
tables, tu viens sous une forme si solliciteuse que
je veux te parler. Je t'appellerai Hamlet, roi, père !
Royal Danemark, oh ! réponds-moi ! Ne me laisse
Hi STOIRE D'HAxMLET 5 r
pas dans l'ignorance où j'étouffe, mais dis-moi
pourquoi tes os canonisés, enlinceuillés dans la
mort, ont brisé leurs sceaux de cire ! pourquoi le
sépulcre, où nous t'avons vu enclore dans la paix, a
ouvert ses pesantes mâchoires de marbre pour te
laisser ressurgir ? Quel est le sens de ceci ? Pourquoi
1toi, corps mort, reviens-tu, bardé d'acier, hanter
ainsi les furtives lueurs de lune, rendant la nuit
hideuse, et nous, pauvres jouets de la nature, si
horriblement secouer tout notre être par des pensées
que ne peuvent atteindre nos âmes ? Dis, d'où
vient ceci ? Pourquoi ? Que devons-nous faire ?
( Le spectre fait signe à Hamlet. )
Horatio. — Elle vous montre d'aller avec elle ;
comme si elle voulait vvous parler à part, à vous
seul.
Marcellus. — Regardez de quel ge^e courtois
elle vous incline vers un lieu plus écarté. Mais n'allez
pas avec elle.
Horatio. — Non, pour rien au monde.
Hamlet. — Elle ne veut pas parler : donc je la
suivrai .
H0RAT10. — Non, non, monseigneur.
Hamlet. — Pourquoi ? Qu'y a-t-il à craindre ?
Je ne mets pas ma vie au prix d'une épingle, et pour
mon âme, que peut-elle lui faire, puisque c'est chose
immortelle comme elle-même... Le ge^tc encore.
Je vais la suivre.
Horatio. — Eh quoi ! Si elle vous tente vers le
flot, monseigneur, ou jusqu'à l'affreux sommet de la
falaise qui surplombe au-dessus de sa base dans la
mer, et là, si elle assume quelque autre horrible
forme pour anéantir la souveraineté de votre raison
et vous entraîner dans la folie ? Pensez-y. Le site seul.
32 WILLIAM SHAKESPEARE
sans plus de motif, dresse des images de désespoir
en tout cerveau qui plonge à tant de brasses au-dessus
de la mer, et l'entend mugir sous lui.
Hamlet. — Le geSte toujours. (Au spectre.) Va,
je te suivrai.
Marcellus. — Vous n'irez pas, monseigneur.
Hamlet. — A bas les mains !
HoRATio. — De la raison, vous n'irez pas !
Hamlet. — Mon destin crie et tend chaque petite
artère de ce corps aussi dur que les nerfs du lion
de Némée. ( he spectre lui fait un signe. ) Encore,
on m'appelle ! Lâchez les mains, messieurs ! Par le
ciel, je fais un speâire de celui qui m'arrête ! Otez-
vous, dis-je... Va, je te suivrai. ( lis sortent.)
HoRATio. — L'imagination le rend furieux.
Marcellus. — Suivons ; nous ne pouvons pas
lui obéir.
Horatio. — A la pi§te !... Quelle issue à tout
ceci ?
Marcellus. — Quelque chose e^ pourri dans le
royaume de Danemark.
HoRATio. — Le ciel l'amendera.
Marcellus. — Non, non ; suivons.
Cinquième Tableau
Une autre partie de la plate-forme
SCENE V
'Entrent le Spectre et ïIamlet
Hamlet. — Oà veux-tu me mener ? Parle, je
n'irai pas plus loin.
Le Spectre. — Ecoute.
Hamlet. — Oui.
Le Spectre. — Mon heure e5t presque venue où
il faut qu'aux flammes de soufre et de tourments
je me livre.
Hamlet. — Hélas ! pauvre âme I
Le Spectre. — N'aie pas pitié, mais prête sérieuse
attention à ce que je vais dévoiler.
Hamlet. — Parle ; je suis tenu d'écouter.
Le Spectre. — Et aussi de venger quand tu
auras écouté.
34 WILLIAM SHAKESPEARE
Hamlet. — Quoi ?
Le Spectre. — Je suis l'esprit de ton père, banni
pour un terme à errer la nuit, et, le jour, confiné
au jeûne parmi des feux, jusqu'à ce que la souillure
des crimes commis dans mes jours naturels soit
brûlée et purifiée. Si je n'avais pas défense de dire les
secrets de ma maison de géhenne, je pourrais dévoi-
ler des choses dont la plus légère angoisserait ton
âme, gèlerait ton jeune sang, ferait jaillir tes yeux
géminés comme des autres de leur sphère, diviserait
les nœuds intriqués de tes boucles et ferait dresser
les cheveux sur ta tête comme des dards sur l'irri-
table porc-épic. Mais ce symbole infernal n'eSt pas
fait pour des oreilles de chair et de sang. Ecoute,
écoute, oh ! écoute... Si jamais tu as aimé ton bon
père...
Hamlet. — Ah ! Dieu !
Le Spectre. — Venge son horrible et monstrueux
assassinat.
Hamlet. — Assassinat ?
Le Spectre. — Assassinat horrible ! Ils le sont
tous. Mais celui-ci très horrible, étrange et
mon^rueux.
Hamlet. — Hâte-toi de me le faire connaître
afin que moi d'un coup d'aile, comme ravi en extase
ou en rêves d'amour, je cingle vers ma vengeance.
Le Spectre. — Je te trouve apte. Ht il te faudrait
être plus morne que l'algue grasse qui croît noncha-
Jamment aux berges du Léthé, si tu ne te remuais
en ceci. Eh bien, Hamlet, écoute. On a dit que,
pendant que je dormais dans mon verger, un serpent
m'avait piqué ; ainsi toute l'ouïe du Danemark, par
ce récit forgé de ma mort, a été grossièrement abu-
sée. Mais sachc-lc, noble enfant, le serpent veni-
HISTOIRE D'HAMLET 35
meux à la vie de ton père porte aujourd'hui sa cou-
ronne.
Hamlet. — O mon âme prophétique, mon oncle !
Le Spectre. — Oui, cette bête incestueuse, cette
bête adultère, par l'enchantement de son esprit, par
ses dons de traître — oh ! maudits soient l'esprit
et les dons qui ont le pouvoir de séduire ainsi —
gagna à sa honteuse luxure le désir de ma reine aux ^
^semblants si vertueux... O Hamlet ! Quelle chute il
y eut là ! de moi dont l'amour était de dignité telle
qu'il allait la main dans la main avec le vœu même
que je lui avais fait en mariage, décliner à un misé-
;:âble..dont les dons naturels étaient pauvres auprès
des miens. Mais ainsi que la Vertu ne se laissera
point émouvoir même si la Volupté la courtisait sous
une forme divine, ainsi la Luxure, bien qu'enchaînée
à un ange radieux, ira se repaître sur une couche
céleste et s'emplira de ripaille. Mais, paix ! je crois
sentir l'air du matin ; il faut que je sois bref. Je
dormais dans mon verger, ainsi que de coutume
l'après-midi. Dans cette heure d'abandon, ton oncle
s'y glissa, portant dans une fiole du suc de l'infernale
jusquiame, et dans les porches de mes oreilles il
versa cette eau de lèpre dont, l'effet e§t si ennemi du
^ng de l'homme que, prompte comme le vif-argent,
elle court par les portes et allées naturelles du corps
et d'un soudain pouvoir coagule et caille, comme
des gouttes aigres dans du lait, le sang clair et lim-
pide. Ainsi fit-elle du mien ; et une immédiate
dartre tissa son écorce, comme à Lazare, croûte
vile et immonde, sur tout mon corps lisse. Ainsi,
dans mon sommeil, la main d'un frère me priva en un
coup de la vie, de ma couronne et de ma reine.
Fauché dans la fleur même de mon péché, sans
3.6 WILLIAM SHAKESPEARE
communion, sans confession, sans onâiion, sans
avoir fait la somme de mes fautes, il m'envoya en
rendre compte, ployant la tête sojas toutes mes imper-
feftions .
Hamlet. — Oh ! horrible ! horrible ! très
horrible !
Le Spectre. — Si tu as de la nature en toi, ne le
souffre pas ! Ne laisse pas le lit royal de Danemark
servir de couche à la luxure et à l'inceste damné. Mais,
de quelque manière que tu poursuives cet aâ:e, ne
souille pas ton esprit, et que ton âme ne trame rien
contre ta mère. Laisse-la au ciel et aux épines qu'elle
renferme dans son sein pour la piquer et la blesser.
Dieu est avec toi ! vite 1 Le ver luisant fait voir que
le matin approche; il commence à pâlir son feu
impuissant. Adieu ! Adieu ! Adieu ! Souviens-toi !
Hamlet. — O vous, toute l'armée du ciel ! ô
terre ! Eh quoi, faut-il ajouter l'enfer?... Oh ! sois
ferme ! ferme ! mon cœur ! Et vous, mes muscles,
ne vieillissez pas soudain, mais raidissez-moi !... Me
souvenir ! Ah ! oui, pauvre âme en peine, tant que
ma mémoire siégera dans ce globe détraqué ! me
souvenir ! oui ; de la table de ma mémoire j'effacerai,
tous mes sots souvenirs puérils, les lieux communs,
les livres, les formes, les impressions passées qu'y
copièrent la jeunesse et l'expérience, et ton comman-
dement tout seul vivra dans le livre et volume de
mon cerveau, pur de toute matière plus vile. Oui,
par le ciel ! O très pernicieuse femme ! O misérable,
misérable, souriant, infernal misérable ! Mes
tablettes ! Il convient d'y noter qu'on peut sourire,
oui, sourire, et être un misérable. Du moins je
suis sûr qu'on peut cela en Danemark. (7/ écrit.)
Voilà, mon oncle, vous êtes là 1 Maintenant, mon
HISTOIRE D'HAMLET 37
mot d'ordre, c'e§t : " Adieu ! adieu I souviens-toi ! "
Je l'ai juré.
Marcellus et Horatio, au dehors. — Monsei-
gneur ! monseigneur !
Marcellus. — Lord Hamlet !
Horatio. — Le ciel le garde !
Hamlet. — Ainsi-soit-il.
Horatio. — Hillo ! ho ! ho ! monseigneur.
Hamlet. — Hillo ! ho î ho ! garçon. Viens, mon
oiseau, viens ! ( Marcellus et Horatio entrent. )
Marcellus. — Qu'y a-t-il, mon noble seigneur ?
Horatio. — Quelles nouvelles, monseigneur?
Hamlet. — Oh ! admirables !
Horatio. — Mon bon seigneur, dites.
Hamlet. — Non, vous les révéleriez.
Horatio. — Pas moi, monseigneur, par le ciel.
Marcellus. — Ni moi, monseigneur.
Hamlet. — Qu'en dites-vous donc ? Cœur
d'homme jamais le penserait-il ? Mais vous garderez
le secret ?
Horatio et Marcellus. — Oui, par le ciel,
monseigneur !
Hamlet. — Il n'y a pas dans tout le Danemark un
misérable... qui ne soit un fieffé coquin.
Horatio. — Il n'y a pas besoin de fantôme,
monseigneur, sorti du tombeau, pour nous annoncer
cela.
Hamlet. — Oui, c'eêt vrai, vous dites bien vrai.
Et donc, sans plus de façons, je crois qu'il vaut
mieux nous serrer la main et briser là. Vous, vous
irez à vos affaires, à vos plaisirs, — chacun, n'eét-ce
pas, a ses affaires, a ses plaisirs, ceci, cela, — et
moi, pour ma pauvre part, voyez-vous, moi j'irai
prier.
,38 WILLIAM SHAKESPEARE
Horatio. — Ce n'eSl là qu'un tourbillon de paroles
égarées, monseigneur.
Ha-MLET. — Je suis fâché qu'elles vous offensent,
sincèrement ; oui, là, sincèrement.
HoRATio. — Il n'y a point d'offense, monseigneur.
Hamlet. — Si, par saint Patrick, mais c'e^t qu'il
y en a une, Horatio ! et grande !... Quant à cette
vision ici, c'e§t un honnête fantôme, voilà ce que je
peux vous dire. Pour votre désir de savoir ce qu'il y
a entre nous, maîtrisez-le comme vous pourrez.
Et maintenant, mes bons amis, comme amis,
camarades, et soldats, une pauvre requête.
HoRATio. — Qu'e§t-ce, monseigneur ? Oui.
Hamlet. — Ne faites jamais connaître ce que vous
avez vu cette nuit.
Horatio et Marcellus. — Monseigneur, jamais.
Hamlet. — Non, mais jurez-le.
HoRATio. — Par ma foi, monseigneur, moi,
jamais.
Marcellus. — Ni moi, monseigneur, par ma foi.
Hamlet. — Sur mon épée.
Marcellus. — Nous avons juré, monseigneur
déjà.
Hamlet. — Si, sur mon épée ; si.
Le Spectre, de dessous terre. — Jurez !
Hamlet. — Ah ! ah ! mon gaillard, tu l'as dit 1
Tu es donc là, boime pièce ? Allons, vous entendez
le compagnon dans la cave ; consentez à jurer.
HoRATio. — Proposez le serment, monseigneur.
Hamlet. — Ne jamais parler de ceci que vous
avez vu, jurez par mon épée.
Le Spectre, de dessous terre. — Jurez !
Hamlet. — Hk et ubique. Alors changeons de
terrain. Venez ici, messieurs, et placez vos mains
HISTOIRE D'HAMLET 39
encore sur mon épée. Ne jamais parler de ceci que
vous avez vu. Jurez par mon épée.
Le Spectre, de dessous terre. — Jurez !
Hamlet. — Bien dit, vieille taupe ! avances-tu
sous terre si vite ? Digne pionnier ! Encore une fois,
€cartons-nous, mes bons amis.
Horatio. — O jour et nuit ! voilà qui e^ mer-
veilleusement étrange !
Hamlet. — Accorde donc l'hospitalité à l'in-
connu. Il y a plus de choses au ciel et sur terre,
Horatio, que n'en rêve ta philosophie. Mais allons.
Ici, comme tout à l'heure, ne jamais, ainsi la grâce
vous aide, quelque étranges ou bizarres que soient
mes aétes, — et peut-être désormais jugerai-je
convenable de déguiser mes dispositions, — ne
jamais, quand vous me verrez dans ces moments,
croiser les bras ainsi, ou hocher la tête, ou prononcer
quelque phrase à sous-entendu comme : " Oui, oui,
nous savons ", ou " Nous pourrions bien, si nous
voulions ", ou " Ah ! s'il nous plaisait de parler ! "
ou " Il y a bien des gens, s'ils pouvaient ", ou
marquer par de telles paroles ambiguës que vous
savez rien sur moi ; ne point faire ceci. Ainsi grâce
et merci à votre plus haut besoin vous aident ! Jurez !
Le Spectre, de dessous terre. — Jurez !
Hamlet. — Paix ! paix ! âme troublée !... {Ils
jurent. ) Là, messieurs ! De tout mon amour je me
recommande à vous. Et ce que peut faire un homme,
aussi pauvre que l'e^ Hamiet, pour vous exprimer
son amour et son amitié, si Dieu veut, ne vous faudra
pas... Rentrons ensemble. Et toujours le doigt sur
les lèvres, je vous prie... Le siècle e^t disloqué. O
maudit ennui d'être né, moi, pour le remettre en
■ordre !... Mais allons, partons ensemble ! {Ils sortent.)
Ade Deuxième
Premier Tableau
Une chambre dans la maison de Polonius
SCENE PREMIERE
Entrent Polonius et Reynaldo
Polonius. — Donnez-lui cet argent et ces minutes^
Reynaldo.
Reynaldo. — Je le ferai, monseigneur.
Polonius. — Ce sera merveille de votre sagesse,
bon Reynaldo, devant que lui rendre visite, de faire
enquête sur sa conduite.
Reynaldo. — Monseigneur, je me le proposais.
Polonius. — Voire, bonne parole, très bonne
parole. Voyez-vous, monsieur, faites-moi enquête
d*abord de nos Danois qui sont à Paris, et comment ?
et qui ? et de quoi ? et où ils vivent ? en quelle
société ? à quels dépens ? Puis, découvrant par
44 WILLIAM SHAKESPEARE
investigation et filière de quêtions qu'ils connaissent
mon fils, touchez-moi la chose plus près que par
demandes particulières ; faites-moi comme, si je
puis dire, vous le connaissiez vaguement ; ainsi,
par exemple : " Je connais son père et ses amis, et
lui en partie " ; marquez- vous bien, Reynaldo ?
Reynaldo. — Oui, fort bien, monseigneur.
PoLONius. — *' Et lui en partie " ; mais vous
pourrez dire " pas bien ; mais, si c'e§t lui que je
veux dire, il fait bien des folies, livré à ceci, à cela " ;
et ici vous lui prêterez toutes choses feintes qui
vous plairont — voire point de si ordurières qu'elles
puissent le déshonorer, gardez-vous bien de cela —
mais, monsieur, telles galantes, folles et ordinaires
passades qui sont compagnes notoires, par commune
fame, à jeunesse et liberté.
Reynaldo. — Comme le jeu, monseigneur.
PoLONius. — Oui bien, ou le vin, les duels, les
vilains serments, les querelles — les filles : vous
pouvez aller jusque-là.
Reynaldo. — Monseigneur, ce serait le désho-
norer.
PoLONius. — Non, par ma foi, comme vous pour-
rez dorer la peccadille. Il ne faudrait point lui prêter
d'autres scandales, ni dire qu'il penche au liberti-
nage — ce n'e§t pas là ma pensée ; mais soufflez ses
fautes si curieusement qu'elles puissent ne paraître
que tares de licence, flammes et éruptions d'une
nature ardente, fureur de sang fougueux, tous
communs excès.
Reynaldo. — Mais, mon bon seigneur...
PoLONius . — Pourquoi faire ceci ?
Reynaldo. — Oui, monseigneur, c'eSt ce que je
voudrais savoir.
HISTOIRE D'HAMLET 45
PoLONius. — Voire, monsieur, voici ma visée, et
je crois que c'e§t ruse de bonne guerre. Vous prêtez
ces péchés mignons à mon fils comme choses enta-
chées d'habitude, vous m'entendez bien : si votre
partenaire d'entretien — celui que vous voulez
sonder — a jamais vu des dessusdits crimes le jeune
homme dont vous parlez être convaincu, soyez
assuré qu'il tombe avec vous en cette conséquence
" Mon bon monsieur " ou telle autre ou " Mon
ami " ou " Messire " suivant l'us ou la forme des
gens et du pays.
Reynaldo. — Fort bien, monseigneur.
PoLONius. — Et alors, monsieur, il... il... qu'eSt-
ce que je voulais dire ? Par la messe je voulais dite
quelque chose ! Où en étais-je ?
Reynaldo. — A " tombe en la conséquence "
à " Mon ami " ou " telle autre " et " Messire ".
PoLONius. — A " tombe en la conséquence "
oui, voire. Il tombe en ceci : " Je connais le
gentilhomme, je l'ai vu hier, ou l'autre jour, ou lors,
ou lors, avec tel ou tel, et, comme vous dites, là
il était à jouer, là pris de vin, là en querelle à la
paume ", ou à l'aventure, " je l'ai vu entrer en telle
maison de passe ", à savoir un bordel, ou ainsi de
suite. Voyez-vous maintenant : votre boëte de men-
songe prend cette carpe de vérité ; et ainsi nous,
gens de sagesse et d'entente, par circuits et coups de
bande, par voies indireâes trouvons les direâes ;
ainsi, par mes susdits conseils et avis ferez-vous de
mon fils. Vous m'entendez, n'eSt-ce pas ?
Reynaldo. — Monseigneur, je vous entends.
PoLONius. — Dieu vous garde, allez en paix.
Reynaldo. — Mon bon seigneur.
46 WILLIAM SHAKESPEARE
PoLONius. — Observez ses inclinations envers
vous-même.
Reynaldo. — C'e§t ce que je ferai, monseigneur.
PoLONius. — Et laissez-le jouer son jeu.
Reynaldo. — Bien, monseigneur.
PoLONius. — Adieu. {Sort Keynaldo. — Entre
Ophélie.)
SCENE II
PoLONius et Ophélie
PoLONius. — Eh quoi ? Ophélie, qu'y a-t-il ?
Ophélie. — Oh ! monseigneur, monseigneur !...
J'ai été si effrayée !
PoLONius. — Et de quoi, au nom de Dieu ?
Ophélie. — Monseigneur, comme j'étais à coudre
dans ma chambre, le seigneur Hamlet, son pour-
point tout débrassé, point de chapeau sur la tête, les
bas frippés, sans jarretières et pendant en manicles
à ses chevilles, pâle comme sa chemise, ses genoux
s'entrechoquant et le regard implorant la pitié,
comme s'il eût été délivré de l'enfer pour parler de
ses horreurs. . . le voilà qui vient à moi.
PoLONius. — Fou par amour pour toi ?
Ophélie. — Monseigneur, je ne sais ; mais vrai-
ment je le crains.
PoLONius. — Qu'a-t-il dit ?
Ophélie. — Il m'a prise par le poignet et me l'a
serré. Puis il me tient à toute la longueur de son
bras, et l'autre main, comme ceci, sur le front, il
tombe en un tel examen de mon visage qu'il sem-
blait qu'il voulût le dessiner. Longtemps il demeura
HISTOIRE D'HAMLET 47
ainsi. Enfin, secouant un peu mon bras, et hochant
trois fois la tête, comme ceci, il poussa un soupir si
piteux et profond qu'il parut ébranler tout son corps
et mettre fin à son être. Puis ensuite il me lâche, et
la tête tournée sur l'épaule, il parut trouver son che-
min sans ses yeux, car il franchit la porte sans leur
aide, et, jusqu'à la fin, fixa leur lumière sur moi.
PoLONius. — Allons, viens. Je vais aller trouver le
roi. C'est là la propre extase d'amour, dont la vertu
violente s'anéantit elle-même et mène la volonté à de
désespérées entreprises, aussi bien que toute passion
qui, sous le ciel,afHige nos natures. Je suis fâché...
Quoi ? Lui as-tu parlé durement ces jours derniers ?
Ophélie. — Non, mon bon seigneur. Mais ainsi
que vous me l'aviez ordonné, je repoussai ses lettres
et lui refusai l'accès jusqu'à moi.
PoLONius. — C'est ce qui l'a rendu fou. Je suis
fâché de ne l'avoir pas eStimé avec plus de prudence
et de jugement. Je craignais qu'il ne fît que fleurter
et qu'il voulût te perdre. Mais peéte soit de ma jalou-
sie ! Par le ciel ! il eSl aussi propre à notre âge de
dépasser le but dans nos opinions, qu'il eét commun
à la jeunesse de manquer de discrétion. Viens.
Allons trouver le roi. Il faut que ceci soit connu. Ce
secret d'amour, dissimulé, pourrait causer plus de
douleur que la déclaration n'en provoquera de haine.
Viens. {I/s sortent.)
Deuxième Tableau
Une salle dans le Château
SCENE III
Fanfare. Le Roi, la Reine, Rosencrantz,
GUILDENSTERN et kur StÙtB.
Le Roi. — Soyez les bienvenus, chets Rosen-
crantz et Guildenêtern. Outre notre grand désir
de vous voir, le besoin que nous avions de vos ser-
vices, a causé votre rappel hâtif. Vous avez ouï
parler de la transformation d' Hamlet. C'e^t bien
ainsi que je puis dire puisque ni l'homme extérieur, ni
l'intime, ne ressemblent à ce qu'ils étaient. Que peut-
il y avoir d'autre que la mort de son père qui ait
ainsi troublé sa connaissance de lui-même, je ne puis
le rêver. Je vous supplie tous deux, vous qui depuis
Tenfance avez été élevés avec lui, et êtes donc si
HISTOIRE D'HAMLET 49
proches de sa jeunesse et de son humeur, de consentir
à séjourner ici, à notre cour, quelque peu de temps.
Par votre compagnie vous l'entraînerez à des plai-
sirs et vous recueillerez, en glanant à l'occasion,
ce qu'il peut 7 avoir d'inconnu à nous qui l'afflige
ainsi, pour, qu'une fois découvert, nous puissions
y porter remède.
I.A Reine. — Chers messieurs, il a beaucoup
parlé de vous, et je suis sûre qu'il n'y a pas au monde
deux hommes à qui il soit plus attaché. S'il vous
plaît d'avoir la grâce et le bon vouloir de passer
votre temps avec nous un peu, pour nous engager
à l'espérance, votre visite recevra les remercîments
qui conviennent à la reconnaissance d'un roi.
RosENCRANTZ. — Vos dcux Majestés pourraient,
par le souverain pouvoir que vous avez sur nous,
user de leur bon plaisir, plutôt pour commander
que pour supplier.
GuiLDENSTERN. — Maîs nous obéissons tous deux
et ici nous nous inclinons à terre où nous déposons
nos services à vos pieds, et nous nous abandonnons
à vos ordres.
I.E Roi. — Merci, Rosencrantz et mon bon Guil-
den^ern.
La Reine. — Merci, Guilden^tern et mon bon
Rosencrantz, et je vous prie d'aller voir sur-le-champ
mon fils, hélas ! trop changé. {A la suite. ) Allez, là,
quelques-uns de vous, et menez ces messieurs auprès
d'Hamlet.
GuiLDENSTERN. — Lcs cicux lui rendent notre
présence et nos attentions agréables et utiles !
La Reine. — Oh ! oui. Amen ! ( Ils sortent. —
Entre Polonius. )
PoLONius. — Les ambassadeurs de Norwège,
JO WILLIAM SHAKESPEARE
mon bon seigneur, sont heureusement de retour.
Le Roi. — Tu es toujours l'annonciateur de la
boime nouvelle.
PoLONius. — Oui, vraiment, monseigneur. Je
vous assure, mon bon lige, que je garde mon devoir
comme je garde mon âme, tout ensemble à mon
Dieu et à mon gracieux roi ; et je crois, ou bien ce
mien cerveau a perdu son vieux flair des traces
d*intrigues, que j'ai découvert la cause même qui
rend Hamlet lunatique.
Le Roi. — Oh ! out^ parle-moi de cela ; cela, je
désire l'apprendre.
PoLONius. — Donnez d'abord audience aux
ambassadeurs. Mes nouvelles seront le dessert de
ce grand fe^in.
Le Roi. — Fais-leur honneur toi-même et intro-
duis-les. ( Polonius sort. — A la reine. ) Il me dit, ma
chère Gertrude, qu'il a découvert l'origine et la
source de tout le désordre de votre fils.
La Reine. — Je crains bien que ce ne soit autre
chose que le grand point : la mort de son père et
notre trop hâtif mariage.
Le Roi. — Enfin, nous le sonderons. (Rentre
Polonius avec Voltimand et Cornélius. ) Soyez les bien-
venus, mes bons amis. Dites, Voltimand, que nous
mande Norwège, notre frère ?
Voltimand. — Beau retour de saluts et de sou-
haits. Et tout d'abord il a fait supprimer les levées
de son neveu qui lui paraissaient être des préparatifs
contre les Polonais ; mais, à mieux regarder, il
trouva qu'en vérité c'était contre Votre Altesse ; sur
quoi, affligé qu'on abusât ainsi de sa maladie, son
âge et son impotence, il donne lettres d'arrêt contre
Fortinbras auxquelles celui-ci en somme obéit, ,
HISTOIRE D'HAMLET 51
accepte son blâme, et enfin jure devant son oncle de
ne jamais plus porter les armes contre Votre Maje^é.
Sur quoi, le vieux Norwège, rempli de joie, lui
donne trois mille couronnes de revenu et sa commis-
sion pour employer les soldats assemblés contre la
Pologne. De plus, il vous implore, ainsi qu'il e§t
dit ici, ( // lui rejnet un papier. ) qu'il vous plaise
donner libre passage sur vos terres pour cette entre-
prise, avec telles mesures de prévoyance qui sont
marquées là-dedans.
Le Roi. — Il nous plaît. Et, en temps de loisir,
nous lirons, répondrons et penserons à cette aflFaire.
Cependant, merci pour vos peines bien employées.
Allez prendre du repos. Cette nuit, nous souperons
ensemble. Béni soit votre retour. ( Sortent Volti-
mand et Cornélius. )
PoLONius. — v-oilà uiie affaire bien terminée.
Mon lige et madame, exposer ce que doit être la
majesté, ce qu'est le devoir, pourquoi le jour eét
jour, la nuit e§t nuit, le temps e§t temps, ne serait
rien que perdre nuit et jour et temps. Par ainsi,
puisque la brièveté e^ l'âme de l'entendement, et la
prolixité le corps et la floraison extérieure, je serai
bref. Votre noble fils e§t fou. Fou, dis-je ; car pour
définir la véritable folie, qu'est-ce, sinon n'être
rien d'autre que fou ? Mais passons là-dessus.
La Reine. — Plus de faits et moins d'art.
PoLONius. — Madame, je jure que je n'y mets
point d'art du tout. Qu'il e^ fou, c'eSt vrai. C'e^t vrai
que c'e§t pitié, et c'e^ pitié que ce soit vrai. Sotte
figure ! Mais foin d'elle, car je n'y veux pas mettre
d'art. Fou, donc nous accordons qu'il l'e^t. Et
maintenant, re^e à découvrir la cause de cet effet,
ou, si j'ose dire, la cause de ce qui l'a défait, car cet
52 WILLIAM SHAKESPEARE
effet qui défait vient par cause. Voilà ce qui reête ; le
reâte, le voici. Considérez : j'ai une fille — j'ai...
tant qu'elle sera mienne — qui, en tout devoir et
obéissance, marquez-le biefî, m'a donné ceci : main-
tenant, assemblez vos conclusions. (7/ //'/.) " A la
céleste et idole de mon âme, la bellissime Ophélie ".
— Voilà une miauvaise phrase; une vile phrase ;
" bellissime " e§t une vile phrase. Mais vous allez
voir. Tenez : " Sur son excellemment candide
sein, ceci..., etc ".
La Reine. — Ceci a été envoyé par Hamlet, à
elle ?
PoLONius. — Bonne madame, patientez un peu ;
je serai exaâ:. ( // ///. )
Doute que rétoile soit flamme
Doute que tourne le soleil ;
Doute du vrai qu'il soit réel
Mais ne doute pas de ma flamme.
" O chère Ophélie l je suis mal habile en ces nombres^
je n* ai point Part de rythmer mes soupirs ; mais je que
f adore ^6 très adorable y crois -le. Adieu. — Tiens à jamais^
très chère dame, tant que cette machine eft à lui ".
"Hamlet".
Voilà, ce qu'en toute obéissance ma fille m'a
montré, et plus encore, ses sollicitations, selon
qu'elles se présentaient, leur heure, leur manière
et leur lieu, elle a tout livré à mon oreille.
Le Roi. — Mais comment a-t-elle accueilli son
amour ?
PoLONius. — Que pensez-vous de moi ?
Le Roi. — Ce que je penserais d'un homme loyal
et honorable. ' .
HISTOIRE D'HAMLET J5
PoLONius. — Je voudrais me montrer tel. Mais
que penseriez- vous si, voyant ce chaud amour battre
de l'aile ( et je m'en suis aperçu, je dois vous le dire,
avant que ma fille ne l'ait dit), que penseriez-vous,
vous ou ma chère Majesté votre reine ici, si j'avais
fait l'écritoire ou les tablettes, ou donné le mot à
mon cœur de rester muet, ou considéré cet amour
d'un regard négligent ? Que penseriez-vous ? Non,
j'y allai rondement, et voilà comment je parlai à la
demoiselle : " Lord Hamlet e§t un prince hors de ta
sphère ; il ne faut pas de cela ". Puis je lui donnai
des prescriptions à savoir de se tenir enfermée loin
de son accès, ne point admettre de messagers, ni
recevoir d'hommages. En suite de quoi, elle prit
les fruits de mes conseils, et, lui, repoussé — pour
trancher tout court — tomba en une mélancolie,
de là en un manque d'appétit, de là en une insomnie,
de là en une anémie, de là en un trouble d'esprit et par
cette déclinaison jusque dans la folie, où maintenant
il délire, et, en tout ce dont nous sommes en deuil.
Le Roi. — Croyez-vous que c'e^t cela ?
La Reine. — Il se peut bien possible.
PoLONius. — E§t-il jamais arrivé, je voudrais le
savoir, que j'aie dit positivement : " Il en e^t ainsi ",
et qu'il s'en soit trouvé autrement ?
Le Roi. — Pas que je sache.
PoLONius, montrant sa tête et ses épaules. — Otez
ceci de cela, s'il en eé^t autrement. Pour peu que les
circonstances me mènent, je découvrirais le lieu où
se cache la vérité, quand elle irait se cacher jusqu'au
cœur des choses.
Le Roi. — Comment tâter plus avant ?
PoLONiuSi — Vous savez que parfois il se promène
des heures de suite ici, dans la galerie.
54 WILLIAM SHAKESPEARE
La Reine. — Oui, en eflFet, c'e§t vrai.
PoLONius. — A ce moment, je lui détacherai ma
fille ; vous et moi nous nous mettrons derrière une
courtine. Marquez l'entrevue ; s'il ne l'aime pas, si
ce n'e^t pas là-dessus qu'il s'eSl tourné la raison,
je veux n'être plus conseiller d'Etat, mais gouverner
une ferme avec ses charrettes.
Le Roi. — Nous essayerons. {Entre Hamlet,
lisant.)
La Reine. — Mais tenez, voilà le pauvre qui vient
en lisant, tout triste.
PoLONius. — Allez- vous-en, je vous en supplie,
allez-vous en tous les deux ; je vais Taborder sur-
le-champ. ( Sortent le roi, la reine et leur suite. )
PoLONius. — Oh ! mille fois pardon... Comment
va mon bon seigneur Hamlet ?
Hamlet. — Bien, Dieu merci.
PoLONius. — Me reconnaissez- vous, monsei-
gneur ?
Hamlet. — Parfaitement bien. Vous êtes un mar-
chand de poisson.
PoLONius. — Pas moi, monseigneur.
Hamlet. — Alors, je vous souhaiterais aussi
honnête.
PoLONius. — Honnête, monseigneur?
Hamlet. — Oui, monsieur. Etre honnête, à la
façon dont va ce monde, c'e^ être un sur dix mille.
PoLONius. — Voilà qui e§t bien vrai, monseigneur.
Hamlet, Usant. — " Car si le soleil engendre des
larves à un chien mort, étant dieu caresseur de
charogne..." Avez- vous une fille?
PoLONius. — Oui, monseigneur.
Hamlet. — Qu'elle n'aille pas se promener au
soleil. La conception eft une bénédiélion, mais non
HISTOIRE D'HAMLET 55
en tant que votre fille peut concevoir. Ami, veillez-y.
PoLONius. — Que voulez- vous dire par là?
( à part. ) Toujours revenant à ma fille ; pourtant il
ne m'a pas reconnu d'abord ; il m'a dit que j'étais
un marchand de poisson. Il e§t bien bas, bien bas ;
et en vérité, dans ma jeunesse, j'ai souffert grande
extrémité d'amour, bien voisine de ceci... Je vais
lui parler encore. Qu'e§t-ce que vous lisez là,
monseigneur ?
Hamlet. — Des mots, des mots, des mots.
PoLONius. — Mais quel e§t le sujet, monseigneur.
Hamlet. — Entre qui ?
PoLONius. — Je veux dire le sujet de ce que vous
lisez, monseigneur.
Hamlet. — Calomnies, monsieur ! Car le coquin
de satiriste dit ici que les vieillards ont des barbes
grises, que leurs faces sont ridées, que leurs yeux
distillent l'ambre épais et la gomme de prunier ; et
qu'ils ont abondance de manque d'entendement,
ensemble avec des jarrets très faibles. Toutes choses,
monsieur, que bien que je croie très fortement et
puissamment, pourtant je ne tiens pas à honnêteté de
les avoir ainsi inscrites, car vous-même, monsieur,
vous seriez vieux autant que moi, si, comme un
crabe, vous pouviez marcher à reculons.
PoLONius, apart. — Bien que ce soit là de la folie,
cependant elle a quelque méthode. ( Haut .) Ne vou-
lez-vous pas vous éloigner de l'air, monseigneur ?
Hamlet. — Dans ma tombe.
PoLONius. — C'est vrai, c'eSt loin de l'air. ( A
part. ) Comme ses réponses sont parfois substan-
tielles ! Bonheur que souvent la folie rencontre et
dont la raison et la santé d'esprit ne s'acquitteraient
pas avec tant de prospérité. Je vais le laisser, et
56 WILLIAM SHAKESPEARE
soudain imaginer le moyen de les faire rencontrer,
lui et ma fille. ( Hau^ .) Mon honorable seigneur, je
vais très humblement prendre congé de vous.
Hamlet. — Vous ne pouvez, monsieur, rien me
prendre dont je me sépare plus volontiers, sinon ma
vie, sinon ma vie, sinon ma vie.
PoLONius. — Adieu, monseigneur.
Hamlet. — Ah ! les fatigants vieux sots ! ( Rntrent
^osencrant\ et Guildenffern . )
PoLONius. — Vous venez chercher lord Hamlet ?
Le voici.
RosENCRANTZ, à Polonius . — Dieu vous sauve,
monsieur. ( Polonius sort. )
GuiLDENSTERN. — Mon honoré seigneur.
RosENCRANTZ. — Mon très cher seigneur.
Hamlet. — Mes excellents bons amis ! Comment
vas-tu, GuildenStern ? Ah ! Rosencrantz, m.es braves,
comment allez-vous tous deux ?
RosENCRANTZ. — Commc d'ordinaires enfants
de la terre.
GuiLDENSTERN. — Hcurcux en ce que nous ne
sommes pas trop heureux. Au chaperon de la
Fortune, nous ne sommes pas la médaille.
Hamlet. — Ni la semelle de son soulier.
RosENCRANTZ. — Non plus, monseigneur.
Hamlet. — Alors vous habitez vers sa ceinture
ou dans le mitan de ses faveurs ?
GuiLDENSTERN. — Ma foi oui, ses intimes.
Hamlet. — Au comment-a-nom de la fortune ?
Oh ! oui, bien vrai, elle e§t catin... Et quelles nou-
velles ?
RosENCRANTZ. — Aucunc, monseigneur, sinon
que le monde se fait honnête.
Hamlet. — Alors le jugement dernier e^t proche I
HISTOIRE D'HAMLET 57
Mais vos nouvelles ne sont pas vraies. Que je vous
que:>lionne plus particulièrement. Qu'avez-vous,
mes bons amis, mérité aux mains de la Fortune,
qu'elle vous envoie en prison ici ?
GuiLDENSTERN. — Ptison, monscigneur ?
Hamlet. — Le Danemark e^ une prison.
RosENCRANTZ. — Alors le monde en t§t une.
Hamlet. — Assez belle, en laquelle il y a beau-
coup de cachots, geôles et donjons... le Danemark
étant un des pires.
RosENCRANTZ. — Nous ne pensons pas comme
vous, monseigneur.
Hamlet. — Eh bien, c'eét qu'il ne l'eSt pas pour
vous. Car il n'y a rien de bon ou de mauvais, sinon
ce que la pensée rend tel. Pour moi c'eft une prison.
RosENCRANTZ. — Alors, c'est votre ambition qui
la rend ^insi. Elle e§t trop étroite pour votre esprit.
Hamlet. — O Dieu ! Je pourrais être confiné
dans une coque de noix et me compter roi des espaces
infinis, si ce n'était que j'ai de mauvais rêves.
GuiLDENSTERN. — Lesqucls rêvcs d'ailleurs sont
de l'ambition ; car la sub^ance même des ambi-
tieux n'e§t purement que l'ombre d'un rêve.
Hamlet. — Le rêve lui-même n'e§t qu'une ombre.
RosENCRANTZ. — Voirc : et je tiens l'ambition de
qualité si aérienne et légère qu'elle n'eft que l'ombre
d'une ombre.
Hamlet. — Alors nos gueux sont des corps, et
nos monarques et héros empanachés sont les ombres
des gueux... Allons-nous à la cour ? car, par ma fi,
je ne saurais raisonner.
RosENCRANTZ et GuiLDENSTERN. NoUS
sommes à vos ordres.
Hamlet. — Non, point d' affaire ! Je ne veux pas
^8 WILLIAM SHAKESPEARE
VOUS mêler au ttSte de mon domestique. Car,
pour vous parler en honnête homme, je suis terri-
blement accompagné. Mais, en franche manière
■d'amitié, que venez- vous faire à Elseneur ?
RosENCRANTZ. — Vous rendre visite, monsei-
gneur ; point d'autre occasion.
Hamlet. — Gueux que je suis, je suis même
pauvre en remercîments . Mais je vous remercie et,
sûr, chers amis, mes remercîments sont encore trop
chers à un liard. On ne vous a pas envoyé chercher ?
C'est de votre propre inclination ? C'eSt une visite
libre? Allons, jouez franc jeu avec moi. Allons,
allons, voyons, parlez.
GuiLDENSTERN. — Que faut-il dire, monseigneur ?
Hamlet. — Mais n'importe quoi. Voyons, au
fait ! On vous a envoyé chercher et il y a une sorte
de confession dans vos regards que vos modesties
n'ont pas la malice de colorer. Je sais que le bon roi
et la reine vous ont envoyé chercher.
RosENCRANTZ. — A quelle fin, monseigneur ?
Hamlet. — C'eSt ce qu'il faut que vous m'appre-
niez. Mais laissez-moi vous conjurer par les droits
de notre camaraderie, par l'harmonie de notre jeu-
nesse, par le lien jamais brisé de notre amour, par
tout ce qu'une meilleure éloquence pourrait invo-
quer de plus cher ; soyez nets et droits avec moi.
Vous a-t-on envoyé chercher, oui ou non ?
RosENCRANTZ, â GmldenHerHy bas. — Qu'eSt-ce
que vous dites ?
KUmlet, à part^ les observant. — Oui-dà ! Alors,
j*ai l'œil sur vous. {Haut.) Si vous m'aimez, ne
vous dérobez pas.
GuiLDENSTERN. — Monscigncur, on nous a
envoyé chercher.
mSTOIRE D'HAMLET j^
Hamlet. — Je vais vous dire pourquoi. Ainsi ma
divination précédera votre révélation, et votre dis-
crétion envers le roi et la reine n'aura pas une
plume de souillée. J*ai naguère, — mais comment ^
je n'en sais rien, — perdu toute ma gaîté, omis
toute coutume d'exercices, et, en vérité, il y a tant
de lourdeur dans ma disposition, que cette bonne
architeâiire, la terre, me semble un étérile pro-
montoire ; ce très excellent baldaquin, l'air, voyez ^
cette brave tenture de firmament, ce toit majestueux
fretté de feux d'or, eh bien 1 il ne m' apparaît point
autrement qu'une vile et pestilentielle congrégation
de vapeurs. Quelle œuvre d'art que l'homme 1
Combien noble en raison ! Combien infini en
facultés ! En forme et en mouvement, combien
apte et admirable ! En adion, combien semblable
à un ange ; en appréhension, combien semblable
à im dieu, la beauté du monde ! le parangon des
animaux! Et cependant, pour moi, qu'eSt-ce . que
cette quintescence de poussière ! L'homme ne me
déleâe pas, moi, non ; ni la femme non plus, quoique
par votre sourire vous sembliez le dire.
RosENCRANTZ. — Monseigncur, il n'y avait rien
de pareil en ma pensée.
Hamlet. — Pourquoi avez-vous ri alors quand
j'ai dit : " L'homme ne me délefte pas, moi ? "
RosENCRANTZ. — C'cSt quc je pcnsais, monsei-
gneur, si vous ne vous déleftez pas en l'homme, au
feStin de carême que recevront de vous les adeurs !
Nous les avons dépassés en route, qui viennent ici
vous oflfrir leurs services.
Hamlet. — Celui qui joue le Roi sera le bienvenu ;
Sa Majesté aura tribut de moi ; l'Aventureux Che-
valier jouera de la rapière et de la rondache ; l'Amou-
6o WILLIAM SHAKESPEARE
teux ne soupirera pas gratis ; le Raisonneur termi-
nera son rôle en paix ; le Valet fera rire ceux qui ont
le poumon chatouilleux à la détente et la Dame dira
sa pensée tout son soûl, ou le vers blanc restera
court. Quels sont ces adteurs ?
RosENCRANTZ. — Ceux mêmes auxquels vous
vous plaisiez tant, les tragédiens de la cité.
Hamlet. — Par quelle aventure sont-ils en route ?
Un séjour, et en réputation et en profit, leur serait
meilleur.
RosENCRANTZ. — Je crois que cette innovation
c§t venue par moyen de la récente interdiâiion.
Hamlet. — Les tient-on en même estime que
lorsque j'étais à la cité ? Sont-ils aussi suivis ?
RosENCRA-NTZ. — Non, point du tout.
Hamlet. — Comment cela ? Ils se rouillent ?
RosENCRANTZ. — Non point ; ils s'efforcent
comme à l'ordinaire. Mais il y a, monsieur, une
nichée d'enfants-comédiens, jeunes faucons, dont
le fausset domine tout colloque et qui n'en sont que
plus furieusement applaudis, qui sont maintenant
à la mode, et remplissent de leurs cris de crécelle
toutes les scènes ordinaires ( ainsi les nomme-t-on )
tant que maints porte-rapière, crainte des porte-
plume, osent à peine y fréquenter.
Hamlet. — Quoi ! des enfants ? Et de qui entre-
tenus ? et à quel écot ? Ne suivront-ils leur état que
tant qu'ils pourront chanter ? Ne diront-ils point
plus tard, s'ils deviennent eux-mêmes afteurs ordi-
naires ( ainsi qu'il e§t bien probable s'ils n'ont point
d'autres moyens ), que leurs auteurs leur font tort
de leur faire décrier leur propre héritage ?
RosENCRANTZ. — Pat ma foi, il y a eu bien à faire
des deux parts et le peuple ne tient point à péché de
HISTOIRE D'HAMLET 6i
les piquer à la querelle. Pendant un temps, on ne
trouvait point d'argent d'un canevas si le poëte et
l'aâieur ne se prenaient aux cheveux sur le sujet.
Hamlet. — Est-il possible ?
GuiLDENSTERN. — Oh ! il y a cu grande matagra-
bolisation de cervelles.
HÂMLET. — Et ce sont des enfants qui l'em-
portent ?
RosENCRANTZ. — Oui, vraiment, monseigneur,
tout : Hercule et ses travaux.
Hamlet. — Ce n'eft pas très étrange. Car mon
oncle e§t roi de Danemark, et ceux qui lui faisaient
la moue, tant que vivait mon père, donnent vingt,
quarante, cinquante, cent ducats pièce de sa minia-
ture. Sang Dieu ! il y a là quelque chose de plus que
naturel, si la philosophie pouvait le découvrir.
( Fanfare derrière la scène. )
GuiLDENSTERN. — Voici Ics aâicurs.
Hamlet, à Kosencrantî^ et GuildenHern. — Mes-
sieurs, vous êtes les bienvenus à Elseneur. Vos
mains, allons. Le propre de la bienvenue eft l'éti-
quette et la cérémonie. Je m'accommoderai donc à
cette coutume, crainte que ma courtoisie envers les
aâieurs qui, je vous le dis, doit avoir bel air, semble
plus accueillante qu'envers vous. Vous êtes les
bienvenus. Mais mon oncle-père et ma tante-mère se
trompent.
GuiLDENSTERN. — En quoi, mon cher seigneur ?
Hamlet. — Je ne suis fou qu'au nord-nord-ouest.
Quand le vent eft au sud, je connais bien un cygne
d'un corbeau. {Entre Polonim.)
PoLONius. — Dieu vous donne le bonjour, mes-
sieurs.
Hamlet, à GuildenHern. — Ecoutez, vous, Guil-
6z WILLIAM SHAKESPEARE
den§tern. ( A Kosencrant-:^. ) et vous aussi ; un pour
ouïr, à chaque ouïe : ( Montrant Polonius. ) ce grand
bébé que vous voyez là n'eSt pas encore sorti de ses
langes .
RosENCRANTZ. — Sans doute qu'il y e§t revenu,
car on dit qu'un vieillard e§t enfant deux fois.
Hamlet. — Je vais prophétiser : il vient me par-
ler des aâeurs. Remarquez-le bien... Vous avez
raison, monsieur, oui lundi matin, c'eSt vrai, en effet.
Polonius. — Monseigneur, j'ai des nouvelles
à vous apprendre.
Hamlet. — Monseigneur, j'ai des nouvelles à
vous apprendre. Quand Roscius était aâ;eur à
Rome...
Polonius. — Les adeurs sont arrivés ici, mon-
seigneur.
Hamlet. — Bzzz ! Bzzz !
Polonius. — Sur mon honneur !
PIamlet
Alors, monsieur, ils sont
Venus sur un ânon.
Polonius. — Les meilleurs aâeurs du monde, soit
pour tragédie, comédie, histoire, pastorale, pastorale
comique, hiftorique pastorale, tragico-hi^torique,
tragico-comico-hi^orico-pa^orale, pièce selon l'unité
ou poëme illimité, Sénèque ne saurait être trop
lourd, ni Plaute trop léger. Pour la règle du ^tyle
et la licence, il n'y a qu'eux !
Hamlet. — O Jephté, juge d'Israël, quel trésor
tu possédais !
Polonius. — Quel trésor possédait-il, monsei-
gneur ?
HISTOIRE D'HAMLET 6j
Hamlet. — Mais :
" N* avait qu'une fille jolie
Qu'il aimait à la folie " .
PoLONius, apart. — Toujours ma fille.
Hamlet. — N'ai-je pas raison, mon vieux Jephté ?
PoLONius. — Si vous m'appelez Jephté, monsei-
gneur, oui^ j*ai une fille que j'aime à la folie.
Hamlet. — Non, ce n'eét pas la suite.
PoLONius. — Quelle e§t donc la suite, monsei-
gneur ?
Hamlet. — Mais :
" Alors il advint
Var décret divin... "
Et puis vous savez bien :
" h,a chose se fit
Comme était écrit... "
Le premier couplet de la pieuse complainte vous
en fera voir plus long ; car, tenez, voici mon propos
interrompu. ( Entrent quatre ou cinq comédiens. ) Vous
êtes les bienvenus, mes maîtres ; les bienvenus,
tous. Je suis heureux de te voir bien. Bienvenus, mes
bons amis. Oh ! mon vieil ami ! Ta figure s'eSt
floconnée depuis que je ne t'ai vu... Viens-tu me
faire la barbe en Danemark ? Eh quoi, ma jeune dame
et maîtresse, par Notre-Dame, Votre Noblesse t§t
plus près du ciel que la dernière fois que je vous ai
vue, de toute l'altitude d'une talonnette. Je prie
Dieu que votre voix, comme une pièce d'or où il 7
a une paille, ne soit pas fêlée au son... Mes maîtres,
vous êtes tous les bienvenus. Allons-y, comme des
fauconniers de France, volons tout gibier à \aie. Une
tirade sur-le-champ ! Allons, donnez- vous un avant-
goût de votre état. Allons, une tirade de sentiment.
64 WILLIAM SHAKESPEARE
Premier Comédien. — Quelle tirade, mon bon
seigneur ?
Hamlet. — Je t'ai entendu me dire une tirade une
fois, mais elle n'a jamais été jouée, ou, si elle l'a été,
pas plus d'une fois. Car la pièce, je m'en souviens,
n'a pas plu au public. C'était du caviar pour le vul-
gaire. Mais c'était, — ainsi que je le jugeai, et
d'autres, dont les opinions en telles matières avaient
le pas sur les miennes, — une excellente pièce, bien
digérée dans ses scènes, et disposée avec autant de
simplicité que d'adresse. Je me souviens qu'il y en
^ut un pour dire qu'il n'y avait pas de pointes aux
vers pour donner piquant à la matière, ni matière
aux phrases qui pût faire marquer l'auteur d'affé-
terie ; mais il disait que la méthode en était honnête,
aussi saine que suave et de moult plus grande beauté
qu'élégance. Il y avait là une tirade qui me plut sur-
tout. C'était le récit d'Enée à Didon et particulière-
ment l'endroit où il parle du meurtre de Priam. S'il
vit encore dans votre mémoire, commencez à ce
vers... Attendez... Attendez...
" Le rude Pyrrhus pareil à la hête d'Hyrcanie...
Non, ce n'e§t pas cela. SI, cela commence par
Pyrrhus...
" Le rude Pyrrhus dont les armes de sable.
Noires comme son dessein, semblaient à la nuit,
Quand il gisait couché dans le cheval fatal.
Maintenant a barbouillé ce terrible teint de ténèbres
D^ une plus morne héralderie. De pied en cap
Maintenant, il efî peint de gueules ; horriblement armorié
Du sang des pères, des mères, des filles, des fils ^
Tout cuit et empâté par les rues torrides.
Oui prêtent une despotique et damnée lumière
ffiSTOIRE D'HAMLET 65
A. r assassinat de leurs maîtres.
Flambant de fureur et de feux.
Tout rehaussé de sang coagulé.
Les jeux semblables à des escarhoucles , F infernal Pyrrhus
Cherche le vieil ancêtre Priam ".
Là continuez, vous.
PoLONius. — Devant Dieu, monseigneur, bien
déclamé, avec bonne diftion et diStinâiion.
Premier Comédien
Voici qu'ail le trouve
Lançant aux Grecs des efîocades vaines. Son antique glaive ,
K.ebelle à son bras, gît ou il tombe,
'Refusant le commandement . En combat inégal
Pjrrhus pousse sur Priam et dans sa rage le manque.
Mais au vent si-fflant de son glaive félon
Le père épuisé tombe. A.lors V insensible II lion.
Semblant sentir ce coup, de sa cime enflammée
Incline jus qu" à sa base et d'un hideux fracas
Emplit r oreille de Pjrrhus. Voje^i ! son glaive
Qui allait s'abattre sur la tête neigeuse
Du vénérable Priam semble figé dans Pair.
Ainsi que le tyran sur l'image, Pjrrhus se dressait,
Et, comme incertain entre le vouloir et l'action.
Ne faisait rien.
Mais comme nous vojons souvent avant la tempête
Un silence dans les deux, les hautes nuées immobiles.
Les hardis vents sans voix et l'orbe inférieur
Assouvi comme la mort — puis l' ejfrojable foudre
Déchire l'atmosphère, ainsi, après la pause de Pjrrhus,
La vengeance aiguillonnée l'émeut de nouveau.
Et jamais marteaux de Cyclopes ne 'tombèrent
Sur l'armure de Mars forgée à l'épreuve éternelle
Avec moins de remords que le glaite sanglant de Pjrrhus
66 WILLIAM SHAKESPEARE
Ne s'abat sur Pria m.
Fi ! fi ! Catin Fortune ! 0 Dieux assemblés
En votre synode général^ ôte:(^-lui son pouvoir ;
Arrache^ de sa roue les raies et les jantes
Et faites rouler le moyeu rond le long des pentes du ciel
Jusqu^aux vallées des démons !
PoLONius. — Un peu long.
Hamlet. — On l'enverra chez le barbier avec
votre barbe, {Au comédien.) Je te prie, continue.
Lui, il e^ pour une gigue ou une gaudriole, ou bien
il s'endort. Continue, arrive à Hécube.
Premier Comédien
Mais qui, oh ! qui eût vu la reine emmoufflée.
Hamlet. — La reine emmoufflée ?
PoLONius. — C'est bien : " reine emmoufflée ""
eét bien.
Premier Comédien
Errante, pieds nus, menaçant les flammes
D' aveuglants pleurs, un haillon à la tête
Qui jadis portait le diadème, et pour toute robe
A ses maigres reins épuisés
Une couverture saisie parmi V alarme —
Qui eût vu ceci, d'une langue barbouillée de venin.
Eût crié : Trahison ! contre l'état de Fortune.
Mais si les dieux eux-mêmes l'eussent vu
Quand devant elle, Pyrrhus, en son jeu cruel.
Mit en pièces de son glaive les membres de son époux.
Fa soudaine clameur qu'elle poussa
— A moins que choses mortelles ne les puissent émouvoir —
Eût fait jaillir la rosée des yeux arides du ciel
Et la compassion des dieux.
PoLONius. — Regardez s'il n'a pas changé de
HISTOIRE D'HAMLET 67
couleur et n'a pas les larmes aux yeux ? Assez, je
vous en prie.
Hamlet. — C'e^ bon. Je te ferai dire la suite
bientôt. (A Polonius.) Mon bon seigneur, voulez-
vous veiller qu'on fasse aux aâ:eurs bonne chère,
entendez-vous ? qu'ils soient bien traités, car ils
sont la quiatessence et l'extrait des chroniques de
ce temps. Après votre mort, mieux vous vaudrait
avoir une mauvaise épitaphe, que leur opinion
maligne tandis que vous vivez.
Polonius. — Monseigneur, je les traiterai sui-
vant leur mérite.
Hamlet. — Cordieu ! bonhomme, beaucoup
mieux ! Traitez tout homme suivant ses mérites,
qui échapperait aux étrivières ? Traitez-les suivant
votre propre honneur et dignité : moins ils méritent,
plus il y a de grâce en vos faveurs. Faites-les entrer.
Polonius. — Venez, messieurs.
Hamlet. — Suivez-le, mes amis. Nous aurons
speâ:acle demain. ( Sort Polonius avec tous les acteurs^
sauf le premier. ) Dis-moi, mon vieil ami, pouvez-
vous jouer le " Meurtre de Gonzague " ?
Premier Comédien. — Oui, monseigneur.
Hamlet. — Nous l'aurons demain soir. Vous
pourriez, au besoin, apprendre une tirade de quelque
douze ou seize lignes que je vous noterais et que j'y
intercalerais, n'e^-ce pas ?
Premier Comédien. — Oui, monseigneur.
Hamlet. — Très bien. Suivez ce seigneur, et
tâchez de ne pas vous moquer de lui. ( Sort le pre-
mier comédien. ) Mes bons amis, je vous laisse jusqu'à
la nuit. Vous êtes les bienvenus à Elseneur.
Rosencrantz. — Mon bon seigneur...
68 WILLIAM SHAKESPEARE
Hamlet. — Oui, bien. Dieu vous garde. ( Sortent
"Kos encrant^ et GuildenBern. )
Hamlet. — ... Maintenant, je suis seul ! Oh !
le plat coquin, le rustre servile que je suis ! N'eét-il
pas monstrueux que cet afteur, ici, dans une pauvre
fiftion, dans un rêve de passion, puisse ainsi forcer
son âme à une idée ; qu'à ses soubresauts, tout son
visage blêmisse, les larmes aux yeux, l'égarement
dans les traits, la voix brisée, tous ses ge^es adap-
tant à son idée des formes. Et tout pour rien. Pour
Hécube ! Que lui eét Hécube, ou lui à Hécube, qu'il
pleure pour elle ? Que ferait-il donc s'il avait le
mobile, le mot d'ordre de passion que j'ai ? Il noierait
la scène de larmes ; il déchirerait les oreilles par
d'horribles discours, rendrait fous les coupables,
épouvanterait les innocents, confondrait les igno-
rants et jetterait en Stupeur les propres facultés des
yeux et de l'ouïe... Mais moi, morne couard à l'âme
de boue, je traîne comme Jean de la Lune ! Je ne
suis pas plein de ma cause, et je ne peux rien dire ;
non, pas pour un roi dont la fortune et la très chère
vie ont subi une infernale défaite 1 Suis-je un lâche ?
Qui m'appelle capon ? me donne du poing sur la
trogne ? m'arrache la barbe et me la souffle à la
face ? me tire par le nez ? m'enfonce le démenti dans
la gorge jusqu'au bas des poumons ? Qui me fait
cela ? Ah ! sang Dieu ! J'empocherais 1 Car — c'eSt
impossible autrement — je dois avoir un foie de
pigeon, sans fiel pour rendre l'oppression amère,
ou, dès longtemps, j'aurais gavé toutes les buses
de l'air à la charogne de ce goujat ! sanglant, immonde
scélérat ! Ehonté, traître, lubrique, dégénéré scé-
lérat ! O vengeance 1 — Quoi ? quel âne je suis !
CeSt très brave que moi, le fils d'un cher père assas-
HISTOIRE D'HAMLET 69
sine, aiguillonné à la revanche par le ciel et l'enfer,
j'aille, comme une putain, déballer mon cœur avec
des mots, et que je me mette à agonir comme une
gaupe, comme une souillon ! Fi sur moi, pouah !...
A l'œuvre, mon cerveau ! Hum ! J'ai ouï dire que
des créatures coupables, assises au théâtre, prises
à la trame du speâacle, étaient frappées jusqu'à
l'âme tant que, sur l'heure, elles confessaient leurs
crimes ; car le meurtre, bien qu'il n'ait pas de langue,
parle par un très merveilleux organe. Je ferai jouer par
ces aâeurs quelque chose qui ressemble au meurtre
de mon père, devant mon oncle. J'observerai ses
regards, je le sonderai au vif ; si seulement il flanche,
je sais ce qui me reste à faire. L'esprit que j'ai vu
peut être le diable, et le diable a le pouvoir d'assumer
une forme qui puisse plaire, oui ; et peut-être, parmi
ma faiblesse et ma mélancolie, étant très puissant
sur de tels esprits, il m'illusionne pour me damner.
Je veux avoir un terrain plus solide que celui-là.
Le speftacle, voilà la chose où j'attraperai la cons-
cience du roi. (// sorL)
Ade Troisième
Premier Tableau
Une salle du Château
SCENE PREMIERE
Le Roi, La Reine, Polonius, Ophélie,
ROSENCRANTZ, GuiLDENSTERN.
Le Roi. — Et vous ne pouvez, par nulle enquête
détaillée, obtenir de lui pourquoi il affecte cette
confusion qui fait si aigrement grincer le calme de
ses jours par de dangereuses turbulences de luna-
tique ?
RosENCRANTZ. — Il avouc lui-même qu'il se
sent détraqué, mais qu'elle en e^t la cause, il ne veut
par aucun moyen le dire.
GuiLDENSTERN. — Et puis nous ne le trouvons
pas enclin à se laisser tâter. Mais, avec la malice
de la démence, il se jette à l'écart sitôt que nous
74 WILLIAM SHAKESPEARE
voudrions tirer de lui quelque confession sur la
vérité de son état.
La Reine. — Vous a-t-il bien reçus ?
RosENCRANTZ. — En vraie façon de gen-
tilhomme.
GuiLDENSTERN. — Mais en mettant forte
contrainte à son humeur.
RosENCRANTZ. — Chiche de queftions, mais, à
nos demandes, fort libéral en réponses.
La Reine. — Avez-vous essayé de quelque passe-
temps ?
RosENCRANTZ. — Madame, il s'eSt fait que nous
avons rencontré certains aâ:eurs sur la route. Nous
lui en avons parlé, et il a semblé paraître en lui une
espèce de joie, tandis qu'il nous entendait. Ils sont
à votre cour et, si je ne me trompe, ils ont déjà ordre
cette nuit de jouer devant lui.
PoLONius. — C'e§t fort vrai, et il m*a supplié
d'implorer Vos Majestés d'entendre et de voir la
chose.
Le Roi. — De tout mon cœur. Et je me sens
l'âme contente d'apprendre qu'il e§t ainsi disposé.
Mes bons messieurs, piquez-le plus fort et tournez
ses idées vers les plaisirs.
RosENCRANTZ. — Nous fcrons ainsi, monsei-
gneur. (^Sortent Kosencrant^ et GuildenBern.)
Le Roi, à la Reine. — Douce Gertrude, laissez-
nous aussi. Car nous avons secrètement fait appeler
Hamlet afin qu'il puisse, comme si c'était par acci-
dent, ici, rencontrer Ophélie. Son père et moi,
espions légitimes, nous allons nous cacher en sorte
que voyant sans être vus, nous puissions librement
juger de leur entrevue, et déduire de sa conduite si
c'e^, ou non,d'affe6lion d'amour qu'il souffre ainsi.
HISTOIRE D'HAMLET 75
La Reine. — Je vous obéirai. Et pour votre
part, Ophélie, je souhaite que vos excellentes beautés
soient l'heureuse cause de la fureur d'Hamlet.
J'aurai alors l'espoir que vos vertus le ramèneront
à ses façons d'autrefois pour votre honneur à tous
deux.
Ophélie. — Madame, je souhaite que oui. ( La
reine sort. )
PoLONius. — Ophélie, promenez-vous là. {Au
roi. ) Vous plaise, mon gracieux seigneur, nous
allons nous mettre en place. ( A Ophélie. ) Lisez sur
ce livre ; que la montre d'une telle occupation puisse
dormer couleur à votre solitude. Nous sommes
maintes fois à blâmer en ceci — il y en a de trop
fréquents exemples — que, par le masque de la
dévotion et de l'adion pieuse, nous dorons le diable
lui-même.
Le Roi, apart. — Oh ! que c'e^ vrai ! Comme ce
mot cruellement fuftige ma conscience ! La joue
d'une fille, toute embellie de fard, n'e§t pas plus
laide auprès de la chose qui la rehausse que mon
crime auprès de ma parole la plus peinte. O pesant
fardeau !
PoLONius. — Je l'entends venir ; retirons-nous,
monseigneur. ( Sortent le roi et Volonius. — Lntre
Hamlet. )
Hamlet. — Etre ounepas être, c'eft la que^ion.
E§t-il d'âme plus noble de subir les coups et les
traits de l'outrageuse fortune ou de prendre les
armes contre un océan de peines, et, révolté les
finir ? Mourir... dormir, pas plus. Et par un dormir
se dire que c'e^ la fin de l'angoisse du cœur et des
mille secousses naturelles à qui la chair eft asservie,
c'est une consommation à souhaiter dévotement.
76 WILLIAM SHAKESPEARE
Mourir... dormir ! dormir? qui sait, rêver? Oui I
voilà l'obstacle ! car dans ce dormir de la mort,
quels rêves peuvent venir quand nous avons secoué
cet enlacis mortel ? De là vient qu'on hésite. Voilà
le scrupule qui donne au malheur une si longue vie.
Et qui supporterait les soufflets et les avanies du
temps, le tort de l'oppresseur, le mépris de l'homme
fier, les affres de l'amour méprisé, les atermoiements
de la loi, l'insolence des gens en place, et les coups
de pied que le mérite patient accepte de l'indigne,
quand lui pourrait, à lui-même, se donner quittance
avec la pointe d'un petit couteau ? Qui voudrait
porter le faix, ahanner, et suer sous une accablante
vie, si ce n'eft que la peur de quelque chose après
la mort, la région non découverte des confins de
laquelle aucun voyageur ne retourne, balance la
volonté et nous fait plutôt supporter ces maux que
nous avons que voler vers d'autres que nous ne
connaissons pas ? Ainsi la conscience fait des lâches
de nous tous, et ainsi le teint naturel de la résolution
s'étiole sous l'ombre pâle de la pensée : et des entre-
prises de forte moelle, de grand mobile, à cette
appréhension détournent leurs cours et perdent leur
nom d'aftion... Doucement, maintenant ! la belle
Ophélie?... {Haut à Ophélie.) Nymphe, dans tes
oraisons, tous mes péchés sont-ils rappelés ?
Ophélie. — Mon bon seigneur, comment va
votre honneur depuis ces maints longs jours ?
Hamlet. — Je vous remercie humblement ;
bien, bien, bien.
Ophélie. — Monseigneur, j'ai des souvenirs à
vous que j'ai longtemps langui de vous rendre. Je
vous en prie, maintenant reprenez-les.
fflSTOIRE D'HAMLET 77
Hamlet. — Non, pas moi, je ne vous ai jamais
donné rien.
Ophélie. — Mon honoré seigneur, je sais trop
bien que si. Et tout ensemble des paroles mêlées de
si douce haleine qu'elles faisaient tout cela plus riche.
Leur parfum perdu, reprenez-les. Car, à l'âme noble,
les dons riches se font pauvres quand les donneurs
se montrent cruels. Voilà, monseigneur.
Hamlet. — Ah ! ah !. Etes -vous honnête ?
iff
Ophélie. — Monseigneur ?
Hamlet. — Etes-vous jolie ?
Ophélie. — Que veut dire Votre Seigneurie ?
Hamlet. — Que si vous êtes honnête et jolie,
votre honnêteté ne devrait point admettre de discours
à votre beauté.
Ophélie. — La beauté, monseigneur, saurait-
elle avoir meilleur commerce qu'avec l'honnêteté ?
Hamlet. — Oui vraiment. Car le pouvoir de la
beauté plutôt transformera l'honnêteté de ce qu'elle
e§t en catin que la force de l'honnêteté ne trans-
muera la beauté à lui ressembler. Ceci fut jadis un
paradoxe, mais maintenant le temps en fait la preuve.
Je vous ai aimée autrefois.
Ophélie. — Vraiment, monseigneur, vous me
l'avez fait croire.
Hamlet. — Vous n'auriez pas dû me croire. Car
la vertu ne saurait tant se greffer à notre vieux cépage
qu'il ne sente son fruit. Je ne vous aimais pas.
Ophélie. — Je n'en ai été que plus déçue.
Hamlet. — Va-t-en dans un couvent : pourquoi
voudrais-tu être génératrice de pécheurs ? Je suis
moi-même suffisamment honnête et, pourtant, je
pourrais m'accuser de choses telles que mieux vau-
drait que ma mère ne m'eût pas enfanté. Je suis
78 WILLIAM SHAKESPEARE
très fier, vindicatif, ambitieux ; avec plus de crimes
sous la main que je n'ai de pensées pour les y loger,
d'imagination pour y donner forme, ou de temps
pour les y réaliser. Qu'ont à faire des gens comme
moi de ramper entre ciel et terre ? Nous sommes de
fieflfés coquins, tous ; ne crois pas un de nous. Va
ton chemin dans un couvent... Où eât votre père ?
Ophélie. — Chez nous, monseigneur.
Hamlet. — Faites fermer les portes sur lui, qu'il
ne fasse l'imbécile ailleurs que dans sa maison. Adieu»
Ophélie.'^ — Oh ! secourez-le, douceur du ciel I
Hamlet. — Si tu te maries, je te donne cette pe^e
pour dot : sois charte comme la glace, pure comme la
neige, tu n'échapperas pas à la calomnie... Va-t-en
dans un couvent ! Va, adieu ! Ou si tu veux à toute
force te marier, marie-toi à un sot ; car les sages
connaissent assez bien quels monstres vous faites
d'eux. Au couvent, allons, et vite encore ! Adieu I
Ophélie. — O pouvoirs célestes, re§taurez-le I
Hamlet. — J'ai entendu parler de vos maquillages
aussi ; oui bien. Dieu vous a donné un visage, et
vous vous en faites un autre ; vous allez la gigue,
l'amble et vous zézayez, et vous donnez des sobri-
quets aux créatures de Dieu et la plus dévergondée
fait la plus ignorante. Allez, allez, je n'en soufflerai
plus mot ; cela m'a rendu fou... Dites donc, nous
n'aurons plus de mariages. Ceux qui sont déjà
mariés... excepté un... on les laissera vivre ; les
autres resteront comme ils sont. Au couvent, allez !
( Sort Hamlet. )
Ophélie. — Oh ! le noble esprit que voilà en
déchéance ! Homme de cour, clerc, soldat, par l'œil.
HISTOIRE D'HAMLET 7^
par ia langue, par l'épée ! Espérance et rose de ce
beau royaume ; miroir d'élégance et modèle des
formes ; point de mire de tous les admirateurs, si
loin, si loin tombé ! Et moi de toutes les dames la
plus tristement esseulée, moi qui aspirais le miel
musical de ses vœux, maintenant je vois cette noble
raison souveraine comme de douces cloches rom-
pues d'harmonie, discordantes ; cette forme sans
pair, cette Statue de jeunesse fleurie, flétries par le
délire. Oh ! pitié de moi d'avoir vu ce que j'ai vu, de
voir^^ce que je vois. ( Entrent le roi et Polonius. )
Le Roi. — Amour ? ses affeftions ne tendent pas
là. Et ce qu'il a dit, bien que manquant un peu de
forme, ne semblait point à la folie. Il y a quelque
chose en son âme que sa mélancolie couve de l'aile,
et je redoute que l'éclosion ne soit quelque danger.
Pour le prévenir j'ai, d'une rapide décision, arrêté
ceci : il partira en toute hâte pour l'Angleterre, afin
d'y réclamer notre tribut négligé. Peut-être que des
mers, des contrées étrangères, en leur variété de
speâacles, chasseront cette obsession établie en son
cœur, qui hante son cerveau, et le met ainsi tout
hors de lui-même... Qu'en pensez-vous?
PoLONius. — Cela ne fera pas mal, mais pourtant,
je suis encore convaincu que l'origine et commence-
ment de sa douleur a jailli de dédain d'amour...
Eh bien ! Ophélie, point n'eSt besoin de nous
raconter ce qu'a dit lord Hamlet ; nous avons tout
entendu. Monseigneur, faites à votre plaisir ; mais
si vous le tenez bon, après le spedacle, laissez sa
reine-mère toute seule le supplier de lui déclarer son
chagrin. Qu'elle y aille rondement ! Et, vous plaise,
je serai placé à portée d'oreille de toute leur confé-
8o WILUAM SHAKESPEARE
rence. Si elle n'y perce rien, envoyez-le en Angle-
terre ou confinez-le là où votre sagesse au mieux
TeStimera.
Le Roi. — Il en sera ainsi ; la folie chez les grands
doit être surveillée. ( Ils sortent. )
k
Deuxième Tableau
Une salle du Château
SCENE II
Entrent Hamlet et plusieurs Comédiens
Hamlet. — Dites la tirade, je vous prie, ainsi que
je vous l'ai prononcée, toute d'affilée, du bout de la
langue. Mais si vous la beuglez, comme font beau-
coup de vos afteurs, j'aimerais aussi cher faire dire
mes vers par le crieur de ville. Et ne sciez pas trop
l'air avec votre main, comme ça ; mais que votre
jeu, en tout, ait de la douceur. Car dans le propre
torrent, tourbillon, et, si je peux dire, ouragan de
votre passion, il faut vous faire, et mettre en dehors,
une modération qui puisse y donner du charme. Oh !
je me sens percé jusqu'à l'âme quand j'entends un
gros maraud perruque déchirer une passion en lam-
82 WILLIAM SHAKESPEARE
beaux, la mettre en haillons pour bourrer les oreilles
d'un parterre qui, pour la plupart, n'a de capacité
pour rien que d'inexplicables mimiques et du bruit !
Je voudrais faire fouetter un tel bélître pour outrer
le Sacripant. C'e^ passer Hérode en héroderie ; je
vous en prie, évitez -le.
Le Premier Comédien. — Je puis en assurer
Votre Honneur.
Hamlet. — Ne soyez pas trop mous, non plus,
mais que votre propre discrétion vous serve de
guide. Accommodez le geéte à la parole, la parole
au geSte, avec cette spéciale observance de ne point
dépasser la modestie de la nature ; car aucune chose
si outrée s'écarte du dessein du speâ:acle, dont la
fin, tout ensemble chez les anciens et de nos jours,
était et e^ de présenter, si on peut dire, le miroir
à la nature, de montrer à la vertu ses propres traits,
au vice sa propre image et à l'âge même et au corps du
temps sa forme et sa semblance. Or, l'outrance ou
le défaut, quoiqu'ils puissent donner à rire aux
inhabiles, ne sauraient qu'affliger les gens de goût,
parmi lesquels le blâme d'un seul doit, en votre
considération, balancer tout un théâtre des autres.
Oh ! il y a des aâ:eurs que j'ai vu jouer et entendu
louer par d'autres, et hautement, qui, soit dit en
tout resped, n'ayant ni l'accent de chrétiens ni le
port de chrétiens, païens ou humains, se pavanaient
et vibraient au point que je pensais qu'ils eussent
été fabriqués par quelque manœuvre de la nature,
et encore bien mal, tant ils imitaient abominablement
l'humanité.
Premier Comédien. — J'espère que nous avons
réformé tout cela suffisamment chez nous, monsieur.
Hamlet. — Oh ! réformez-le tout à fait 1 Et que
I
HISTOIRE D'HAMLET 85
ceux qui jouent les valets n'ajoutent rien au rôle
qui a été écrit pour eux, car il y en a qui se mêlent de
rire eux-mêmes pour pousser au rire quelque quan-
tité de sots speftateurs, bien que cependant quelque
nécessaire question de la pièce doive alors être consi-
dérée. C'est plein de bassesse et montre une bien
pitoyable ambition chez le pitre qui en use. Allez,
allez vous préparer. ( Sortent les comédiens. 'Entrent
Polonius, Kosencrant:^ et GuildenHern. )
Hamlet, à Volonius. — Eh ! bien, monseigneur, le
roi assiStera-t-il à ce chef-d'œuvre ?
PoLONius. — Et la reine aussi, oui, et tout à
l'heure.
Hamlet. — Priez les adeurs de se presser. ( Sort
Volonius. — {A Kos encrant^ et GuildenHern) Vous
deux là, voulez-vous aider à les presser ?
ROSENCRANTZ ET GuiLDENSTERN. Oui CerteS ,
monseigneur. ( Sortent Kosencrant^ et GuildenBern. )
Hamlet. — Hé quoi ! Ho ! Horatio ! ( Entre
Horatio. )
Horatio. — Voilà, mon doux seigneur, à votre
service.
Hamlet. — Horatio ! tu es vraiment l'homme
juste, entre tous ceux que jamais je connus.
Horatio. — O mon cher seigneur !...
Hamlet. — Non, non ; ne crois pas que je te
flatte. Quel avancement puis-je espérer de toi, qui
n'as d'autre revenu que ta bonne humeur pour te
nourrir et te vêtir ? Pourquoi flatter le pauvre ?
Non, laisse la langue doucereuse lécher la pompeuse
sottise ; laisse ployer les souples jointures du genou
où gain peut suivre bassesse ! M'entends-tu ? Depuis
que ma chère âme fut maîtresse de son choix et
sut distinguer parmi les hommes, elle t'élut et te
84 WILLIAM SHAKESPEARE
marqua de son sceau : car tu as été celui qui, souffrant
tout, ne souffre en rien, l'homme qui a subi d'humeur
égale les avanies et dons de fortune. Et bénis sont
ceux dont le sang et le jugement sont si curieusement
mêlés qu'ils ne sont pas flûtes où le doigt de la fortune
fait chanter le trou qui lui plaît. Donnez-moi l'homme
qui n'e^t pas esclave de ses sens, et je le porterai
au for de mon cœur, oui, au cœur de mon cœur,
comme je fais de toi. . . Assez là-dessus. Il y a speâiacle
ce soir devant le roi ; une des scènes se rapproche
des circon^ances que je t'ai dites de la mort de mon
père. Je te prie, quand tu verras cet afte en marche,
de toute ton âme tendue observe mon oncle. Si
son crime caché ne débuche pas de son trou par un
seul mot, c'e^ un esprit maudit que nous avons vu
et mes imaginations sont fumeuses autant que la
forge de Vulcain. Donnes-y soigneuse attention, car,
moi, je riverai mes yeux à sa face, et ensuite, tous
deux, nous joindrons nos avis pour juger sa tenue.
Horatio. — Bien, monseigneur. S'il dérobe rien,
ce pendant qu'on jouera cette pièce et s'il échappe à
la découverte, je veux payer le vol.
Hamlet. — Les voici qui viennent au spedacle.
Il faut que je fasse la bête. ( A Horatio. ) Va te placer.
(^Marche danoise^ trompettes et timbales. 'Entrent le
Roi^ la Reine, Polonius, Ophélie, Rosencrant:^^, Guil-
denfîern et autres. Des gardes portent des torches. )
Le Roi. — Comment se trouve notre cousin
Hamlet ?
Hamlet. — Fort bien de mon régime, ma foi !
Nourriture de caméléon ; je mange de l'air bourré
de promesses. Vous ne sauriez si bien y gaver des
chapons .
HISTOIRE D'HAMLET 85
Le Roi. — Je n'ai que faire de cette réponse,
Hamlet. Ces paroles ne sont pas miennes.
Hamlet. — Non. Et elles ne sont plus miennes
maintenant. ( A Volonius. ) Monseigneur, vous
jouâtes jadis à l'Université, dites-vous ?
PoLONius. — Oui vraiment, monseigneur, et
j'y étais compté pour bon adeur.
Hamlet. — Et que représent âtes-vous ?
PoLONius. — Je représentais Jules César ; j'étais
tué au Capitole ; Brutus me tuait.
Hamlet. — Rôle de brute de tuer là im veau si
capital... Les adeurs sont-ils prêts ?
RosENCRANTZ. — Oui, monseigneur. Ils attendent
votre patience.
La Reine. — Venez ici, mon cher Hamlet, vous
asseoir près de moi.
Hamlet. — Non, bonne mère. ( Montrant
Ophélie.) Voici un aimant de plus d'attirance.
PoLONius, au roi, — Oh ! oh ! Marquez-vous
bien cela ?
Hamlet, se couchant aux pieds d^ Ophélie. —
Madame, m'étendrai-je à votre giron ?
Ophélie. — Non, monseigneur.
Hamlet. — Je veux dire ma tête à votre giron.
Ophélie. — Oui, monseigneur.
Hamlet. — Pensez-vous que je le comprenais en
rustaud ?
Ophélie. — Je ne pense rien, monseigneur.
Hamlet. — C'e§t belle pensée de dormir entre
les cuisses d'ime vierge.
Ophélie. — Qu'e^-ce, monseigneur ?
Hamlet. — Rien.
Ophélie. — Vous êtes gai, monseigneur.
Hamlet. — Qui, moi ?
.^6 WILLIAM SHAKESPEARE
Ophélie. — Oui, monseigneur.
Hamlet. — Oh ! Dieu ! Votre simple poëte de
farces ! Que ferait un homme sinon d'être gai ?
Car voyez donc quel air joyeux a ma mère, et mon
père t§t mort il n'y a pas deux heures.
Ophélie. — Oh ! il y a deux fois deux mois,
monseigneur.
Hamlet. — Si longtemps ? Oh ! alors que le
diable se mette en noir, car moi je prendrai livrée
Isabelle. O cieux ! mourir il y a deux mois et n'être
pas encore oublié ! Alors il y a espoir que la mémoire
d'un grand homme puisse survivre à sa vie demi-
aimée, mais, par Notre-Dame ! il faut qu'il bâtisse
des églises alors ! ou bien il souffrira grande absence
de souvenir avec les antiques souliers à poulaine
<lont l'épitaphe eft :
Mais où sont les poulaines d'antan ?
Musique de hautbois. Entrent les mimes. Un" roi et une
reine entrent fort amoureusement, la reine embrassant
le roi et, lui, _elle. Elle s^ agenouille et fait montre
de protestations envers lui. Il la relève et laisse décliner
sa tête sur son sein ; il va se coucher sur un lit de fleurs.
Elle, le voyant endormi, le laisse. Voici un galant
qui entre, lui ôte sa couronne, la baise et verse du poison
dans les oreilles du roi et sort, ha reine retourne,
trouve le roi mort et mime la douleur. E^ empoisonneur
avec deux ou trois pleureurs , rentre, semblant se lamen-
ter avec elle. On emporte le cadavre. E! empoisonneur
fait sa cour à la reine et lui offre des bijoux. Elle semble
répugnante et rebelle un temps, mais, à la fin, accepte
son amour. Ils sortent.
Ophélie. — Que signifie ceci, monseigneur ?
HISTOIRE D'HAMLET 87
"^ Hamlet. — Ma foi, c'e§t Faux-Semblant, signe
de mal.
Ophélie. — Peut-être ce jeu contient l'argument
de la pièce ? {Rntre le Vrologm. )
Hamlet. — Nous allons le savoir par celui-là ;
les aéleurs ne peuvent garder de secret : ils disent
tout.
Ophélie. — Nous dira-t-il ce que signifiait ce
jeu ?
Hamlet. — Oui bien, ou quelque jeu que vous lui
montriez. N'avez point honte de montrer, et lui
n'aura point honte de vous dire ce que c'eft.
Ophélie. — Vous êtes vilain, vous êtes vilain. Je
vais écouter la pièce.
Le Prologue
l'our notre piece qui commence^
Inclinés sous votre clémence^
Implorons votre patience.
Hamlet. — Qu'est ce devis ? Prologue ou devise
de bague ?
Ophélie. — C'eSt bref, monseigneur.
Hamlet. — Comme amour de femme. ( Entrent
deux comédiens: roi et reine.)
Le Roi Comédien
Trente fois déjà le char de Phœbus a fait le tour
Des ondes salées de Neptune et du terrefîre orbe de Tellus
Et trente fois dou^e lunes, de leur lustre emprunté.
Ont dou^e fois trente nuits par le monde erré.
Depuis qu^ Amour a lié nos cœurs et Hymen nos mains
En des nœuds très sacrés et mutuels.
La Reine Comédienne
Autant de course puissent le soleil et la lune
Nous faire nombrer encore avant qu^ Amour ait pris fin.
Mais, 6 ma douleur ! vous êtes si faible maintenant.
88 WILLIAM SHAKESPEARE
Si déchu de bonne santé et de votre antique vie.
Que je crains pour vous. Pourtant, bien que je craigne,
N^en soje:^ troublé, mon seigneur, aucunement ;
Car crainte et a?nour de femme se balaficent :
Ou elle n'éprouve rien ou tout à l'extrême.
Or, ce qu'en mon amour, la preuve vous l'a j ait connaître ;
Et ainsi que mon amour eft profond, ma crainte l'eH aussi.
Quand l'amour eB grand, les plus petits doutes sont craintes.
Quand petites craintes se font grandes , c'est qu'un grand
[amour y croit.
Le Roi CoI'IÉdien
Sur ma foi, je dois te quitter, mon amour, et même bientôt.
Mes facultés actives cessent toutes leurs fonctiofjs.
Et toi, tu vivras après moi en ce beau monde.
Honorée, bien aimée, et peut-être que tu trouveras
Un aussi tendre époux...
La Reine Comédienne
Oh ! que fi soit du reste !
Un tel amour par force serait traître en mon cœur.
En un second mari puissé-je être maudite !
Que nulle n'épouse un second si elle n'a tué le premier !
Hamlet. — Absinthe ! Absinthe !
La Reine Comédienne
Ees mobiles qui font un second mariage
Sont de viles raisons d'intérêt, mais point d'amour ;
C'eB une seconde fois que je f?^appe mon époux de mort
Quand un second époux m'embrasse sur ma couche.
Le Roi Comédien
fe crois que vous pense^ ce que maintenant vous dites ;
Mais , ce que nous avons déterminé, maintes fois nous le brisons .
Propos n'eB qu'esclave de mémoire.
De violente naissance, mais de pauvre santé:
Maintenant , comme le fruit vert, il s'agrippe à l' arbre ;
HISTOIRE D'HAMLET 89
Mais tombe sans secousse sitôt qu'il eB mûr.
Inévitablement nous devons oublier
De payer nous-mêmes ce qui à nous-mêmes eB dette :
Et ce que dans la passion nous nous proposons^
La passion finie ^ perd tout son propos.
En leur violence deuil ou bien joie
Avec leurs effets tout e?ïsewble se détruisent :
Où Joie plus s'' ébat, plus deuil se lamente ;
Deuil s''éJouit, joie se deult, à menu accident.
Ce monde ne dure point à jamais, et il n'est pas étrange
Que même nos amours soient changeants co??ime nos fortunes .
Car c'eH une question dont il nous refte à faire la preuve.
Si amour mène fortune ou bien fortune amour.
Ee grand homme rué à bas, marque^, son mignon s'enfuit ;
Ee pauvre homme avancé fait amis d'ennemis.
Et toujours amour fait service à fortune ;
A qui n'eB point en peine, ami point ne fauldra.
Et qui au besoin éprouve l'ami vide.
Soudain crée en lui son etmemi.
Mais pour finir par ordre ou j'ai commencé.
Nos vouloirs et nos devins ont cours si contraires
Que nos desseins toujours sont renversés ;
Nos pensées sont à nous, leurs fins ne sont point nôtres :
Ainsi tu penseras ne pas prendre un second époux :
Mais morte est ta pensée quand ton premier sire est mort.
La Reine Comédienne
Que la terre me refuse l'aliment et le ciel la lumière.
Que tout plaisir, tout repos me soient fermés nuit et jour l
Qu'en désespérance se tourne ma fiance et mon espoir !
Qu'une chère d'anachorète en sa cellule soit mon seul but !
Que toute traverse qui blêmit la face de la joie
S'oppose à mes vœux les plus chers et les détruise !
Qu'ici-bas et au-delà guerre éternelle me poursuive
Si, une fois veuve, jamais je suis épouse !
90 WILLIAM SHAKESPEARE
Hamlet. — Si elle rompait, maintenant !
Le Roi Comédien
Tu as juré profondément. Douce amie, laisse-moi un temps.
Mon esprit s" assoupit, et je voudrais tromper
L,a lassitude de ce jour par le sommeil. •
( Il s'endort. )
La Reine Comédienne
Que le sommeil berce ta pensée.
Et que jamais le malheur ne se mette entre nous !
Hamlet. — Madame, comment vous plaît cette
pièce ?
La Reine. — La dame fait trop de protestations,
il me semble.
Hamlet. — Oh ! mais elle tiendra parole.
Le Roi. — Avez-vous entendu l'argument?
Il n'a rien qui offense ?
Hamlet. — Non, non. Ils ne font que rire, du
poison pour rire ; point d'offense au monde.
Le Roi. — Comment nommez-vous la pièce ?
Hamlet. — " La Souricière ". Et par Dieu
comment ? Métaphoriquement ! Cette pièce vous
représente un assassinat commis à Vienne. Gonzague
e§t le nom du duc, sa femme Baptiâta. Vous allez
voir tout à l'heure. C'e§t un chef-d'œuvre diabo-
lique. Mais quoi ! Votre Maje^é et nous, qui avons
des âmes libres, cela ne nous touche pas. Que cheval
écorché rue ; nous avons l'échiné saine. ( Entre sur
le théâtre, Lticianus. ) Celui-ci Q.§i un nommé Lucia-
nus, neveu du roi.
Ophélie. — Vous faites très bien le chœur,
monseigneur.
Hamlet. — Je pourrais faire le montreur entre
vous et votre amour si je voyais de la coulisse le jeu
de vos prunelles.
HISTOIRE D'HAMLET 91
Ophélie. — Vous êtes incisif, monseigneur,
incisif.
Hamlet. — Il vous en coûterait gros de larmes
pour émousser mon mordant.
Opkélie. — Encore mieux et pis.
Hamlet. — C'e^ ainsi qu'il faut prendre les
maris... Commence, assassin ! Mordieu, cesse tes
hideuses grimaces et commence ! Allons !
" Le croassant corbeau ulule la vengeance ! "
LUCIANUS, COMÉDIEN
Pensers de noirceur, mains aptes, drogues à point, et
[temps propice.
Complicité de r heure ou nulle autre créature ne voit ;
Toi, mélange impur d^ herbes cueillies à la minuit.
Du triple ban d^Hécate triplement blasphémé.
Par ta naturelle magie et puissance infernale
Saisis la santé de la vie et usurpe-la.
'■ï i ( Il verse le poison dans l'oreille du dormeur. )
Hamlet. — Il l'empoisonne dans le jardin, pour
sa fortune. Son nom e§t Gonzague. L'hiéloire eét
authentique et écrite en italien de marque. Vous
allez voir tout à l'heure comment l'assassin obtient
l'amour de la femme de Gonzague.
Ophélie. — Le roi se lève !
Hamlet. — Quoi ! effrayé par un faux signal ?
La Reine. — Comment se trouve monseigneur ?
Polonius. — Faites cesser la pièce.
Le Roi. — Donnez-moi de la lumière. Partons !
Tous. — Des lumières ! Des lumières ! Des
lumières ! ( Ils sortent tous, excepté Plamlet et Horatio. )
Hamlet
Laisse le daim pleurer sa blessure profonde ^
Et le faon échappé bondir ;
92 WILLIAM SHAKESPEARE
Les uns s'en vont veiller^ les autres vont dormir^
Ainsi passe le mo7ide.
(A Horatio.) Eét-ce que ceci, monsieur, et une
forêt de plumes — si le re§te de mes fortunes tour-
nait à la turquerie — avec deux roses de Provins à
mes souliers rayés, ne me donnerait pas le sociétariat
dans une compagnie de comédiens , monsieur ?
Horatio. — Demi-part.
Hamlet. — Part entière, moi !
Car sache, ô mon Daman chéri ^
Ce rojaume eut pour maître
Un Jupiter. Depuis, ici
Règne un.., règne un... paillasse.
HoRATio. — Vous auriez pu être poëte.
Hamlet. — O mon bon Horatio, je mettrais sur
la parole du spedre mille livres ! Tu as vu ?
HoRATio. — Très bien, monseigneur.
Hamlet. — Quand on a parlé d'empoisonner ?
HoRATio. — Je l'ai très bien marqué.
Hamlet. — Ah ! Ah ! Allons, de la musique I
Allons les flûtes !
Car si le roi n^ aime pas la comédie.
Eh bien ! alors — il ne l'aime pas, pardi !
Allons, de la musique ! ( Entrent Rosencrant^ et
Guildenftern. )
Guildenstern. — Mon bon seigneur, accordez-
moi un mot.
Hamlet. — Monsieur, toute une hi^oire.
Guildenstern. — Le roi, monsieur...
Hamlet. — Oui, monsieur, eh bien, quoi ?
Guildenstern. — E§t dans sa retraite, mer-
veilleusement indisposé.
Hamlet. — Par le vin, monsieur ?
HISTOIRE D'HAMLET 93
GuiLDENSTERN. — Non, monscigneur, plutôt
par la bile.
Hamlet. — Votre sagesse se montrerait plus
grande de faire savoir ceci à son doâieur. Car pour
moi, de lui donner sa purge, le plongerait peut-être
en une bien plus forte bile.
GuiLDENSTERN. — Mon bon seigneur, mettez
quelque suite à votre discours et ne vous écartez
pas si furieusement de mon affaire.
Hamlet. — Je suis doux, monsieur, prononcez.
GuiLDENSTERN. — La reine, votre mère, en très
grande affliâiion d'esprit, "^m'a envoyé vers vous.
Hamlet. — Vous êtes le bienvenu.
GuiLDENSTERN. — Ncnni, mon bon seigneur,
cette courtoisie n'e§t pas de la bonne sorte. S'il
vous plaît'me faire une réponse sensée, j'accomplirai
le commandement de votre mère ; sinon, votre
pardon et mon retour mettront fin à mon affaire.
Hamlet. — Monsieur, je ne peux pas...
GuiLDENSTERN. — Quoi, monscigneur ?
Hamlet. — Vous faire une réponse sensée ;
mon esprit e§t malade. Mais, monsieur, telle réponse
que je puis faire sera à votre service, ou plutôt,
comme vous dites, de ma mère. Ainsi, point d'affaire,
mais au fait ! Ma mère, dites-vous...
RosENCRANTZ. — Voici alors ce qu'elle dit : votre
conduite l'a jetée dans la surprise et l'admiration.
Hamlet. — O merveilleux fils, qui peut ainsi
étonner une mère. Mais n'y a-t-il pas de cortège
aux talons de l'admiration de cette mère ? Faites-
m'en part.
Rosencrantz. — Elle désire vous parler dans
son appartement, devant que vous vous mettiez au
Ut.
94 WILLIAM SHAKESPEARE
Hamlet. — Nous obéirons, fût-elle dix fois notre
mère. Avez-vous encore métier de nous ?
RosENCRANTZ. — Monseigneur, il fut im temps
où vous m'aimiez.
Hamlet. — Et je vous aime encore ( Montrant
ses doigts.) par ces pinces et ces crocs.
RosENCRANTZ. — Mon bon seigneur, quelle e§t
la cause de votre humeur ? Assurément, vous tirez
le verrou sur votre propre liberté, si vous cachez vos
peines à votre ami.
Hamlet. — Monsieur, je manque d'avancement.
R0SENCRA.NTZ. — Comment e^-ce possible, quand
vous avez la voix du roi lui-même pour votre suc-
cession en Danemark ?
Hamlet. — Oui, monsieur, mais " quand le blé
e§t en herbe... " le proverbe eSt déjà rance. ( Passent
des acteurs avec des flûtes. ) Oh ! les flûtes !... Voyons-
en une. ( A 'K.osencrant:^^ et à GmldenHern. ) Pour en
j&nir avec vous, qu'avez-vous à me relancer, comme
si vous vouliez me pousser dans les panneaux ?
GuiLDENSTERN. — Oh ! monscigncur, si moa
zèle t§t trop importun, mon amour eét trop incivil.
Hamlet. — Je ne comprends pas bien... Voulez-
vous jouer de cette flûte ?
GuiLDENSTERN. — Monseigncut, je ne peux pas.
Hamlet. — Je vous en prie.
GuiLDENSTERN. — Croycz-moi, je ne peux pas.
Hamlet. — Je vous en implore.
GuiLDENSTERN. — Je n'en connais pas une note,
monseigneur.
Hamlet. — C'eSt aussi facile que de mentir ;
commandez ces ouvertures des doigts et du pouce,
donnez-lui l'haleine de votre bouche, et elle dis-
HISTOIRE D'HAMLET 95;
courra une très éloquente musique. Tenez, voilà
les trous.
GuiLDENSTERN. — Mais je n'en puis obtenir
aucune expression d'harmonie ; je n'en ai pas la
science.
Hamlet. — Eh bien ! voyez donc alors quelle
indigne chose vous faites de moi. Vous voudriez
jouer de moi, vous voudriez sembler connaître les
percées de mes notes ; vous voudriez arracher le
cœur de mon mystère ; vous voudriez me faire
sonner de mon ton le plus bas jusqu'au haut de mon
registre. Et il y a beaucoup de musique, une excel-
lente voix dans ce petit tuyau ; cependant, vous ne
pouvez le faire parler. Sang Dieu ! croyez-vous qu'il
est plus facile de jouer de moi que d'une flûte ?
Nommez-moi l'instrument que vous voudrez ; vous
pourrez bien me taquiner, vous ne pourrez pas me
jouer. ( Entre Polonius. ) Dieu vous bénisse, monsieur.
PoLONius. — Monseigneur, la reine désirerait
vous parler, et sur l'heure.
Hamlet. — Voyez-vous ce nuage là-bas qui a
presque la forme d'un chameau ?
Polonius. — Par la messe ! On dirait d'im cha-
meau vraiment.
Hamlet. — Il me semble qu'il eft comme une
belette.
Polonius. — Il a bien le dos d'une belette.
Hamlet. — Ou comme une baleine.
Polonius. — Tout à fait comme une baleine.
Hamlet. — Alors je viendrai chez ma mère tout
à l'heure. ( Apart. ) Ils font les niais au gré de moa
caprice. ( Haut. ) Je viendrai tout à l'heure.
Polonius. — Je vais le dire. {Il sort. )
Hamlet. — Tout à l'heure t§t facilement dit...
96 WILLIAM SHAKESPEARE
Laissez-moi, mes amis. (^Sortent GuildenHern ^ Rosen-
crant^^ Horatio, etc..) C'e§t maintenant l'heure
ensorceleuse de la nuit, que les cimetières bâillent,
que l'Enfer même souffle la pe§te sur ce monde ; je
pourrais maintenant boire du sang chaud et faire
œuvre si amère que le jour frissonnerait de la voir.
Tout doux ! maintenant chez ma mère. O cœur, ne
perds pas ta nature ; ne laisse point jamais l'âme de
Néron entrer en cette ferme poitrine ; fais-moi
être cruel, non dénaturé : je la poignarderai de
paroles, mais pas de la main. Que ma langue et mon
âme ici soient hypocrites ; et quelques menaces que
lui fasse mon discours, à y mettre le sceau, mon âme,
jamais ne consens !
Troisième Tableau
Une chambre dans le Château
SCENE III
Entrent Le Roi, Rosencrantz ^/ Guildenstern
Le Roi. — Il ne me revient pas, et il n'y a point
de sûreté pour nous à laisser sa folie au large. Par
ainsi, disposez-vous ; je vais dépêcher votre
commission sur l'heure, et il ira en Angleterre en
même temps que vous. La police de notre royaume
ne saurait soufiFrir si près de nous les hasards qui
à toute heure naissent de ses lunes.
GuiLDENSTERN. — Nous allons nous équiper.
C'est une très sainte et religieuse crainte que celle
qui maintient le salut de tant et tant d'âmes qui
vivent et se sustentent de Votre MajeSlé.
Rosencrantz. — Toute vie individuelle et privée
98 WILLIAM SHAKESPEARE
e^t tenue, de toute la force et armure de l'esprit, à
se garder de nuisance. Mais bien plus l'âme sur le
salut de laquelle posent et reposent tant de vies
humaines. 1^2. majesté qui tombe ne meurt pas seule,
mais, comme un tourbillon, attire tout ce qui e§t
proche ; c'eft une massive roue fixée au sommet
de la plus haute montagne, et à ses prodigieux rayons
dix mille choses inférieures sont emxmortaisées et
jointes ; par quoi, dans sa chute, chaque petite
annexe, menue conséquence, accompagne la reten-
tissante ruine. Jamais roi seul ne soupira qu'il n'y
eût une plainte générale.
Le Roi. — Equipez-vous, je vous prie, pour ce
hâtif voyage : nous allons jeter des chaînes sur cette
terreur qui erre d'un pas trop libre.
ROSENCRANTZ ET GuiLDENSTERN. NoUS nOUS
empresserons. {^Sortent GuildenHern et Kosencrant^,
— Volonius entre. )
PoLONius. — Monseigneur, il s'en va dans la
chambre de sa mère. Je vais me tapir derrière la
courtine pour entendre comme la chose se passera.
Sur ma foi, la semonce sera ferme et, ainsi que vous
avez dit, et bien sagement l'avez-vous dit, il eét bon
qu'il y ait autre audience qu'une mère, puisque la
nature les a faites partiales, pour surprendre tout
ce discours en bonne place. Dieu vous garde, mon
lige. Je vous viendrai voir devant que vous vous
mettiez au lit et vous dirai ce que je sais.
Le Roi. — Merci, mon féal seigneur. {Sort
Polonius. ) O quelle puanteur exhale ma faute ! Son
relent va jusqu'au ciel !... Elle porte l'antique malé-
diâion originelle, le meurtre d'un frère !... Prier?
Je ne peux pas, quoique mon désir ait l'acuité du
vouloir : ma trop forte honte défait ma forte inten-
HISTOIRE D'HAMLET 99
tion ; et comme un homme obligé à une double
affaire, je m'arrête, incertain laquelle d'abord
commencer, et je les néglige toutes deux. Quoi ! si
cette maudite main portait toute son épaisseur du
sang d'un frère, n'y a-t-il pas assez de pluie dans le
doux ciel pour la laver blanche comme neige ? A
quoi sert la grâce, sinon pour rencontrer face à
face le péché ? Et qu'y a-t-il dans la prière d'autre
que le double pouvoir de nous étayer avant que nous
ne venions à tomber ou de nous pardonner après la
chute ? Eh bien donc, levons les yeux ; ma faute
eét passée. Mais, oh ! quelle forme de prière peut
servir mon besoin ?... " Pardonne-moi mon hideux
meurtre ? "... Impossible, puisque encore je possède
ces objets pour lesquels j'ai commis le meurtre : ma
couronne, ma propre ambition et ma reine. Peut-on
être pardonné et garder le fruit de sa faute ? Dans
le courant corrompu de ce monde, la patte dorée du
crime peut pousser la ju^ice à l'écart, et souvent on
voit le bien mal acquis acheter la loi. Mais là-haut il
n'en va pas ainsi ; là point de passe-passe ; là l'action
vient à la barre sous sa nature vraie, et nous-mêmes
sommes contraints dents à dents, front à front,
avec nos fautes, de rendre témoignage... Eh quoi
donc alors ? Qu'e^-ce qui refte ? Essayer ce que peut
le repentir : que ne peut-il pas ? Mais que peut-il
quand on ne peut se repentir ? O misérable état !
O cœur noir comme la mort ! O âme engluée qui,
te débattant pour te faire libre, t'empêtres davan-
tage ! Anges, à l'aide ! Tentez l'emprise ! Courbez-
vous, genoux orgueilleux ! Et mon cœur aux ressorts
d'acier, sois souple comme les muscles de l'enfant
qui vient de naître ; tout peut encore être bien. ( //
se retire et s^ agenouille. )
loo WILLIAM SHAKESPEARE
Hamlet, entrant. — Là ! je pourrais le faire ;
paf ! là, pendant qu'il prie ! Et là, je vais le faire !...
Et ainsi il va au ciel, et ainsi suis-je vengé ? Voilà
qui veut être regardé. Un coquin tue mon père, et,
en retour, moi, son seul fils, ce même coquin je
l'envoie au ciel. Oh ! c'e§t tâche de mercenaire, non
vengeance. Lui a pris mon père a cru, pain en bouche,
tous ses crimes épanouis dans leur fleur de mai ; et
quelles sont ses charges, qui le sait, sauf le ciel ?
Mais en notre eétime et compte de pensées, elles
sont lourdes ; et suis-je alors vengé de le prendre,
lui, en la purification de son âme, quand il eft apte et
mûr pour son passage ? Non, Rentre, épée. Connais
une plus sinistré mise au clair ! Quand il sera ivre-
mort, ou dans sa rage, ou aux plaisirs incestueux de
son lit, au jeu ou au blasphème, ou en tout aâe où il
n'y a aucun goût de salut, là, culbute-le, que ses
talons ruent au ciel et que son âme soit damnée et
noire autant que l'Enfer où elle va !... Ma mère
attend. ( Se tournant vers le roi. ) Ce traitement pro-
longe seulement tes jours malades. {Il sort.)
Le Roi, se levant. — Mes paroles volent en haut,
mes pensées demeurent en bas. Paroles sans pensées
ne montent point au ciel. ( Il sort. )
)o
Quatrième Tableau
La chambre de la Reine
SCENE IV
Entrent La Reine et Polonius
PoLONius. — Il va venir tout droit. Prenez garde
à lui parler franc. Dites-lui que ses frasques ont été
trop publiques pour qu'on les supporte et que Votre
Grâce s'e§t entremise comme un écran entre le feu
d'une grande colère et lui. Je vais me cacher ici
même. Je vous prie, menez-le rondement.
Hamlet, derrière la scène. — Ma mère ! ma mère !
ma mère !
La Reine. — Je vous le promets ; ne craignez
rien. Retirez-vous ; je l'entends venir. {Polonius
se cache derrière la courtine. )
Hamlet, entrant. — Eh bien, ma mère, qu'eSt-ce
qu'il y a ?
I02 WILLIAM SHAKESPEARE
La Reine. — Hamlet, tu as bien offensé ton père.
Hamlet. — Mère, vous avez bien oflFensé mon
père.
La Reine. — Voyons, voyons, vous répondez
d'une langue niaise.
Hamlet. — Allez, allez, vous questionnez d'une
langue coupable.
La Reine. — Eh bien, quoi donc, Hamlet ?
Hamlet. — Qu'est-ce qu'il y a maintenant ?
La Reine. — Oubliez-vous qui je suis ?
Hamlet. — Non, par la croix, non pas ! Vous
êtes la reine, femme du frère de votre époux et —
si cela pouvait n'être pas ! — vous êtes ma mère.
La Reine. — Bien. Alors je vous enverrai des
gens qui sauront vous parler.
Hamlet. — Allons, allons, et asseyez-vous ; vous
ne bougerez pas ; vous ne sortirez pas que je ne vous
aie tendu un miroir où vous pourrez vous voir jus-
qu'au fond de l'âme.
La Reine. — Que veux-tu faire ? Tu ne veux pas
m'assassiner ? Au secours ! Au secours ! Ho !
Polonius, derrière la courtine. — Quoi ! Ho ! Au
secours ! Au secours ! Au secours !
Hamlet. — Comment donc ? un rat ? Mort ! Pour
un ducat, mort ! ( Il passe son épêe à travers la cour-
tine. )
Polonius. — Oh ! je suis occis ! ( // tombe et
meurt. )
La Reine. — Hélas de moi, qu'as-tu fait ?
Hamlet. — Ma foi, je ne sais pas ; e^-ce le roi ?
La Reine. — Oh ! quelle action furieuse et san-
glante !
Hamlet. — Aâion sanglante, presque aussi
HISTOIRE D'HAMLET 105
méchante, bonne mère, que de tuer un roi et d'épou-
ser son frère.
La Reine. — Que de tuer un roi ?
Hamlet. — Oui, madame, je l'ai dit. {Il soulève
la tapisserie. A Polonius. ) Toi, pauvre sot, brouillon
indiscret, adieu ! Je t'ai pris pour un plus grand ;
prends ta fortune. Tu vois que trop de zèle a son
danger. {A sa mère.) Cessez de tordre vos mains.
Paix ! asseyez-vous, que je vous torde le cœur. Car
ainsi je ferai, s'il e§t de matière malléable, si l'accou-
tumance damnée ne l'a pas bronzé, s'il n'e§t pas une
cuirasse à l'épreuve du sentiment.
La Reine. — Qu'ai-je fait pour que ta langue ose
vibrer d'un bruit si rude contre moi ?
Hamlet. — Un ad:e tel qu'il ternit la grâce et
rougeur de modestie, fait la vertu hypocrite, ôte la
rose du front charmant de l'innocente aimée pour
y marquer la flétrissure, qui fait les vœux du mariage
faux comme serments de joueur ; oh ! une œuvre
telle que du corps nuptial elle arrache l'âme elle-
même et fait de la suave religion une rhapsodie
de paroles. La face du ciel en e§t ardente, oui ; et
ce globe solide et compacte, d'un pitoyable visage,
comme en l'attente du jugement, a la nausée d'âme
de cette aâion.
La Reine. — Hélas de moi ! quelle aâiion qui
gronde si fort et tonne dès la préface ?
Hamlet. — Regardez ici cette image, et celle-là,
figures et portraits de deux frères. Voyez quelle
grâce s'enlace à ces tempes, les boucles d'LIypérion,
le front de Jupiter même, l'œil de Mars qui menace et
commande, une pose semblable à celle du héraut
Mercure quand il prend pied sur une colline qui baise
le ciel ; combinaison et forme en vérité où chaque
I04 WILLIAM SHAKESPEARE
dieu semble avoir marqué son sceau pour dernier
au monde l'assurance d'un homme : c'était votre
mari... Regardez maintenant ce qui suit ; ici, c'eSt
votre mari ; comme un épi gâté qui infeâie le bon
grain de son frère. Avez-vous des yeux ? Vous avez
pu cesser de paître cette belle cime pour vous gaver
à ce marécage ? Ha ! avez-vous des yeux ? Vous ne
pouvez pas dire que c'e§t de l'amour, car à votre âge
la folie du sang s 'eft adoucie, humiliée et s'ac-
commode au jugement ; et quel jugement passerait
d'ici là ? Des sens, sûr, vous en avez, sinon vous
ne pourriez avoir des appétits ; mais, sûr, ces sens
sont paralysés : car la folie ne s'égarerait à ce point,
et jamais sens ne furent tant les serfs du délire qu'ils
ne se réservassent un peu de libre arbitre pour les
servir en une telle différence. Quel démon e§l-ce
qui vous a ainsi attrapée à colin-maillard ? Les
yeux sans le toucher, le toucher sans la vue, les
oreilles sans mains ou sans yeux, l'odorat sans tout,
ou rien qu'une partie malade d'un seul des cinq sens
ne pourrait être aussi ftupide. Oh ! honte, où e§t
ta rougeur ? Rébellion d'enfer, si tu peux te mutiner
dans les os d'une matrone, qu'à la jeunesse enflammée
la vertu soit de cire et fonde à son propre feu ; ne
clame plus la honte quand une passion emportée
donne la charge, puisque la neige flambe si furieuse-
ment et que la raison proftitue le désir.
La Reine. — Oh ! Hamlet ! ne parle pas plus.
Tu tournes mes yeux sur le fond de mon âme et,
là, je vois des taches si noires et si mordantes qu'elles
ne veulent point s'effacer.
Hamlet. — Non ! mais vivre dans la puante sueur
d'un lit gras, mijoter dans la pourriture, se becqueter
de miel et d'amour au-dessus de Tétable à porcs !
HISTOIRE D'HAMLET 105
La Reine. — Oh ! ne parle pas plus ; ces mots,
comme des poignards, me percent les oreilles ; pas
plus, doux Hamlet !
Hamlet. — Un assassin ! et un coquin ! Un valet
qui ne vaut pas le vingtième de la ration de votre
primitif seigneur ! Un roi de cartes ! Un filou de
l'Empire et de la Loi qui, sur un rayon, a volé le
précieux diadème et l'a mis dans sa poche !
La Reine. — Pas plus !
Hamlet. — Un roi de chiffes et de loques î
( L,e spectre paraît. ) Sauvez-moi et planez sur moi
de vos ailes, célestes gardiens ! ( Au spectre. ) Que
désire votre gracieuse figure ?
La Reine. — Hélas ! il e^ fou !
Hamlet. — Ne venez- vous pas gronder votre fils
tardif qui, dans le délai des jours et de la passion,
laisse s'enfuir l'urgente aftion de votre redouté
commandement ? Oh ! dites !
Le Spectre. — N'oublie pas ; cette visitation n'eft
que pour aiguiser ton dessein presque émoussé. Mais
vois, la stupeur écrase ta mère. Oh ! marche entre
elle et son âme qui se débat ! Plus le corps t§t faible^
plus l'imagination agit fort. Parle-lui, Hamlet.
Hamlet. — Qu'avez-vous, madame ?
La Reine. — Hélas ! vous, qu'avez-vous, qui
tendez vos yeux sur le vide et avec l'air incorporel
tenez des discours ? Hors de vos yeux, vos esprits
jaillissent furieusement et, comme aux soldats
endormis pendant l'alarme, vos cheveux couchés,
vivifiant leurs extrémités, sursautent et se dressent»
O cher fils, sur la chaleur et flamme de ton humeur,
verse la fraîche rosée de patience... Sur quoi tenez-
vous vos yeux ?
Hamlet. — Sur lui ! sur lui ! Voyez la livide
io6 WILLIAM SHAKESPEARE
lueur ! Avec cette forme jointe à sa cause, il prêche-
rait à des pierres qu'il les rendrait animées. (Au
spectre. ) Ne me regarde pas, crainte que cet appel
plaintif n'amollisse mes durs desseins : alors ce que
l'ai à faire manquera de forte couleur, larmes peut-
être en place de sang.
La Reine. — A qui parlez-vous ?
Hamlet. — Ne voyez- vous rien là ?
La Reine. — Rien du tout. Pourtant, tout ce qu'il
y a /n, je le vois.
Hamlet. — Et vous n'avez rien entendu ?
La Reine. — Non, rien que nous-mêmes.
Hamlet. — Mais regardez là ! Là, tenez ! la chose
s'enfuit !... Mon père, avec ses vêtements, tel qu'il
vivait ! Tenez, là ! Il sort !... Là ! maintenant i Là !
au portail ! (Sort le spectre.^
La Reine. — Tout cela n'e^ que forgé dans votre
cerveau. Ce sont créations aériennes où le délire
eSt bien habile.
Hamlet. — Délire ? Mon pouls comme le vôtre
bat son temps modéré et a le rythme aussi sain. Ce
n'e§t pas de la folie que j'ai exprimée ! Mettez-moi
à l'épreuve, je redirai tout, mot pour mot : la folie,
d'un saut, battrait la campagne... Mère, pour l'amour
de la grâce, ne vous lénifiez pas, ne vous flattez pas
l'âme que ce n'eât pas votre faute, mais ma folie
qui parle. Ce ne serait là qu'une peau mince sur
la plaie de l'ulcère, pendant que la gangrène noire,
minant tout dedans, infederait, invisible... Confes-
sez-vous au Ciel ; ayez remords du passé, garde de
ce qui va venir ; et ne couvrez. pas l'ortie de fumier
pour la faire plus grasse. Pardonnez-moi cette mienne
vertu, car dans la gloutonnerie de cet âge goutteux;,
la vertu même doit demander pardon au vice, oui.
HISTOIRE D'HAMLET 107
à courbettes et cajoleries, Ja grâce de lui faire du
bien .
La Reine. — Oh ! Hamîet ! tu m'as fendu le cœur.
Hamlet. — Oh ! jetez-en la partie mauvaise et
vivez plus pure avec l'autre moitié. Bonne nuit :
mais n'entrez pas au lit de mon oncle : assumez une
vertu si vous ne l'avez pas. Ce monstre, l'accoutu-
mance, qui dévore toute conscience de nos aftes, ce
démon de l'habitude e§t ange encore en ceci, qu'à
l'exercice des aftions belles et bonnes il donne
aussi bien l'habit et la livrée qui leur iront le mieux.
Contenez-vous cette nuit ; ceci prêtera une sorte de
facilité à la suivante abstinence ; la suivante sera
encore plus facile, car la coutume peut presque
changer le sceau de la nature, et ou bien maîtriser
le démon ou le rejeter d'un miraculeux pouvoir. Une
fois encore, bonne nuit, et quand vous serez dési-
reuse de bénédiftion, c'eét moi qui demanderai la
vôtre. {^Montrant Polonius.) Quant à icelui sire, je
me repens. Mais ainsi a-t-il plu aux cieux de me
punir par ceci et ceci par moi, puisqu'il me faut
être leur fléau et minière... Je vais le ranger et saurai
répondre de la mort que je lui ai donnée. Ainsi, de
nouveau, bonne nuit !... Il faut que je sois cruel
pour être seulement filial ; ainsi mal passe devant
et pire re^te à venir. Un mot encore, bonne dame.
La Reine. — Que faut-il faire ?
Hamlet. — Rien ! à aucun prix, de ce que je vous
ai dit de faire ! Vous laisserez ce bouffi de roi vous
tenter encore à son lit ; folâtre, vous pincer la joue,
vous appeler son petit rat, et vous le laisserez, pour
deux baisers gras ou pour vous avoir tripoté le
cou de ses doigts infernaux, vous amener à lui dévi-
der cette affaire, à lui dire qu'en réalité je n'ai pas de
io8 WILLIAM SHAKESPEARE
foUe, mais que je suis fou par ruse. Ce ne serait que
bon que vous le lui fissiez savoir. Et qui donc,
n'étant que reine, belle, sensée, sage, irait cacher à
un crapaud, à un vampire, à un matou, de si chères
préoccupations ? Qui donc le ferait ? Non, en dépit
de tout sens commun et discrétion, ôtez la chevil-
lette du panier tout en haut du toit, laissez s'envoler
les oiseaux et, comme le singe de la fable, pour en
faire autant, grimpez dans le panier et — patatras —
cassez-vous le cou !
La Reine. — Sois persuadé que si paroles sont
faites de souffle et souffle de vie, je n'ai point de vie
pour souffler ce que tu m'as dit.
Hamlet, — On m'envoie en Angleterre, vous le
savez ?
La Reine. — Hélas ! J'avais oublié, c'a été décidé.
Hamlet. — Il y a des lettres scellées ; et mes
deux camarades d'école, auxquels je me fie comme à
deux vipères crochetées, ce sont eux les porteurs
de l'ordre ; ce sont eux qui me balayent la route
et me font marcher au traquenard. Laissez faire ;
car c'est le jeu de voir l'artificier sauter à sa propre
bombe, et je me trompe bien ou je m'enfoncerai à
une aune au-dessous de leur mine pour les souffler
jusque dans la lune ! Oh ! qu'il e§t doux de voir se
heurter deux manœuvres ! ( Montrant . Polonitis. )
L'homme là me fait faire mes paquets. Je m'en vais
traîner ses tripes dans la chambre à côté. Ma mère,
bonne nuit... En vérité, ce conseiller à cette heure
e§t fort muet, fort renfermé, fort grave, qui dans sa
vie était un niais bavard... Allons, monsieur, pour
en finir avec vous... Bonne nuit, ma mère. {Ils
sortent séparément ^ Hamlet traînant Polonius. )
Aâ:e Quatrième
Premier Tableau
Une chambre dans le Château
SCENE PREMIERE
Le Roi, la Reine, Rosencrantz et Guildenstern
Le Roi. — Il y a quelque chose dans ces soupirs ;
ces profondes angoisses, il faut nous les traduire ;
il e§t bon que nous les comprenions. Où e^ votre
fils?
La Reine. — Accordez-nous la place un temps.
( Sortent Kosencrant':( et Guildenstern. ) Ah ! mon bon
seigneur, qu'ai-je vu cette nuit !
Le Roi. — Quoi, Gertrude? Comment e5t
Hamlet ?
La Reine. — Fou comme l'océan et le vent,
quand tous deux ils luttent à qui sera le plus fort :
parmi le désordre de sa fièvre, il entend, derrière
112 WILLIAM SHAKESPEARE
la courtine, quelque chose qui remue, cingle au
clair sa rapière, crie : " Un rat ! Un rat ! " et dans
cette idée fixe tue, sans l'avoir vu, le pauvre vieil
homme.
Le Roi. — O pesante aâiion ! Ainsi aurait-il
été de nous si nous avions été là. Sa liberté eét pleine
de menaces pour tous ; pour vous-même, vous ;
pour nous ; pour chacun. Hélas, comment sera-t-il
répondu de cette aélion sanglante ? Elle retombera
sur nous, dont la prévoyance aurait dû tenir court,
réprimer et écarter du monde ce jeune homme
insensé. Mais si grand était notre amour que nous
n'avons pas voulu comprendre ce qui le mieux
convenait ; mais, comme un qui héberge une hon-
teuse maladie pour ne point la divulguer, l'avons
laissé ronger jusque sur la moelle de vie. Où c§t-û
parti ?
La Reine. — Tirer à l'écart le corps qu'il a
tué. Et là-dedans sa folie même, comme l'or fin
parmi la gangue de vils métaux, brille pure ; il
pleure ce qui e§t fait.
Le Roi. — O Gertrude, viens-t-en ! A peine
le soleil touchera-t-il les montagnes que nous l'em-
barquerons d'ici ; et cette vilaine aâion, il faut de
toute notre majesté et diplomatie lui donner conte-
nance et l'excuser. Holà, Guilden^em ! ( Kentrent
GuildenBern et Kosencratit-:^.) Amis, tous deux, allez
prendre quelques autres qui vous aident. Hamlet
dans sa folie a tué Polonius et l'a traîné hors de l'ap-
partement de sa mère. Allez à sa recherche, parlez-/»/
doucement et amenez le corps dans la chapelle. Je
vous prie, hâtez- vous en ceci. ( Sortent GuildenBern
et Kosencrant-:(^. ) Allons, Gertrude, nous allons
réveiller nos plus sages amis et leur faire connaître
HISTOIRE D'HAMLET iij
tout ensemble ce que nous entendons faire et ce qui
a été malencontreusement fait. Ainsi peut-être la
calomnie, dont le souffle, par Taxe du monde, droit
comme le canon au blanc, porte le projectile em-
poisonné, frappera à côté de notre nom parmi Tair
invulnérable. Oh, viens-t-en ! Mon âme désolée e^
pleine de désarroi.
Deuxième Tableau
Une autre pièce dans le Château
SCENE II
Ejitre Hamlet
Hamlet. — Rangé au bon coin.
ROSENCRANTZ et GuiLDENSTERN, ai{ dehoTS .
Hamlet ! Lord Hamlet !
Hamlet. — Mais tout doux, quel bruit ? Qui
appelle Hamlet ? Oh ! les voici qui viennent. ( Unirent
'Kosencrant':^ et GuildenHern . )
RosENCRANTZ. — Monseigneut, qu'avez-vous
fait du corps ?
Hamlet. — Repétri dans la poussière d'où il eft
issu.
Rosencrantz. — Dites-nous où il e§t, que nous
puissions l'y lever et le porter à la chapelle.
HISTOIRE D'HAMLET iij
Hamlet. — N'allez pas le croire.
RosENCRANTZ. — Croke quoi ?
Hamlet. — Que je puisse garder votre secret
et pas le mien. D'ailleurs, être interrogé par une
éponge, quelle manière de réplique devrait être faite
par le fils d'un roi ?
RosENCRANTZ. — E§t-ce moi que vous prenez
pour une éponge, monseigneur ?
Hamlet. — Oui, bien, monsieur ; qui boit la
faveur du roi, ses récompenses, ses dignités. Mais
tels officiers rendent au roi le meilleur de leurs
services à la fin. Il les garde, comme un singe, au
coin de sa bajoue, mâchonnés les premiers, les der-
niers avalés. Quand il a besoin de ce que vous avez
glané, il n'y a qu'à vous presser et, éponges, vous
serez sèches comme devant.
RosENCRANTZ. — Je ne vous comprends pas,
monseigneur.
Hamlet. — J'en suis fort aise. Parole de roué
dort à l'oreille d'un sot.
RosENCRANTZ. — Monseigneur, il faut nous dke
où e§l le corps et aller avec nous auprès du roi.
Hamlet. — Le corps eét au roi, mais le roi n'eSt
pas au corps. Le roi n'eêt rien...
GuiLDENSTERN. — Rien, monseigneur ?
Hamlet. — Que rien. Menez-moi auprès de lui.
Cache-cache ! au loup ! cherchez ! cherchez !
Troisième Tableau
Une autre chambre dans le Château
SCENE m
entrent Le Roi et sa suite
Le Roi. — J'ai envoyé le quérir, aussi trouver
le corps . Comme il e§t dangereux que cet homme erre
en liberté ! Cependant nous ne pouvons lui imposer
la force de la loi : il e^ adoré de la foule délirante,
qui n'aime point par sa raison, mais par ses yeux ;
et, où il en e^t ainsi, on pèse la peine du criminel,
jamais le crime. Pour tout glisser en douceur, ce
soudain exil doit sembler mûre délibération: les
maladies désespérées sont guéries par de désespérés
remèdes ou ne le sont jamais. {Entre Kosencrant:^.)
Eh bien ! voyons ; qu'arrive-t-il ?
HISTOIRE D'HAMLET 117
RosENCRANTZ. — Monscigncur, nous ne pou-
vons obtenir de lui où il a caché le corps.
Le Roi. — Mais lui, où eSt-'û ?
RosENCRANTZ. — Là-dehors, monseigneur, sous
garde, attendant votre bon plaisir.
Le Roi. — Amenez-le devant nous.
RosENCRANTZ. — Ho ! Guilden^tem ! Fais entrer
monseigneur. ( Entrent Ham let et Guildenfîern. )
Le Roi. — Voyons, Hamlet, où e§t Polonius ?
Hamlet. — A souper.
Le Roi. — A souper ? Où ?
Hamlet. — Pas où il mange, mais où il e^t
mangé. Certaine convocation de larves politiques
sont à cette heure après lui. Cette larve eét notre
unique empereur en bonne chère ; nous engrais-
sons toutes créatures pour notre graisse et nous nous
engraissons pour les vers ; roi gras et gueux maigre
n'e§t que variété de service, deux plats, mais pour
une table ; voilà la fin.
Le Roi. — Hélas, hélas !
Hamlet. — Un homme peut pêcher avec le ver
qui a mangé d'un roi et manger du poisson qui s'eft
repu de ce ver.
Le Roi. — Que veux-tu dire par là ?
Hamlet. — Rien que de vous faire voir com-
ment un roi peut défiler au long des tripes d'un
gueux.
Le Roi. — Où Q§t Polonius ?
Hamlet. — Au ciel ; envoyez-y voir ; si votre
messager ne l'y trouve pas, allez voir chez l'Autre,
vous-même. Mais en vérité, si vous ne le trouvez
pas ce mois-ci, vous le reniflerez en montant l'es-
calier de la galerie.
Le Roi, à ses serviteurs. — Allez l'y chercher.
ii8 WILLIAM SHAKESPEARE
Hamlet. — II vous attendra.
Le Roi. — Hamlet, cette adion pour ton spécial
salut que nous chérissons autant que vivement
nous déplorons ce que tu as fait, doit te chasser
d'ici, rapide comme la flamme. Par ainsi, prépare-
toi ; la barque e§t prête, le vent e§t là ; les compa-
gnons attendent; tout met le cap vers l'Angleterre.
Hamlet. — Vers l'Angleterre ?
Le Roi. — Oui, Hamlet.
Hamlet. — Bon.
Le Roi. — Bon en effet, si tu connaissais nos
desseins.
Hamlet. — Je vois un ange qui les voit. Mais,
allons, pour l'Angleterre ! Adieu, chère mère.
Le Roi. — Ton tendre père, Hamlet.
Hamlet. — Ma mère : père et mère sont mari
et femme ; mari et femme ne font qu'une chaix,
ainsi donc ma mère. Allons, pour l'Angleterre !
( 7/ sorL )
Le Roi, à Kosencrant^i et à GuildenHern en leur
remettant des lettres. — Suivez-le sur les talons.
Poussez-le à bord en toute hâte. Point de délai ;
je veux qu'il soit parti cette nuit. Allez ; car toutes
choses sont scellées et faites qui d'ailleurs touchent
cette aâPaire. Je vous prie, en hâte. {Sortent Kosen-
frantï(^ et GmldenBern.) Et toi, Angleterre, si tu as
souci de mon amour — ainsi que mon grand pou-
voir peut te l'inspirer, puisque encore paraît la
trace fraîche et rouge de l'épée danoise, et que ta
libre crainte nous rend hommage — tu n'oseras
froidement traiter notre souverain mandat, dont la
HISTOIRE D'HAMLET 119
pleine teneur, par supplique de lettres, comporte
rimmédiate mort d'Hamlet. Fais, Angleterre ; car
il me brûle le sang comme une heâique, et en toi
e^ ma cure. Jusqu'à ce que j'apprenne la chose faite,
quels que soient mes heurs, je ne sentirai pas de
bonheur.
I
Quatrième Tableau
Une plaine en Danemark
SCENE IV
entrent Fortinbras, un Capitaine
et des soldats en marche
Fortinbras. — Allez, capitaine ; saluez de ma
part le roi de Danemark ; dites-lui que par son
congé Fortinbras demande libre passage pour la
marche promise à travers son domaine. Vous
connaissez le rendez-vous ; s'il était que Sa Majesté
désirât rien de nous, nous irions rendre nos devoirs
à ses yeux : et faites-le lui connaître.
Le Capitaine. — Ainsi ferai-je, monseigneur.
Fortinbras. — Avancez doucement. (^'Entrent
Hamlet, Kosencrant:^ et GuildenHern . )
Hamlet. — Mon bon monsieur, à qui sont ces
forces ?
HISTOIRE D'HAMLET izt
Le Capitaine. — Elles sont à Norwège, mon-
sieur.
Hamlet. — Et leur dessein, monsieur, je vous
prie ?
Le Capitaine. — Contre certaine région de
Pologne;
Hamlet. — Qui les commande, monsieur ?
Le Capitaine. — Le neveu du vieux Nor-
wège, Fortinbras.
Hamlet. — Marchent-elles contre le gros de
la Pologne, ou vers quelque frontière ?
Le Capitaine. — A vrai dire et sans point
ajouter, nous nous en allons gagner un petit lopin
de terre où il n'y a d'autre profit que le nom. Il
faudrait payer cinq ducats, cinq, je ne le prendrais
pas à ferme ; et Norwège, ni le Polonais n'en tire-
raient plus grasse monnaie si on le vendait en bloc.
Hamlet. — Mais alors les Polonais jamais ne le
défendront.
Le Capitaine. — Si, il y a déjà garnison.
Hamlet. — Deux mille âmes et vingt mille
ducats ne décideront pas de ce fétu : c'eSt le phleg-
mon de trop de richesse et de paix qui crève au
dedans , et ne montre pas au dehors pourquoi l'homme
meurt. Je vous remercie humblement, monsieur.
Le Capitaine. — Dieu soit avec vous, mon-
sieur. ( Il sort. )
Rosencrantz. — Vous plaira-t-il venir, mon-
seigneur ?
Hamlet. — Je serai avec vous dans l'infant.
Allez un peu devant. ( Sortent Rosetjcrantt^ et Guil-
denfiern. ) Comme toutes occasions informent contre
moi, et donnent l'éperon à ma vengeance veule !
Qu'eSt-ce qu'un homme, si le fort de son gain, le
122 WILLIAM SHAKESPEARE
trafic de ses heures n'e^ que dormir et manger ?
une brute, pas plus. Sûr, celui qui nous créa d'un
si large discours, en sa vision de l'avenir et du passé,
ne nous donna pas cette capacité et divine raison
pour moisir en nous inutilisée. Or, e§t-ce beêtial
oubli ou lâche scrupule de penser avec trop de
précision à l'issue ? — pensée qui, coupée en quatre,
n'a qu'une part de sagesse et toujours trois de couar-
dise — je ne sais pas pourquoi je vis encore pour
dire : " cette chose e§t à faire ", puisque j'ai cause,
volonté, force et moyens, pour la faire. Des exemples,
énormes comme la terre, m'exhortent, témoin ces
bataillons si massifs et si lourds menés par un déli-
cat et tendre prince dont l'esprit, au souffle d'une
ambition divine, nargue l'issue invisible, exposant
toutes choses mortelles et incertaines au pis que
fortune, mort et danger puissent oser, et pourquoi ?
pour une coque d'œuf. Etre réellement grand, ce
n'eSt pas guerroyer sans grand sujet, mais chercher
grandement querelle pour un fétu, quand l'honneur
e^ au jeu. Comment suis-je donc ici, moi qui ai
un père tué, une mère souillée, des excitations de
la raison et du sang... et je laisse tout dormir...
Pendant qu'à ma honte je vois l'imminente mort de
vingt-mille hommes, qui, pour une fantaisie, un
jeu de gloire, vont à la fosse comme on se met au
lit, se battent pour un coin où leurs nombres n'au-
ront point la place de se mesurer, qui n'e^t point
assez tombe pour contenir et cacher les morts ? Oh 1
que de cette heure ma pensée soit sanglante ou qu'elle
ne soit plus 1 ( Il sort. )
Cinquième Tableau
Elseneur
Une chambre dans le Château
SCENE V
Rntrent La Reine, Horatio et un Gentilhomme
La Reine. — Je ne veux pas lui parler.
Le Gentilhomme. — Elle e§t importune, voire
égarée ; son état eSt à faire pitié.
La Reine. — Que veut-elle ?
Le Gentilhomme. — Elle parle fort de son
père ; dit que le bruit court de maintes ruses en ce
monde ; elle marmonne, se frappe le cœur, trépigne
rageusement des brins de paille, et parle de choses
vagues qui n'ont que demi-sens. Son langage n'e^
rien, mais par son incohérence même pousse les
auditeurs à lui donner forme. Ils le creusent et en
rapiècent les mots selon leur propre pensée. Et
d'après les signes de ses yeux, de sa tête, de ses mains.
124 WILLIAM SHAKESPEARE
en vérité il semblerait qu'il y eût là quelque pensée,
encore que très incertaine, pourtant bien triste sans
doute.
Horatio. — Il serait bon qu'on lui parlât, car
elle peut semer de dangereuses conjectures en des
esprits malveillants.
La Reine. — I.aissez-la entrer. ( Le gentilhomme
sort. — A part. ) A mon âme malade, comme en
vraie nature de péché, la moindre futilité semble
préface d'un grand désastre. Tant e^ plein de soup-
çons maladroits le crime, qu'il déborde lui-même,
crainte d'être débordé. ( Centrent le getitilhomme et
Ophêlie. )
Ophélie. — Où e§t la splendide Majesté de
Danemark ?
La Reine. — Eh bien, Ophélie ?
Ophélie, elle chante
Comment connaître ton amant
Au milieu des autres galants ?
A sa coquille au chaperon^
A sa sandale^ à son bourdon.
La Reine. — Hélas ! douce dame, que signifie
cette chanson ?
Ophélie. — Vraiment dites-vous ? Nenni ; je
vous prie, marquez. ( Elle chante. )
La belle, il est mort et en terre.
Il efî mort et s'en eB allé ;
A sa tête est un ga-:(pn vert,
A ses pieds efl un blanc pavé.
Oh ! oh !
La Reine. — Voyons, Ophélie...
Ophélie. — Je vous prie, marquez.
hlanc comme neige, son suaire
HISTOIRE D'HAMLET 125
{Entre le roi. )
La Reine. — Hélas, voyez, monseigneur.
Ophélie, elle chante
Parsemé de douces fleurs^
Fleurs humides mises en terre.
Sous averses d^ amour en pleurs.
Le Roi. — Comment vous trouvez-vous, gen-
tille demoiselle ?
Ophélie. — Bien, Dieu vous aide ! On dit que
la chouette était fille de boulanger. Seigneur, nous
savons ce que nous sommes, mais nous ne savons
pas ce que nous pouvons devenir. Dieu soit à votre
table !
Le Roi. — Songeries à son père.
Ophélie. — Je vous prie, point de paroles
là-dessus ; mais quand on vous demandera ce que
tout cela veut dire, répondez ctci:(Elle chante.)
Demain c'est la Saint- Valentin ;
Fillette, des matines,
A votre fenêtre m'' en viens:
Suis votre Valentine.
Lors se lève, puis lors s'habille ;
Lors la porte il ouvrit:
Et de sa chambre la fille
Plus fille ne sortit.
Le Roi. — Gentille Ophélie...
Ophélie. — Vraiment là, sans point jurer,
j'en dirai la fin. ( Elle chante. )
Par l'Enfant, par la Charité !
Hélas ! oh, fi ! la honte !
Garçon y va s'il eB tenté ;
126 WILLIAM SHAKESPEARE
Parbleu, û^efi grand mécompte.
" Avant de me trousser, fit-elle.
Le mariage on me promit. "
Il répond :
Var le jour, l* eusse j ait la belle.
Si tu n^ avais cherché mon lit.
Le Roi. — Combien de temps y a-t-il qu'elle
e§t ainsi ?
Ophélie. — J'espère que tout ira bien. Il faut
être patient ; mais je ne puis faire que pleurer de
penser qu'on le coucherait dans la terre froide. Mon
frère le saura. Ainsi donc je vous remercie de vos
bons avis. — Avancez, mon carrosse ! — Bonne
nuit, mesdames ; bonne nuit, douces dames ; bonne
nuit ; bonne nuit. ( Elle sort. )
Le Roi. — Suive2-la de près ; qu'on la garde
bien, je vous prie. {Sort Horatio.) Oh ! c'e§t le
poison d'une peine profonde qui jaillit tout de la
mort de son père. O Gertrude ! Gertrude ! Quand
les chagrins viennent, ils ne viennent pas un par
Un, en éclaireurs, mais en bataillons. D'abord son
père tué ; puis votre fils parti, lui-même violent
auteur de son juSte exil ; le peuple, en tourbe, bras-
sant de mauvaises rumeurs en ses murmures pour
la mort du bon Polonius — et nous n'avons fait
que sottement de l'enterrer à la muette — la pauvre
Ophélie arrachée à elle-même et à son beau juge-
ment, sans quoi nous ne sommes qu'images ou
simples brutes. Enfin, menace plus grosse que tout
le reste, son frère c§t en secret revenu de France,
se repaît de sa ^upeur, s'enveloppe de brumes, et
ne manque point de bourdons pour lui emplir les
oreilles de peStUents discours sur la mort de son
HISTOIRE D'HAMLET 127
père ; en quoi le besoin d'accuser, à court de preuves,
ne reculera point à dénoncer notre personne d'oreille
en oreille. O ma chère Gertrude, autant de coups de
meurtrière qui me frappent à mort de toutes parts.
ÇTumulte à l"* intérieur. )
La Reine. — Hélas ! quel t§t ce tumulte ?
Le Roi. — Où sont mes Suisses ? Qu'ils veillent
sur la porte ! ( Entre un autre gentilhomme . ) Que se
passe-t-il ?
Le Gentilhomme. — Gardez- vous, monsei-
gneur. L'Océan, quand il force ses bornes, ne dévore
pas les grèves d'une hâte plus impétueuse que le
jeune Laërtes, avec son gros de rebelles, ne rue à
bas vos officiers. La canaille lui donne du seigneur ;
et, comme si le monde à cette heure seulement
commençait, toute antiquité oubliée, toute coutume
inconnue, ratifiant et appuyant chacune de ses
paroles, ils crient: "A nous ]'éleâ:ion ! Laërtes
sera roi ! " Chaperons, mains, langues, proclament
jusqu'aux nuées : " Laërtes sera roi, Laërtes roi ! '*
La Reine. — Comme ils s'esclaffent à donner
de la voix sur la fausse pi§te ! Oh ! vous êtes à contre-
voie, faux chiens danois î ( Tumulte à r intérieur. )
Le Roi. — Les portes sont enfoncées. {Entre
Eaërtes armé. Des Danois le suivent. )
Laertes. — Où eét ce roi ? Messieurs, demeurez
tous dehors.
Les Danois. — Non, entrons.
Laertes. — Je vous prie, laissez-moi.
Les Danois. — C'eét bon, c'e^ bon. {Us se
retirent en dehors de la porte. )
Laertes. — Je vous remercie : gardez la porte.
O toi, vil roi, rends-moi mon père !
La Reine, — Du calme, bon Laërtes.
128 WILLIAM SHAKESPEARE
Laertes. — La goutte de sang qui e^ calme me
proclame bâtard, me crie " cocu ! " à mon père,
frappe la marque de putain ici même, entre les
chartes et immaculés sourcils de ma fidèle mère.
Le Roi. — Quelle e§t la cause. Laërtes, qui domie
à ta rebellion ce gigantesque aspeâ: ? — Laisse-le,
Gertrude. Ne crains point pour notre personne.
Un tel pouvoir divin encercle un roi que la trahison
n'a qu'une lueur de ce qu'elle désire et n'agit point
à son gré. — Dis-moi, Laërtes, pourquoi tu es
ainsi enflammé. — Laisse-le, Gertrude. — Parle,
mon garçon.
Laertes. — Où e§t mon père ?
Le Roi. — Mort.
La Reine. — Mais non par lui.
Le Roi. — Laisse-lui demander son soûl.
Laertes . — Comment e§t-il venu à mort ? Pas
de tricherie avec moi ! Au diable, le respeâ: de vassal !
les hommages, au démon le plus noir ! La conscience
et la grâce, à l'abîme le plus profond ! Je défie la
damnation. A ce point je m'arrête, je n'ai cure de
ce monde et de l'autre ! Vienne ce qui viendra !
Seulement j'aurai vengeance, et la plus complète,
pour mon père.
Le Roi. — Qui vous en empêchera?
Laertes. — Ma volonté, non l'univers. Quant
à mes moyens, je les ménagerai si bien, qu'ils iront
loin, si faibles qu'ils soient.
Le Roi. — Bon Laërtes, si vous désirez savoir
la vérité sur la mort de votre cher père, c§t-'û écrit
en votre vengeance que vous balaierez à la rafle
partenaires et adversaires, mises gagnées et perdues ?
Laertes. — Rien que ses ennemis.
Le Roi. — Voulez-vous les connaître, alors ?
HISTOIRE D'HAMLET «9
Laertes. — A ses bons amis ainsi largement
j'ouvrirai les bras ; et, comme le doux pélican qui
livre sa vie, je les repaîtrai de mon sang.
Le Roi. — Ah ! voilà que vous parlez en bon
enfant et en vrai gentilhomme. Je suis innocent de
la mort de votre père et j*en éprouve une bien sen-
sible douleur : cela, votre jugement va le percer
aussi net que votre œil perçoit le jour.
Les Danois, derrière la scène. — Laissez-la entrer.
Laertes. — Eh quoi ! quel bruit e§t-cc là ?
{Kentre Ophélie.) O fièvre chaude, dessèche mon
cerveau ! Larmes sept fois salées, corrodez le sens et
la force de mes yeux ! Par le ciel, ta folie sera payée
au poids jusqu'à faire chavirer la balance. O rose
de mai ! Chère fille, bonne sœur, douce Ophélie !
O cieux, e^-il possible que la raison d'une jeune
fille soit aussi mortelle que la vie d'un vieillard !
La nature e§t raffinée en amour, et, dès qu'elle se
raffine, elle jette quelque précieux souvenir sur ce
qu'elle a aimé.
Ophélie, é»//? chante
Tête nue on le mit en bière ;
0 gué, la dondaine, 0 gué ;
Des larmes ont plu sur sa pierre.. .
Adieu mon pigeon.
Laertes. — Si tu avais ta raison, et si tu me
poussais à la vengeance, je serais moins ému.
Ophélie, elle chante. — Il faut chanter : et ron,
ron, ron !... et vous, vous direz ron. Oh ! le joli
refrain de rouet ! C'e^ le faux intendant qui vola la
fille de son maître.
Laertes. — Ce vide Q§t trop plein de sens.
Ophélie, à Laërtes. — Voilà du romarin, ça
-c'est pour le souvenir ; je t'en prie, mon amour.
I50 WILLIAM SHAKESPEARE
souviens-toi ; et voilà des pensées, ça, c'e^ pour la
pensée.
Laertes. — Précepte de folie, pensée selon le
souvenir.
Ophélie, au roi. — Voilà du fenouil pour vous,
et des ancolies. {A la reine. ) Voilà de la rue pour
vous et en voici pour moi ; nous pouvons l'appeler
l'herbe de grâce des dimanches ; oh ! mais il ne faut
pas porter votre rue de la même manière. Voilà une
pâquerette ; je vous donnerai bien des violettes,
mais elles se sont toutes fanées quand mon père
e§t mort. On dit qu'il a fait une bonne fin. {Elle
chante. )
Car mon beau petit Kobin, c'est toute ma joie.
Laertes. — Pensée et affliction, passion, enfer
même, de tout elle fait du charme et de la grâce.
Ophélie, elle chante
Ne repiendra-t-il plus , ô gué?
Ne reviendra-t-il plus ?
Non, non y il efî mort.
En ton lit de mort, dors.
Il ne reviendra plus.
Sa barbe était de neige
Et ses cheveux de lin.
S^en eH allé, s'' en eft allé.
Et nous, tout seuls, avons pleuré:
Pauvre âme. Dieu te protege !
Et toutes les âmes chrétiennes, je prie Dieu».
Dieu vous garde. ( Elle sort. )
Laertes. — Vous voyez cela, ô Dieu !
Le Roi. — Laërtes, il faut que je prenne part à
votre chagrin ou vous me déniez mon droit. Reti-
rons-nous : choisissez à votre gré vos amis les plus
HISTOIRE D'HAMLET 131
sages, et ils entendront et jugeront entre vous et
moi. Si par moyen direâ: ou collatéral ils nous
trouvent impliqué, nous . céderons notre royaume,
notre couronne, notre vie et tout ce que nous nom-
mons nôtre, à vous, partie satisfaite ; mais sinon,
soyez content de nous prêter votre patience et nous
besognerons, d'accord avec votre âme, à lui donner
du contentement.
Laertes. — Qu'il en soit ainsi : mais la manière
de sa mort, l'obscurité de ses funérailles, point de
trophée, d'épée ni d'armoiries sur ses os, ni rite de
noblesse ni formalité de cérémonie — tout cela crie
à voix haute, comme du ciel jusqu'à la terre, qu'il
faut que j'en demande compte.
Le Roi. — Ainsi ferez- vous ; et que, là où e^
la faute, la grande hache tombe. Je vous prie, venez
avec moi. ( I/s sortent.)
Sixième Tableau
Une autre chambre dans le Château
SCENE Vï
Entrent Horatio et un Serviteur
Horatio. — Qui sont les hommes qui veulent
me parler ?
Le Serviteur. — Des gens de mer, monsieur.
Ils disent qu'ils ont des lettres pour vous.
Horatio. — Qu'ils entrent. ( Le serviteur sort. )
Je ne sais de quelle partie du monde me peut venir
ce message, sinon de lord Hamlet. ( Entrent plusieurs
matelots. )
Premier Matelot. — Dieu vous garde, mon-
sieur.
Horatio. — Et toi aussi, mon ami.
Premier Matelot. — Oui bien, monsieur, ainsi
HISTOIRE D'HAMLET 135
lui plaise. Voilà une lettre pour vous, monsieur,
qui vient de l'ambassadeur parti pour l'Angleterre —
si votre nom e§t Horatio comme on me l'a fait en-
tendre.
Horatio, /'/ ///. — " Horatio, quand tu auras
parcouru ceci, donne à ces gens quelque introduction
auprès du roi ; ils ont des lettres pour lui. Nous n'avions
point été deux jours en mer qu'un pirate, d' équipement
fort guerrier, nous donna la chasse. Trop lents de voiles,
nous dûmes assumer une valeur contrainte, et, au grappin,
ie les abordai ; sur l'infîant, ils se dégagèrent de notre
vaisseau, si bien que seul je reHai leur prisonnier. Ils ont
agi avec moi en bons brigands, mais ils savaient ce qu'ils
faisaient. Je suis pour leur fournir un bon retour. Fais,
tenir au roi les lettres que j'ai envoyées et viens me retrou-
ver en même hâte que si tu fuyais la mort. J'ai des mots
à te dire à l'oreille qui te laisseront muet ; pourtant
seront-ils encore trop légers, tant le sujet eH de calibre.
Ces braves gens t'amèneront ou je suis. Kosencrant^ et
GuildenBern cinglent vers l'Angleterre. J'ai bien des
choses à te dire sur eux. Adieu.
" Celui que tu sais bien,
"Hamlet".
( Aux matelots. ) Allons, je vais vous introduire
avec vos lettres. Et faites vite, que vous puissiez
me mener vers celui de la part de qui vous les appor-
tez. ( Us sortent. )
Septième Tableau
Une autre chambre dans le Château
SCENE VII
Entrent Le Roi, et Laertes
Le Roi. — Maintenant, il faut bien que votre
conscience mette le sceau à mon acquittement, et
il faut que vous me placiez dans votre cœur comme
votre ami, puisque vous avez entendu, et d'oreille
savante, que celui qui a tué votre noble père pour-
suivait ma vie.
Laertes. — Il me paraît bien ; mais dites-moi
pourquoi vous n'avez pas procédé contre des aâ:es
si criminels et de nature si capitale, ainsi que par
votre salut, sagesse et toutes choses autres vous y
étiez grandement poussé.
Le Roi. — Oh I pour deux raisons spéciales, qui
HISTOIRE D'HAMLET 135
peut-être à vous sembleront manquer de nerf, mais
pour moi elles sont fortes. La reine sa mère vit
presque de ses regards, et, pour moi, — force ou
faiblesse, quoi qu'il en soit, — elle cSt si conjointe
à ma vie et à mon âme que, ainsi que Ta^re n'a
mouvement que dans son orbe, je n'en ai que par elle.
L'autre motif pour lequel je ne pouvais en venir
à un jugement public, c'eSt le grand amour que le
commun populaire lui porte ; colorant toutes ses
fautes de leur amour, comme la source qui tourne
le bois en pierre, ils mueraient ses fers en parures ;
si bien que mes flèches, trop minces de hampe pour
un vent si aigre, seraient retournées vers mon arc,
non point là où je visais.
Laertes. — Et ainsi, moi, j'ai un noble père
perdu, ime sœur poussée aux bornes du désespoir :
e//e dont le mérite, si la louange a force sur le passé,
défiait en lice le siècle entier sur le fait de ses per-
fections — mais ma vengeance viendra.
Le Roi. — Ne torturez pas vos sommeils
là-dessus ; ne croyez pas que nous soyons de compo-
sition si plate ni si veule que de nous laisser secouer
la barbe où il y a danger, et croire que c'e^t passe-
temps. Bientôt vous en ouïrez plus long ; j'aimais
votre père, et nous nous aimons nous-mêmes, et
cela, j'espère, vous permettra d'imaginer... ( Efifre
un /messager. ) Quoi là ? Quelles nouvelles ?
Le Messager. — Des lettres, monseigneur,
d'Hamlet; ceci à Votre Majefté; ceci à la reine.
Le Roi . — D'Hamlet ? Qui les a apportées ?
Le Messager. — Des matelots, monseigneur,
m'a-t-on dit ; je ne les ai point vus ; elles m'ont été
données par Claudio ; il les a rerues de celui qui les
a apportées.
136 WILLIAM SHAKESPEARE
Le Roi. — Laërtes, vous allez entendre. — Lais-
sez-nous. (Le messager sort, fl lit.) ''^Puissante
Altesse, sache-:(^ que fai été débarqué nu da?îs votre
royaume. Demain f implorerai la faveur de contempler
votre vue royale en laquelle, vous en ayant d'abord demandé
la grâce, je vous conterai F occasion de mon soudain et
en-'ore plus étrange retour.
" Hamlet ".
Que peut signifier ceci ? Tous les autres sont-ils
revenus ? ou e§t-ce quelque tromperie, et il n'y
a rien de tel ?
Laertes . — Reconnaissez-vous la main ?
Le Roi. — Ce§t l'écriture d'Hamlet : "Nu ! *'
et dans un poat-scriptum ici, il dit : " Seul ". Quel
e§t votre avis ?
Laertes. — Je m'y perds, monseigneur. Mais
qu'il vienne ! Tout mon cœur angoissé se ranime à
la pensée que je vivrai pour lui dire à la gorge :
*' Voilà ce que tu as fait ! "
Le Roi. — S'il en eft ainsi, Laërtes, — et comment
en serait-il autrement?... — Vous laisserez- vous
mener par moi ?
Laertes. — Oui, monseigneur, pour peu que
vous ne me meniez pas à un apaisement.
Le Rot. — A on propre apaisement. S'il e§t
revenu maintenant, s'il renâcle devant son voyage,
et qu'il entende ne plus l'entreprendre, je pratiquerai
sur lui une manœuvre déjà mûre en mon dessein,
sous laquelle il ne saurait faillir de tomber ; et pour
sa mort nul ne soufllera reproche, mais même sa
mère innocentera la pratique et dira que c'est acci-
dent.
Laertes. — Monseigneur, je me laisserai mener ;
HISTOIRE D'HAMLET 137
encore plus si vous pouvez disposer en sorte que
moi je sois Tin^trument.
Le Roi. — VoUà qui va bien. On vous a fort vanté
depuis votre départ et cela en présence d'Hamlet,
pour une qualité où, dit-on, vous brillez. La somme
assemblée de vos parties ne lui arrachait pas telle
envie que celle-là seule qui, à m.es yeux, e§t de rang
bien indigne.
Laertes. — Quelle partie est-ce là, monseigneur ?
Le Roi. — Ce n'c^t qu'un ruban au bonnet de
jeunesse, — et pourtant utile, — car à jeunesse
pas moins ne sied la légère et négligente livrée
qu'elle porte, qu'à l'âge rassis fourrures et robes
noires, qui touchent santé et dignité. Voilà deux
mois, il y avait ici un gentilhomme de Normandie ;
j'ai vu moi-même les Français et j'ai servi contre
eux et ils font rage de cavalerie ; mais ce galant y
était féé, comme soudé à sa selle ; et faisait de son
cheval aussi merveilleuses adions que s'il eût été
incarné pf.r demi-nature à la brave bête ; tant
excellait-il ma pensée qu'en imagination de voltes
et de tours je reiïtais au-dessous de ce qu'il faisait.
Laertes. — Un Normand, dites-vous ?
Le Roi. — Un Normand.
Laep.tes. — Sur ma vie, Lamord.
Le Roi. — Lui-même. ,+
Laertes. — Je le connais bien. C'e^t en vérité
le diadème et joyau de la contrée.
Le Roi. — Il vous rend.iit hommage et vous don-
nait pour maître en l'art et exercice de l'escrime, et
particulièrement à la rapière, tant qu'il s'écr'ait
que ce serait belle vue vraiment si on vous trouvait
un partenaire. Les escrimeurs de sa nation, jurait-il,
n'avaient ni bonne attaque, ni bonne garde, ni bon
138 WILLIAM SHAKESPEARE
œil, au prix de vous. Monsieur, ces paroles enveni-
mèrent Hamlet d'envie, au point qu'il ne put se
défendre d'implorer votre soudain retour pour
jouter avec lui. Maintenant, de là...
Laertes. — De là, monseigneur?
Le Roi. — Laërtes, aimiez-vous votre père ? Où
êtes- vous comme une peinture de douleur, une
image sans cœur ?
Laertes . — Pourquoi me demandez-vous cela ?
Le Roi. — Non que je croie que vous n'aimiez
pas votre père, mais c'e^ que je connais qu'amour
e§t engendré par le temps, et c'e§t que je vois, par
exemples d'expérience, que le temps en modifie
l'étincelle et le feu. Au centre de la propre flamme
d'amour vit une sorte de mèche ou lumignon qui
l'abat ; et rien ne dure en constante bonté, car bonté
se tourne en pléthore, et meurt de son trop-plein ;
ce que nous voulons faire, il faudrait le faire quand
nous le voulons, car ce " voulons " change, et a
d'atermoiements et de délais autant qu'il y a de
langues, ou de mains, ou d'accidents ; et puis ce
" voulons " e^ comme le soupir épuiseur d'âme qui
blesse en soulageant. Mais au vif de l'ulcère. Hamiet
revient ; qu'êtes-vous prêt à faire pour vous mon-
trer fils de votre père en aftions plus qu'en paroles ?
Laertes. — A lui couper la gorge à l'église.
Le Roi. — En effet, Û n'eét point de lieu où le
meurtre doive trouver asile ; la vengeance ne doit
pas connaître de bornes. Mais, bon Laërtes, voulez-
vous faire ceci : vous tenir clos à la chambre ?
Hamlet, à son retour, apprendra que vous êtes ici.
Nous le ferons piquer par des gens qui vanteront vos
prouesses et mettront double vernis à la gloire que
le Français vous a donnée ; en somme, nous vous
HISTOIRE D'HAMLET 139
mettrons aux prises, et nous engagerons des paris
sur vos têtes. Lui qui e§t insouciant, généreux et
incapable de machinations, n'examinera pas les
fleurets, de sorte que, bien aisém.ent, ou par quelque
tour de passe-passe, vous pourre2 choisir une épée
démouchetée, et, dans une botte secrète, vous payer
de votre père .
Laertes. — Ainsi ferai-je ; et, à ce dessein, je
veux oindre mon épée. J'ai acheté un oignement
d'un bateleur, si mortel que rien que d'y tremper le
couteau, où le sang eét tiré, point d'emplâtre rare,
composé de tous les simples qui ont quelque vertu
sous la lune, pour sauver de mort l'objet qui n'en
a été qu'effleuré ; je toucherai ma pointe de cette
contagion : si seulement je l'égratigne, ce sera la
mort.
Le Roi. — Voyons, pensons-y encore ; pesons
l'accommodement et de temps et de moyens propres
à notre entreprise. Si ceci manquait, si notre dénoû-
ment paraissait à travers nos rôles mal joués, mieux
vaudrait ne pas essayer. Il faut donc un arrière-
projet, ou un second, qui puisse tenir, si celui-ci
claque à l'épreuve. Doucement — attendez-nous,
faisons un pari solennel sur votre adresse... — je
le tiens ! Au moment où dans votre passe vous serez
échauffés et altérés, — et à cette fin, vous pousserez
Tos bottes plus violentes, — s'il demande à boire,
je lui ferai préparer une coupe tout à propos ; si
seulement il la touche des lèvres, au cas où, par
hasard, il échapperait à votre coup empoisonné,
notre projet tiendrait bon encore. Mais arrêtez,
quel e§t ce bruit? {Ej7tre la reine.) Qu'e§t-ce, ma
douce reine ?
La Reine. — Un malheur marche sur l'autre.
I40 WILLIAM SHAKESPEARE
tant ils se suivent de près. Votre sœur c§t noyée,
Laërtes.
Laertes . — Noyée ? Dieu ! où ?
La Reine. — Il y a au bord d'un rû un saule
oblique, qui mire ses feuilles chenues à la vitre de
Teau ; là elle descendit avec de fantasques guirlandes
de soucis, d'orties, de pâquerettes et de ces longues
fleurs pourpres à qui les rudes bergers donnent un
nom plus grossier, mais que nos froides filles
appellent doigts-de-mort : et, comme elle se haussait
pour couronner les branches pendantes de ses dia-
dèmes d'herbes, un méchant rameau se rompit, et
voilà que trophées agréâtes, elle-même, tout tomba
dans le rû qui pleure. Ses robes flottèrent large et,
comme une ondine, un temps la firent nager ; et,
dans ce temps, elle chantait des paroles de vieux
airs, comme insconciente de sa détresse, ou comme
une créature native habitante de l'eau. Mais guère
ne dura que ses hardes, lourdes et embues, ne firent
plonger la pauvre fille de son lai mélodieux dans une
vase de mort.
Laertes. — Hélas ! alors, elle e§t noyée !
La Reine. — Noyée, noyée.
Laertes. — Flots sur flots, pauvre Ophélie I
Je voudrais arrêter mes larmes, mais c'eSt notre
faiblesse ; la nature tient ses droits contre toute
honte ; quand elles auront coulé, je n'aurai plus en
moi rien de ce qui e§t femme. Adieu, monseigneur ;
j'ai là des paroles de feu qui flamboieraient, mais cet
égarement vient les éteindre. ( Il sort. )
Le Roi. — Il faut le suivre, Gertrude. Ah I que
j'ai eu à faire pour calmer sa rage ! J'ai peur que ceci
ne l'excite à nouveau. Viens donc, il faut le suivre.
( Ils sortent. )
(•l
Ade Cinquième
I4>
Premier Tableau
Un Cimetière
SCENE PREMIERE
Entrent Deux Vilains, avec des bêches et des boues
Premier Vilain. — C'e§t-y qu'on doit Tenterrer
d'enterrement chrétien celle qui, à son vouloir, va
quéri' son propre salut ?
Deuxième Vilain. — Je te dis que si ; et, en
conséquence, fais sa tombe tout droit. L'enquêteur
a tenu sa séance dessus et prononcé enterrement
chrétien.
Premier Vilain. — Comment cela se peut-il, à
moins qu'elle ne se soit noyée en légitime défense ?
Deuxième Vilain. — Eh bien ! c'e^ ce qu'on a
prononcé .
Premier Vilain. — Cela doit être se offendendo ;
144 WILLIAM SHAKESPEARE
cela ne peut être autre chose. Car voilà le point : si
je me noie sciemment, cela implique un aâie ; et
un ade à trois branches ; à savoir : agir, faire et
exécuter. Argo^ elle s'e^t noyée sciemment.
Deuxième Vilain. — Nenni ; mais écoute donc,
compère fossoyeux.
Premier Vilain. — Permets-moi. Voici l'eau ;
bon ; voilà l'homme ; bon ; si l'homme va dans
cette eau et se noie, c'eSt que, bon gré, mal gré,
il y va ; marque bien cela ; mais si l'eau vient à
l'homme et le noie, il ne se noie pas lui-même :
argOy celui qui n'eât pas coupable de sa propre mort,
n'abrège pas sa propre vie.
Deuxième Vilain. — Mais, e§t-ce la loi ?
Premier Vilain. — Oui-da, pardi ; loi d'en-
quêteur.
Deuxième Vilain. — Veux-tu que je te dise la
vérité ? Si elle n'avait pas été dame de qualité, elle
aurait été enterrée hors d'enterrement chrétien.
Premier Vilain. — Ouais, tu l'as dit. Et ce
n'eSt que plus grande pitié que les hautes gens aient
faveur en ce monde de se noyer ou de se pendre
plus que leurs pareils chrétiens. Allons, ma bêche.
Il n'y a point d'ancienne noblesse que celle des jar-
diniers, puisatiers et fossoyeurs ; ils maintiennent
la profession d'Adam.
Deuxième Vilain. — Etait-il noble ?
Premier Vilain. — C'eSt le premier qui ait
jamais eu droit de haute main.
Deuxième Vilain. — Ouais, il n'en avait point
du tout.
Premier Vilain. — Eh quoi ! es-tu païen ?
Comment comprends-tu l'Ecriture ? L'Ecriture dit :
** Adam bêchait la terre. " Pouvait-il bêcher sans
HISTOIRE D'HAMLET ï4î
mains ? Je m'en vais te poser une autre question.
Si tu ne réponds pas ju§te, tu donneras ta langue...
Deuxième Vilain. — Vas-y.
Premier Vilain. — Qui eSt-ce qui bâtit plus
fort que le maçon, le constructeur ou le charpentier ?
Deuxième Vilain. — Le faiseur de gibets, car
ce bâtis-là survit à mille locataires.
Premier Vilain. — Voilà un trait d'esprit qui
me plaît, ma fois ! Gibet c§t bon; mais en quoi
e§t-il bon ? Il e§t bon à ceux qui font mal ; or, toi
tu fais mal en disant que le gibet c§t bâti plus fort
que l'Eglise : argo^ le gibet peut être bon pour toi.
Allons, recommence.
Deuxième Vilain. — Qui bâtit plus fort qu'un
maçon, un constructeur ou un charpentier ?
Premier Vilain. — Oui, dis-le moi, et je t'en-
voie paître.
Deuxième Vilain. — Par ma foi, voilà que je
le sais.
Premier Vilain. — Allons.
Deuxième Vilain. — Ah ! dame, je ne sais
plus. ( Rntrent Ham let et Horatio au loin. )
Premier Vilain. — Allons, ne te tarabuSte plus
Tentendement là-dessus, car on a beau battre l'âne
rétif, il n'en change pas son pas. Et la prochaine
fois qu'on te fera cette question, tu diras: "le fos-
soyeur ". Les maisons qu'il fait durent jusqu'au
jugement. Et maintenant, donne un coup de pied
jusque chez Yaughan, et va me chercher un coup à
boire. {Sort le deuxième vilain^
Premier Vilain, /'/ bêche et chante
Dans ma jeunesse, ahan ! amour
Semblait, han ! doux, je pense ;
146 WILLIAM SHAKESPEARE
Trop courtes les heures du jour
Han ! pour ma convenance.
Hamlet. — Cet homme n'a-t-il donc pas le senti-
ment de son travail, qu'il chante en creusant des
fosses ?
Horatio. — La coutume en a fait pour lui im
exercice machinal.
Hamlet. — C'eét bien cela. La main qui ne
travaille guère a le sens plus délicat.
Premier Vilain, il chante
Mais la vieillesse^ à pas de loup,
AT a grippé dans sa serre.
Han ! comme un autre tout à coup
Débarqué sur la terre.
( Il retourne un crâne. )
Hamlet. — Ce crâne a eu une langue et a pu
chanter jadis ; comme ce drôle en giifle la terre,
pas moins que si ce fût la mâchoire de Caïn, qui
commit le premier meurtre. C'était peut-être l'occi-
put d'un politique, sur lequel cet âne aujourd'hui
a le pas ; un qui s'imaginait circonvenir Dieu, ne
se pourrait-il pas ?
HoRATio. — Il se pourrait, monseigneur.
Hamlet. — Ou d'un courtisan qui savait dire :
" Bonjour, mon doux seigneur ! Comment vas-tu,
mon doux seigneur ? " C'était peut-être monsei-
gneur Un tel qui louangeait le cheval de monsei-
gneur Un tel, songeant à le lui quémander, ne se
pourrait-il pas ?
HoRATio. — Voire, monseigneur .
Hamlet. — Oui, c'e^t cela. Et maintenant à
milady Larve ; bouche cave et la nuque choquée à
la pelle d'un bedeau de cimetière. Voilà belle révo-
HISTOIRE D'HAMLET 147
lution si nous avions l'art de la voir. Ces os n'ont
donc coûté que la peine de les nourrir, pour qu'on
puisse ainsi jouer avec aux quilles ? J'ai froid aux
rriens d'y penser.
Premier Vilain, // chante
Ahan ! //m pioche ! ahan ! ma pelle !
Han ! fin drap de linceul.
Lm fosse en marne, ahan ! est belle y
Uhôte j sera tout seul.
(Il retourne un autre crâne.)
Hamlet. — En voilà un autre ; pourquoi ne
serait-ce pas le crâne d'un notaire ? Où sont ses
fatrasseries maintenant, ses grabelleries , ses subver-
sions, salvations et chicanes ? Pourquoi soufFre-t-ii
maintenant que ce vilain drôle lui daube sur le
museau avec sa pelle sale, et que ne lui fait-il cita-
tion pour coups ? Hum ! Ce bonhomme était peut-
être en son temps grand acheteur de terres, avec ses
écritures, ses reconnaissances, ses charges, ses du-
pliques, tripliques et recollements ; e^t-ce là îa
finasserie de ses finesses et la conclusion de ses
conclusions que d'avoir sa fine trogne pleine de
fine ordure ? E^t-ce que ses garants ne lui garanti-
ront pas plus d'épices et de doubles cpices que ta
longueur et la largeur d'un couple de contrats ?
Les seules minutes de ses titres de propriété tien-
draient à peine dans cette boîte ; et faut-il que le
titulaire lui-même n'ait point davantage, ha ?
HoRATio. — Pas un grain de plus, monsei-
gneur.
Hamlet. — Le parchemin ne se fait-il pas avec
des peaux de mouton, Horatio ?
148 WILLIAM SHAKESPEARE
Horatio. — Oui, monseigneur, et même avec
des peaux de veau.
Hamlet. — Eh hien^ ce sont des moutons et des
veaux qui placent là leur assurance. Je veux parler
à cet homme. — Quelle e§t cette fosse, hé là ?
Premier Vilain. — La mienne, monsieur. (7/
chante, )
ha fosse en marne, ahan ! esl belle ^
U hôte y sera tout seul.
Hamlet. — Je pense qu'elle soit tienne vrai-
ment, car tu y es.
Premier Vilain. — Vous n'y êtes pas, monsieur,
et par ainsi elle n'eft point vôtre ; pour ma part,
y étant, je ne m'y étends, et pourtant elle e§t mieime.
Hamlet. — Tu n'y es pas, quand tu y es, et
que tu dis qu'elle e^ tienne; elle e§t pour le mort,
non pour le vif ; donc tu n'y es pas.
Preiviier Vilain. — Hé, j'y suis bien vif, mon-
sieur : ma vivacité bondit de moi à vous.
Hamlet. — Pour quel homme la creuse-tu ?
Premier Vilain. — Pas pour un homme, m.on-
sieur.
Hamlet. — Quelle femme alors ?
Premier Vilain. — Pas pour une femme non
plus .
Hamlet. — Qui doit-on y enterrer?
Proiier Vilain. — Une qui a été femme, mon-
sieur ; mais, paix à son âme, elle e^ morte.
Hamlet. — Comme le drôle eât positif ! Il nous
faut parler au compas, ou nous serons perdus par
l'équivoque. Par le ciel, Horatio ! voilà trois ans
que je le remarque ; notre siècle s'eét mis à faire
tant de pointes que le pied plat du vilain monte sur
HISTOIRE D'HAMLET 149
le talon du courtisan, jusqu'à lui frotter les enge-
lures. — Combien de temps 7 a-t-il que tu es fosso-
yeur ?
Premier Vilain. — De tous les jours de l'année
je m'y suis mis celui-là que notre feu roi Hamlet
vainquit Fôrtinbras.
Hamlet. — Combien de temps y a-t-il de cela ?
Premier Vilain. — Vous n'en savez rien ? Pas
un sot qui ne le sache. C'eét le jour même que le
jeune Hamlet vint au monde, celui qui t§t fou et
qu'on a envoyé en Angleterre ?
Hamlet. — Oui-da, voire. Pourquoi l'a-t-on
envoyé en Angleterre ?
Premier Vilain. — Mais parce qu'il était fou :
il y retrouvera ses esprits ou sinon cela n'y fera
pas grand chaut.
Hamlet. — Et pourquoi donc ?
Premier Vilain. — On n'y verra rien dans ce
pays-là ; dans ce pays-là tous les gens sont aussi
fous que lui.
Hamlet. — Comment eêt-il devenu fou ?
• Premier Vilain. — Bien étrangement, à ce
qu'on dit,
Hamlet. — Comment " étrangement " ?
Premier Vilain. — Ma foi, c'est tout ju^e en
perdant l'esprit.
Hamlet. — En quoi s'c^t-il égaré ?
Premier Vilain. — Pardi ! en quoi, mais en
notre pays, en Danemark ! J'ai été bedeau de cime-
tière ici, tel que vous me voyez et tout petit, voilà
trente ans.
Hamlet. — Combien de temps un homme peut-
il rester en terre avant de pourrir ?
Premier Vilain. — Ma foi, s'il n'e^ pas pourri
MO WILLIAM SHAKESPEARE
avant sa mort, — comme nous voyons tant de corps
véroles de nos jours qui tiennent à peine quand on
les met dedans, — ça vous durera bien huit ans ou
neuf ans : un tanneur vous durera neuf ans.
Hamlet. — Pourquoi lui plus qu'un autre ?
Premier Vilain. — Eh bien ! monsieur, c*eit
que son cuir eSt si tanné par le métier, qu'il tient l'eau
une bonne pièce de temps, et voyez-vous, l'eau c'e^
une forte gâcheuse de vos gueusards de corps.
Ainsi voilà un crâne, tenez ; ce crâne eêt reSté dans
la terre voilà vingt-trois ans.
Hamlet. — A qui était-il ?
Premier Vilain. — A un gueux de bon fou
qu'il était ; à qui croyez-vous qu'il était ?
Hamlet. — Non, là, je ne sais pas.
Premier Vilain. — Pe.^te soit de lui ! Coquin
de fou ! Il me renversa un pot de vin d'Allemagne
sur la tête, un jour. Cettui crâne, monsieur, était
le crâne d'Yorick, bouffon du roi.
Hamlet. — Celui-ci ?
Premier Vilain. — Tout ju^te celui-là.
Hamlet. — Fais-moi voir. {Il prend le crâne.)
Hélas ! pauvre Yorick ! Je l'ai connu, Horatio ; un
être de farce infinie, de fantaisie très exquise ; il
m'a porté sur son dos mille fois : et maintenant,
combien ceci me répugne en mon imagination ! La
gorge m'en lève ! Là pendaient ces lèvres que j'ai
baisées je ne sais combien de fois. — Où sont tes
badineries maintenant ? Tes gambades ? Tes chan-
sons ? Tes éclats de joyeuseté qui faisaient s'esclaflFer
toute la tablée ? Pas une maintenant pour railler
ta propre grimace ? Quoi ! tout à fait clique-
mâchoire ? Allons, va-t-en trouver milady dans sa
chambre et dis-lui que, dût-elle mettre un pouce de
HISTOIRE D'HAMLET i j i
fard, c'est à ce charme qu'il faut en venir ; fais-la
rire du mot. — Je te prie, Horatio, dis-moi une
chose.
Horatio. — Et laquelle, monseigneur ?
Hamlet. — Penses-tu qu'Alexandre ait eu cette
mine dans la terre ?
Horatio. — Celle-là même.
Hamlet. — Et la même odeur ? Pouah ! {Il laisse
tomber le crâne. )
Horatio. — Celle-là même, monseigneur.
Hamlet. — A quels vils usages nous pouvons
retourner, Horatio ! Pourquoi l'imagination ne
pourrait-elle relever la trace de la noble poussière
d'Alexandre jusqu'à ce qu'elle la trouve bouchant
un trou de bonde ?
Horatio. — Ce serait scruter trop curieuse-
ment que de scruter jusque-là.
Hamlet. — Non, ma foi, pas un grain ! Il n'y
a qu'à l'y suivre avec suffisamment de discrétion
et de probabilité pour déduire ; r.insi par exemple :
Alexandre eft mort ; Alexandre a été enterré,
Alexandre retourne en poussière ; poussière e§t
terre ; de terre nous faisons argile ; et pourquoi,
de cette argile en laquelle il s'eft: mué, ne pourrait-on
boucher une pipe de bière ?
U impérial César ^ mort, se tourne en argile y
'Et peut clore unpertuis à tous les vents ouvert ;
Ah ! ce limon qui tint P univers immobile
Kapetasse un vieux mur contre bise d^ hiver !
Mais chut ! mais chut ! à l'écart ! Voici venir le roi.
( Entrent prêtres y etc., en procession ; le corps d'Ophélie,
EaërteSy un cortège de deuil. Le roi, la reine, leur suite, etc^
Hamlet. — La reine ! Les courtisans ! Qu'eft-cc
152 WILLIAM SHAKESPEARE
donc qu'ils suivent ? Et avec ces cérémonies écour-
tées ? Cela e§t signe que ce corps, qu'ils suivent,
d'une main désespérée attenta à sa propre vie, et que
c'était personne de rang. Tenons-nous cois et
attendons. ( // se retire à r écart avec Horatio. )
Laertes. — Pas d'autres cérémonies ?
Hamlet. — Ceci e^ Laërtes, un très noble jou-
venceau : marquons.
Laertes. — Pas d'autres cérémonies?
Le Premier Prêtre. — Ses obsèques ont eu
toute la largeur qui nous était permise; sa mort
fut douteuse ; et si ce n'était qu'un souverain
commandement balance la règle, elle devrait être
logée en terre profane jusqu'à la trompette du juge-
ment ; sur elle nous devrions répandre non des
prières charitables, mais tessons de pots, galets et
pierres. Pourtant ici on lui accorde les couronnes des
vierges, ses blancs parements et la cloche pour l'ame-
ner à sa dernière demeure.
Laertes. — Et on ne peut faire rien de plus ?
Le Premier Prêtre. — Rien de plus. Nous pro-
fanerions le service des morts en lui chantant le
Requiem et Y In pace des âmes défuntes en grâce.
Laertes. — Mettez-la dans la terre et que de sa
chair blanche et impolluée jaillissent des violettes ! —
Je te le dis en vérité, prêtre rogue, ange d'élection
sera ma sœur, quand toi tu seras dans les pleurs et
les grincements de dents !
Hamlet, à Horatio. — Quoi ! la tant belle
Ophélie ?
La ^m.^^. Jetant des fleurs. — T>OMy. parfums à la
si douce ; adieu ! J'espérais que tu serais la femme de
mon cher Hamlet ; je pensais semer de fleurs ton
lit nuptial, douce fille, non en joncher ta tombe.
HISTOIRE D'HAMLET 133
Laertes, — Oh ! qu'une triple peine tombe
dix fqis triplée sur cette maudite tête dont la méchante
action t'a privée de ta délicate raison ! Attendez ! ne
la couvrez pas de terre, jusqu'à ce que je l'ai prise
une fois encore dans mes bras . ( Il saute dans la
fosse. ) Maintenant, empilez votre poussière sur
vif et mort, jusqu'à ce que de ce tertre vous ayez fait
une m.ontagne qui surplombe le vieux Pélion ou la
cime bleuie de ciel de l'Olympe.
Hamlet, s'* avançant. — Qui e^ celui dont le
deuil porte une telle emphase, dont la phrase de
douleur conjure les planètes errantes et les arrête,
tandis qu'elles l'ouïssent, frappées de stupeur ? Ceci
c'e^t moi, Hamlet le Danois ! ( Il saute dans la fosse. )
Laertes, lui bondissant â la gorge. — Le diable
emporte ton âme !
Hamlet. — Mauvaise prière 1 Je te prie, ôte
tes doigts de ma gorge ; car bien que je n'aie point
la rate échauffée ou prompte, cependant il y a en moi
quelque chose de dangereux que ta sagesse fera
bien de craindre. A bas ta main !
Le Roi. — Séparez-les.
La Reine. — Hamlet, Hamlet !
Tous. — Messieurs !
Horatio. — Mon bon seigneur, calmez-vous.
( he s assistants les séparent et ils sortent de la fosse. )
Hamlet. — Mais je me colleterai avec lui là-
dessus jusqu'à ce que mes paupières soient lasses
de battre.
La Reine. — O mon fils, sur quoi ?
Hamlet. — J'aimais Ophélie. Quarante-mille
frères ne pourraient avec toute leur quantité d'amour
parfaire la somme du mien. — Toi, que ferais-tu
pour elle ?
154 WILLIAM SHAKESPEARE
Le Roi. — Oh ! il e§t fou, Laërtes.
La Reine. — Pour l'amour de Dieu, laissez
passer.
Hamlet. — Sang Dieu, fais -moi voir ce que tu
feras ! Veux-tu pleurer ? Veux-tu te battre ? Veux-tu
jeûner ? Veux- tu te lacérer ? Veux-tu boire du fiel ?
Manger une hydre ? Moi, je le ferai ! Viens-tu ici
piauler, me braver à la face, en sautant dans sa
tombe ? Fais-toi enterrer vif avec elle ; moi aussi
je le ferai. Et si tu hâbles de montagnes, qu'on jette
sur nous des millions d'acres, jusqu'à ce que notre
terre, flambant sa nuque à la torride zone, fasse de
rOssa une verrue ! Ah ! si tu veux vibrer, je beu-
glerai aussi fort que toi !
La Reine. — C'e^ pure folie. Ainsi un temps
Taccès va le posséder ; tout à l'heure, patient comme
la colombe quand ses oisillons d'or éclosent, son
silence couvera tête basse.
Hamlet, à Laërfes. — Ecoutez, vous, monsieur.
Pour quelle raison me traitez- vous ainsi ? Je vous ai
toujours aimé. — Mais peu importe ; Hercule
lui-même exalterait ses eflForts, le chat miaulerait,
le chien aboîrait son soûl.
Le Roi. — Je vous prie, bon Horatio, suivez-le.
( A Laè'rUs. ) Fortifiez votre patience par notre
discours d'hier soir. Nous allons mener la chose
à bout tout à rheure. — Bonne Gertrude, faites
veiller sur votre fils. — Cette tombe aura un monu-
ment durable : bientôt nous verrons l'heure du
calme ; jusque là, procédons en patience. (7/f
jortent. )
\>^
Deuxième Tableau
Une salle dans le Château
SCENE II
Entrent Hamlet et Horatio
Hamlet. — Voilà pour ce point, monsieur;
maintenant, arrivons à l'autre ; vous vous souvenez
de tous les détails ?
HoRATio. — Si je me souviens, monseigneur !
Hamlet. — Monsieur, en mon cœur, il y avait
une espèce de lutte qui ne me laissait pas dormir ;
m'était avis reposer plus mal que des mutins aux
fers. Soudain — et louée soit la soudaineté, qui nous
montre que notre indiscrétion parfois nous fait
bon service où nos profonds desseins s'effacent ;
et ceci doit nous apprendre qu'il y a un Dieu qui
dispose nos propos, quelque forme que nous y
mettions .
156 WILLIAM SHAKESPEARE
Horatio. — Oe§t très certain.
Hamlst. — Je me levai de ma cabine, je m*en-
tortillai dans ma cape de mer, et, dans Tobscurité,
à tâtons, je trouvais les lettres ; je maniai le paquet
à mon désir, et enfin je me retirai de nouveau dans
ma chambre. Là, je m'enhardis ( la crainte oublie
les façons) et je descellai leur grande commission.
J*y trouvai, Horatio, ô coquinerie royale ! un ordre
formel entremêlé de maintes raisons touchant le
salut du Danemark non moins que de l'Angleterre,
— et oh ! le noir épouvantement de me laisser
vivre, — pour que sur le vu de la dépêche, sans
délai, non pas même le temps de mettre la hache à
la meule, on me tranchât la tête.
HoRATio. — E^-il possible ?
Hamlet. — Voiià la commission : tu la liras à
loisir. Mais veux-tu savoir ce que je fis ?
HoRATio. — Je vous en supplie.
Hamlet. — Ainsi pris dans un filet de vilenies
( avant d'avoir fait un prologue à ma cervelle, elle
avait commencé l'intrigue), je m'assis, je devisai
une nouvelle commission et je l'écrivis de belle
main. Je tenais jadis, comme nos gens d'état, belle
écriture à bassesse, et besognais fort à oublier cette
science ; mais, monsieur, au besoin, elle me fit
service de soudard. Veux-tu savoir la teneur de ce
que j'écrivis ?
HoRATio. — Oui, mon bon seigneur.
Hamlet. — Une pressante requête du roi, —
vu qu'en somme, Angleterre était son fidèle vassal,
qu'en somme amour entre eux comme la palme
devait fleurir, qu'en somme paix encore devait se
couronner d'épis et servir de liaison entre leurs
amitiés, et autres bêtes de somme de grand'charge, —
fflSTOIRE D'HAMLET 157
à seule fin que sur la leéhire du contenu, sans plus
de débats, ni longs ni courts, il fit mettre à mort
soudaine les porteurs, avant même de leur laisser
dire leurs prières.
Horatio. — Mais comment avez-vous scellé ?
Hamlet. — Eh bien 1 cela même était ordonné
par le ciel. J'avais dans ma bourse l'anneau de mon
père, qui servit de modèle au sceau de Danemark ;
je pliai l'écrit en forme de l'autre, je mis la souscrip-
tion, le cachet, le plaçai en sûreté, et le troc ne fut
jamais connu. Le lendemain fut notre combat de
mer, et tu sais déjà ce qui s'ensuivit.
Horatio. — Ainsi Guilden^tern et Rosencrant2
y vont ?
Hamlet. — Dame, mon cher, ils ont courtisé
leur emploi, ils ne touchent point ma conscience.
Leur perte naît de leur propre insinuation. Il e§t
périlleux aux êtres vils de se mettre entre le croise-
ment de pointes enflammées de puissants adver-
saires .
HoRATio. — Mais quel roi eft-ce là ?
Hamlet. — Ne crois-tu pas maintenant que j'y
suis poussé ? Lui qui a tué mon roi et enribaudé ma
mère, s'eêt faufilé entre l'éleftion et mes espérances,
a tendu l'hameçon à ma propre vie, et par si grande
duperie — ne puis- je pas, l'âme libre, lui donner
quittance de cette main ? Ne serai-ce pas être damné
que de laisser cet ulcère de notre nature étendre
encore son mal ?
HoRATio. — Mais il va bientôt de toute force
apprendre d'Angleterre quelle y a été l'issue de
Tafifaire.
, Hamlet. — Oui, bientôt ; l'intervalle c^ à moi ;
et la vie d'un homme ce n'eSt pas plus que le temps
158 WILLIAM SHAKESPEARE
de compter " un '*. Mais je suis très fâché, bon
Horatio, de m*être oublié envers Laërtes, car en
rimage de ma cause, je vois la représentation de la
sienne. Je courtiserai ses faveurs ; mais, certes, la
bravade de son deuil a fait monter ma colère.
Horatio. — Paix ! Qui vient là ? ( Entre Osric. )
OsRic. — Votre Grâce e^t la très bien venue à
son retour en Danemark.
Hamlet. — Je vous remercie humblement, mon-
sieur. ( A Horatio. ) Connais-tu ce hanneton ?
HoRATio. — Non, mon bon seigneur.
Hamlet. — ■ Tu n'es que plus en état de grâce,
car c'est un vice de le connaître. Il a abondance de
terres, et fertiles. Qu'un animal soit seigneur des
animaux et son râtelier sera mis à la table du roi :
c'eft un mâche-foin, mais ainsi que je dis, majes-
tueux propriétaire de fumier.
Osric. — Très suave seigneur, si Votre Grâce
fût de loisir, j'eusse à lui faire quelque communiqué
de la part de Sa Majesté.
Hamlet. — - Je le recevrai, monsieur, en toute
diligence d'esprit. Mettez votre coiffe à son usage ;
elle est pour la tête.
Osric. — Grand merci à Votre Grâce, il fait
bien chaud.
Hamlet. — Non, croyez-moi, il fait bien froid,
le vent vient du nord.
Osric. — Il fait bellement froid, monseigneur,
en effet.
Hamlet. — Et pourtant m'eSt avis qu'il fait
bien lourd et chaud ou c'e§t que je me sens disposé...
Osric. — Furieusement, monseigneur ; il fait
bien lourd — à ce qu'il me semble — je ne puis dire
comme. Mais, monseigneur. Sa Majesté m'a mandé
HISTOIRE D'HAMLET 159
de vous signifier qu'elle a mis grand prix sur votre
tête. Monsieur, voici la chose...
Hamlet. — Je vous en implore, n'oubliez pas...
( Il lui fait signe de mettre son chapeau. )
OsRic. — Nenni, mon cher seigneur ; c'e^ pour
mon aise, en bonne foi. Monsieur, voici nouvelle-
ment venu à la cour Laërtes ; croyez-moi, parfait
gentilhomme, empli des plus excellentes diStinâions,
de très amoureuse société et grande montre ; en vé-
rité, pour parler de lui en homme qui sent son monde,
il e§t le cadran ou calendrier de noblesse, car vous
trouverez en lui l'ensemble de toutes parties dési-
rées d'un gentilhomme.
Hamlet. — Monsieur, sa représentation ne
souffre point en vous de défaillance ; bien que je
sache que sa division par inventaire confondrait
l'arithmétique de mémoire, et cependant ne saurait
le désemparer, si merveilleusement grande eft la
rapidité de ses voiles. Mais, en toute vérité d'hyper-
bole, je le tiens pour personne de grande eftime,
et son infusion si rare et si précieuse, que, pour
faire de lui prononciation véridique, son semblable
cft son miroir, et qui autrement voudrait le pour-
traire, son reflet, rien de plus.
OsRic. — Votre Grâce parle fort infaillible-
ment de lui.
Hamlet. — L'énonciation de la thèse, mon-
sieur ? Pourquoi tourner autant autour de ce gen-
tilhomme en des souffles aussi barbares ?
OsRic. — Monsieur?
Horatio. — N'e^t-cc pas chose possible de
comprendre en une autre langue ? Vous en aurez le
talent, monsieur, assurément.
i6o X^ILLTAM SHAKESPEARE
Hamlet. — Que comporte la nomination de ce
gentilhomme ?
OsRic. — De Laertes ?
Horatio, à Hamlet. — Sa bourse e§t vide déjà ;
tout l'or de ses paroles e§l dépensé.
Hamlet. — Lui-même, monsieur.
OsRic. — Je suis assuré que vous n'êtes pas
ignorant...
Hamlet. — Je voudrais que vous le fussiez,
monsieur ; pourtant, sur ma foi, si vous l'étiez, je
n'en tirerais pas grand lu^re. Eh bien ! monsieur ?
OsRic. — Vous n'êtes point ignorant de quelle
excellence e^ Laërtes...
Hamlet. — Je n'oserais l'avouer, crainte de me
comparer à lui en excellence ; mais bien connaître
un homme serait se connaître soi-même.
OsRic. — Je veux dire, monsieur, à l'arme
choisie ; mais selon l'imputation qu'on lui accorde,
en son mérite il e§t sans pair.
Hamlet. — Quelle arme choisie ?
OsRic. — La rapière et la dague.
Hamlet. — Cela fait deux armes choisies ; mais
passons.
OsRic. — Le roi, monsieur, a gagé avec lui six
chevaux de Barbarie, contre lesquels il a fait mise,
si j'ose dire, de six rapières de France avec leurs poi-
gnards, et tous leurs équipements, tels que ceintu-
rons, pend'^mts et autres ; trois des prolonges, sur
ma foi, sont fort choyées de fantaisie, très amou-
reuses à la garde, de fort délicates prolonges et de
très libérale imagination.
Hamlet. — Qu'appelez-vous prolonges ?
HoRATio, à Hamlet. — Je savais bien qu'il vous
HISTOIRE D'HAMLET i6r
faudrait recourir aux notes marginales avant d*en
avoir fini.
OsRic. — Les prolonges, monsieur, sont les
pendants .
Hamlet. — La phrase serait plus cousine de
la chose si nous portions de l'artillerie au côté-;
jusque-là, je préfère pendants. Mais continuons :
six chevaux de Barbarie contre six épées de France,
leurs équipements et trois prolonges d'imagina-
tion libérale ; c'e§l le pari français contre le danois.
Pourquoi e§t faite cette mise, comme vous dites ?
OsRic. — Le roi, monsieur, a gagé, monsieur,
qu'en douze passes entre vous et lui, il ne vous'
excéderait pas de trois touchés ; il a gagé douze
contre neuf ; et on en viendrait à la joute immédiate
si Votre Grâce daignait donner la riposte.
Hamlet. — Et si je riposte ; Non ?
OsRic. — Je veux dire, monseigneur, l'opposi-
tion de votre personne dans la joute.
Hamlet. — Monsieur, je vais me promener ici
dans la salle ; plaise à Sa Majesté, c'eS^t le moment
de la journée où je respire. Faites apporter les fleu-
rets, au bon vouloir du gentilhomme, et, si le roi
persiste en son dessein, je l'emporterai pour lui si
je peux. Sinon, je ne gagnerai rien que ma courte
honte et les bottes reçues.
OsRic. — Délivrcrai-je vos paroles en cette
façon même ?
Hamlet. — En ce sens, monsieur, suivant les
fleurs auxquelles se plaira votre nature.
OsRic. — Je recommande mes devoirs à Votre
Grâce. ( // sor^. )
Hamlet. — Tout à vous, tout à vous... Il fait
i62 WILLIAM SHAKESPEARE
bien de les recommander lui-même ; il n'y aurait
pas d'autre langue pour le servir.
Horatio. — Cet oison s'échappe éclos à peine,
la coquille au dos.
Hamlet. — Il fit cérémonie au téton de sa mère
avant de le prendre. Ainsi lui, avec bien d'autres
de la même engeance, que cet âge de sépulcres
blanchis, je le sais, adore, n'a que le ton de son temps
et l'extérieur de la conversation ; mousseuse écume
qui les emporte plus haut que les opinions les plus
frivoles et les plus exquises. Soufflez dessus seule-
ment pour voir, les bulles crèvent. ( Entre un sei-
gneur. )
Le Seigneur. — Monseigneur, Sa Majesté s'e§t
fait recommander à vous par le jeune Osric, qui lui
rapporte que vous l'attendez dans la salle. Elle envoie
savoir si vous êtes en disposition de commencer
l'assaut avec Laërtes, ou si vous voulez prendre
encore quelque temps.
Hamlet. — Je suis constant en mes desseins ;
ils s'accommodent au plaisir du roi ; si ses conve-
nances parlent, les miennes sont prêtes ; mainte-
nant ou à quelque heure que ce soit, pourvu que je
sois en point comme dans ce moment.
Le Seigneur. — Le roi, la reine et tout le monde
descend.
Hamlet. — A la bonne heure.
Le Seigneur. — La reine vous fait prier d'user
de quelques paroles conciliantes envers Laërtes
avant d'en venir à l'assaut.
Hamlet. — Elle m'instruit fort bien, {he sei-
gneur sort. )
Horatio. — Vous allez perdre ce pari, monsei-
gneur.
HISTOIRE D'HAMLET 165
Hamlet. — Je ne crois pas ; depuis qu'il e§t allé
en France, je n'ai cessé de m'entretenir ; je gagnerai
la belle. Mais tu ne saurais croire combien j'ai mal
partout ici autour de mon cœur ; mais cela ne fait
tien.
Horatio. — Alors, mon bon seigneur...
Hamlet. — C'e§l un enfantillage ; mais c'eât
telle sorte de pressentiment qui peut-être troublerait
une femme,
Horatio. — Si votre esprit se déplaît à rien,
cédez ; je vais contremander leur venue et dire que
vous n'êtes pas en état.
Hamlet. — Pas le moins du monde ; nous dé-
fions l'augure ; il y a une spéciale providence en la
chute d'un moineau. Si c'eét pour maintenant, ce
ne sera pas pour plus tard ; si ce n'eêt pas pour plus
tard, ce sera pour maintenant ; si ce n'e^ pas pour
maintenant, pourtant ce sera pour plus tard : le
fait d'être prêt à tout ; puisque nul homme ne sait
bien au ju^e ce qu'il quitte, qu'importe de le quitter
plus tôt ? Laissons aller. ( Entrent le roi, la reine,
Laé'rteSy Osric et autres avec des fleurets et des gantelets.
Une table dressée avec des flacons de vins. )
Le Roi. — Allons, Hamlet, allons et acceptez
cette main de la mienne. ( "Le roi met la main de haërtes
dans celle d"* Hamlet. )
Hamlet. — Donnez-moi votre pardon, mon-
sieur; je vous ai fait tort; mais pardonnez, en façon
de gentilhomme. Cette assistance sait, et vous avez
dû de force apprendre, conmient je suis frappé d'un
triste égarement. Quoi que j'aie fait qui puisse péni-
blement exciter votre nature, votre honneur et
votre déplaisir, je le proclame ici, c'était de la folie.
E^-ce Hamlet qui a fait tort à Laërtes ? Point jamais
104 WILLIAM SHAKESPEARE
Hamlet. Si Hamlet e§t ôté à lui-même, et, quand
il n'e^ pas lui-même, fait tort à Laërtes, ce n'eft pas
Hamlet qui agit ; Hamlet le nie. Qui agit donc ? sa
folie. S'il en eét ainsi, Hamlet e^t de la part qui subit
le tort ; sa folie c§t l'ennemie du pauvre Hamlet.
Monsieur, en cette audience, que mon désaveu de
tout mal prémédité me libère en vos très généreuses
pensées. Croyet(, j'ai lancé ma flèche par dessus la
maison et blessé mon frère.
Laertes. — Je suis satisfait en nature, qui de-
vrait me pousser en cet objet bien vivement à la
vengeance ; mais, en termes d'honneur, je me réserve
et ne veux point de réconciliation jusqu'à ce que de
plus anciens arbitres, d'honorabilité connue, m'aient
garanti par licite apaisement que mon nom rcfte
immaculé. Mais jusque-là, je reçois votre offre
d'amitié en amitié et n'y ferai point tort.
Hamlet. — Je l'embrasse librement et veux
jouer franc cette gageure entre frères. D« nnez-nous
les fleurets. — Allons.
Laertes. — Allons, un à ma mam.
Hamlet. — Cette mam, vous allez vous la faire
sur moi, Laërtes. En mon ignorance, votre adresse,
semblable à une étoile dans la ténébreuse nuit, va
éclater flamboyante, vraiment.
Laertes — Vous vous moquez, monsieur.
Hamlet. — Non, par ces doigts.
Le Roi. — Donnez-leur les fleurets, jeune Osric»
— Cousin Hamlet, vous connaissez le pari ?
Hamlet. — Fort bien, monseigneur. Votre
Grâce a mis l'enjeu sur le côté faible.
Le Roi. — Je n'en suis point inquiet ; je vous
ai vus tous deux ; mais comme il s'e^ exercé, nous
aurons beau jeu.
HISTOIRE D'RAMLET i6j
Laertes. — Celui-ci e§t trop lourd, voyons-en
un autre.
Hamlet. — Celui-ci me plaît bien. Ces fleurets
ont tous même longueur? {Ils se mettent en place ^
OsRic. ■ — Oui, mon bon seigneur.
Le Roi. — Mettez-moi les tasses de vin sur cette
table. — Si Hamlet porte le premier ou le second
coup, ou s'il touche à la ripoéte dans la troisième
passe, que toutes les batteries tirent leurs salves. Le
roi boira à la reprise d'haleine d'Hamlet ; et dans la
coupe il jettera une perle unique, plus riche que celles
portées par quatre rois successifs à la couronne de
Danemark. Donnez-moi les hanaps ; et que la tim-
bale proclame à la trompette, la trompette aux
canonniers dehors, les canons aux cieux, le ciel à la
terre : " A cette heure, le roi boit à Hamlet ! **
Allons, commencez ; — et vous, les juges de camp»
ayez l'œil attentif.
Hamlet. — Allons-y, monsieur.
Laertes. — Allons, monseigneur. {Une passe.)
Hamlet. — Et d'un !
Laertes. — Non.
Hamlet. — Jugement !
OsRic. — Un touché, un très palpable touché.
Laertes. — Eh bien ! reprenons.
Le Roi. — Attendez ; donnez-moi à boire. —
Hamlet, cette perle eêt à toi. Voilà à ta santé I
( Fanfares et salves. ) Donnez-lui le hanap.
Hamlet. — Je vais pousser cette botte d'abord;
mettez-le là un moment. — Allons. ( Une passe.)
Touché encore ; qu'en dites-vous ?
Laertes. — Une touche, une touche, j'en
conviens.
Le Roi. — Notre fils va gagner.
i66 WILLIAM SHAKESPEARE
La Reine. — Il a chaud ; il e§t hors d'haleine.
Tiens, Hamlet, prends mon mouchoir et essuie-toi
le front. La reine lève la coupe à ta fortune, Hamlet.
Hamlet. — Bonne dame !
Le Roi. — Gertrude, ne bois pas !
La Reine. — Mais si, monseigneur ; je vous
prie, pardonnez-moi. ( E//e boit. )
Le Roi, à part. — C'e^ la coupe empoisonnée !
il e^ trop tard !
Hamlet, à la reins, qui lui tend la coupe. — Je n*ose
pas boire encore, madame ; tout à l'heure.
La Reine. — Viens que je t'essuie la figure.
Laertes. — Monseigneur, je vais le toucher
maintenant.
Le Roi. — Je ne crois pas.
Laertes, à part. — Et pourtant, c'eét presque
contre ma conscience.
Hamlet. — Allons, la troisième, Laërtes ; vous
vous moquez ; je vous prie, poussez de votre meil-
leure violence ; vous me traitez, je le crains, en amu-
sette.
Laertes. — Dites-vous vraiment ? Venez-y donc.
( Passe.)
OsRic. — Rien d'aucune part.
Laertes. — A vous maintenant. ( Laërtes blesse
Hamlet, puis dans le corps à corps ils échangent les ra-
pières et Hamlet blesse Inertes. )
Le Roi. — Séparez-les ! Ils sont furieux.
Hamlet. — Non ! non ! Encore ! encore ! ( La
reine tombe. )
OsRic. — Prenez garde, — la reine ! là, ho !
Horatio. — Ils saignent tous les deux. ( A
Hamlet. ) Comment se fait-il, monseigneur ?
OsRic. — Comment se fait-il, Laërtes ?
HISTOIRE D'HAMLET 167
Laertes. — Mais, comme un coq de bruyère,
pris à mon propre piège, Osric ; je suis justement
tué par ma propre traîtrise.
Hamlet. — Comment e§t la reine ?
Le Roi. — Elle pâme de voir leur sang.
La Reine. — Non ! non ! le breuvage ! le breu-
vage ! — O mon cher Hamlet, — le breuvage ! le
breuvage ! — Je suis empoisonnée ! ( E//e meurt. )
Hamlet. — O scélératesse ! Ho ! qu'on ver-
rouille la porte ; trahison ! Cherchez ! ( iMërtes
tombe. )
Laertes. — Elle e§t ici, Hamlet. Hamlet, tu es tué ;
point de médecine au monde qui puisse te faire du
bien ; en toi, il n'y a pas demi-heure de vie ;
le traîtreux in^rument e^ dans ta main, démoucheté
et envenimé ; la hideuse machination s'eSt tournée
contre moi ; regarde, me voici gisant, pour ne me
relever jamais ; ta mère e§t empoisonnée ; je ne
peux plus. — C'est le roi, le roi qui a tout fait.
Hamlet. — La pointe envenimée aussi ! — alors,
venin, à ton œuvre. ( Il frappe le roi. )
Tous. — Trahison ! trahison !
Le Roi. — Oh ! défendez-moi encore, mes amis,
je ne suis que blessé !
ELvMLET, — Tiens, incestueux assassin, damné
Danois, avale cette potion ! Ta perle unique e§t-elle
là ? Suis ma mère ! ( Le roi meurt. )
Laertes. — JuSte retour ; c'eSt im poison broyé
par lui-même. — Echangeons nos pardons tous
deux, noble Hamlet ; ma mort ni celle de mon père
ne retombent sur toi, ni la tienne sur moi ! ( //
meurt. )
Hamlet. — Le ciel t'absolve ! Je te suis. —
Je suis mort, Horatio. — Malheureuse reine, adieu !
i68 WILLIAM SHAKESPEARE
— Et vous qui tremblez, pâles devant ce coup tra-
gique, vous, muette audience de cet afte, si j*avais
le temps — mais Mort, ce félon sergent, e§t Stride
en ses arrêts, — oh ! je pourrais vous dire... mais
laissons aller. — Horatio, je suis mort ; toi, tu vis ;
fais de moi et de ma cause juête rapport à ceux qui
ne sauront point.
HoRATio. — N'en croyez rien ; je suis un ancien
Romain plus qu'un Danois, il reSte encore du
philtre.
Hamlet. — Si tu es un homme, dorme-moi ce
hanap : lâche; par le ciel, je le tiens. — O Dieu,
Horatio, quel nom mutilé — les choses demeurant
ainsi inconnues — vivra après moi. Si jamais tu.
m'as tenu dans ton cœur, renonce un temps à la
béatitude, et en ce rude monde, douloureusement
respire encore pour dire mon hi^oire. ( Marche au
loin et salves. ) Quel tumulte de guerre e§t-ce là ?
OsRic. — Le jeune Fortinbras, avec son butin,
revenu de Pologne, salue les ambassadeurs d'An-
gleterre de cette salve guerrière.
Hamlet. — Oh ! je meurs, Horatio ; le puis-
sant poison triomphe sur mes esprits ; je ne peux
pas vivre pour entendre les nouvelles d'Angleterre.
Mais je prophétise que l'éledion tombera sur For-
tinbras ; il a ma voix mourante, dis-le lui, avec les
événements qui nous ont menés — le reSte e§t silence.
( Il meurt. )
HoRATio. — Là se brise un noble cœur. —
Bonne nuit, doux prince ; que des volées d'anges
enchantent ton repos ! — Pourquoi les tambours
viennent-ils ici ? ( 'Entrent Fortinbras^ les ambassa-
deurs d^ Angleterre y tambours, drapeaux et troupes. )
Fortinbras. — Où eSt cette scène ?
HISTOIRE D'HAMLET 169
Horatio. — Qu'eSt-ce que vous voulez voir ?
Si c*e§t chose lamentable ou prodigieuse, cesse2
votre recherche.
FoRTiNBRAS. — Cet abatagc crie à la curée
chaude. — O fière Mort, quel feftin se prépare en
ton infernale cellule, pour que d'un coup tu aies
renversé dans le sang tant de princes !
Premier Ambassadeur. — Morne vision ! et
nos affaires d'Angleterre arrivent trop tard ; les
oreilles ne peuvent plus entendre qui devaient nous
ouïr annoncer que les ordres sont accomplis, que
Rosencrantz et Guildenftem sont morts. De qui
recevrons-nous nos remercîments ?
HoRATio. — Pas de sa bouche, si elle avait capa-
cité de vie pour vous remercier ; jamais il ne donna
l'ordre de leur mort. Mais puisque à ce point san-
glant vous arrivez, vous, des guerres de Pologne, et
vous d'Angleterre, donnez ordre que ces corps
soient placés, haut en vue, sur un lit de parade ; et
laissez-moi dire au monde, qui ne sait rien encore,
comment survinrent ces choses : et vous ouïrez
des ades de chair et de sang, contraires à la nature,
des jugements accidentels, des meurtres hasardeux,
des morts complotées par ruse, et des machinations
retombées sur la tête des inventeurs. Sur tout cela,
je puis déclarer la. vérité.
FoRTiNBRAS. — Hâtons-nous de l'entendre, et
invitez les plus nobles à l'audience. Pour moi, avec
douleur, j'embrasse ma fortune ; j'ai quelques droits
anciens sur ce royaume et l'événement m'invite à
les réclamer.
HoRATio. — De cela aussi j'aurai à parler, et de
par sa bouche, dont la voix dominera les autres ;
mais faites que ceci sur l'heure soit accompli, même-
^^o WILLIAM SHAKESPEARE
ment tandis que les esprits des hommes sont trou-
blés ; crainte que de nouveaux malheurs, par
complots ou méprises, puissent survenir.
FoRTiNBRAS. — Que quatre capitaines portent
Hamlet, comme un soldat, sur le lit de parade ; car,
sans doute, à l'épreuve, il eût fait belles avions
de roi : et qu'à son passage la musique des soldats
et les rites de la guerre clament tout haut ses hon-
neurs. — Levez ces cadavres. — Un tel speâ:acle
convient aux champs de bataille, mais point ici. —
Allez, commandez aux soldats les salves. {Marche
funèbre. Ils sortent en portant les corps y après quoi on
tire une salve. )
FIN
Appendice
\l2i
Notes
Toutes les indications d'actes^ de scènes, de lignes ou de vers se
rapportent à V édition la plus récente ^'Hamlet, par M. Edward
DoTvden : ( The Works of Shakespeare. The tragedy of
Hamlet, edited by Edward Dowden. 'London, Methuen and
C°, 1899) [On trouvera entre crochets la concordance avec la pré-
sente édition\ .
P. 9, ACTE I, se. I, 79-80 [cf. p. 10, ligne 27] :
La leçon adoptée e§t celle du fol. de 1623, en remplaçant
par un point la virgule, à la fin de 79.
Marcellus. — Wio is't can inform me ?
Horatio. — That can J. At least the whisper goes so : our
last king, etc.
M. Dowden, ainsi que ses prédécesseurs, a suivi la ponc-
tuation du quarto de 1604.
P. 27, acteI, se. II, 247 [cf. p. 23, 1. 9 et 10] :
JLet it be treble in your silence still.
Nous avons adopté la leçon de Caldecott et de Macdonald.
M. Dowden et les éditeurs d'Oxford lisent tenable.
P. 32, acte I, se III, 103-109 [cf. p. 27, 1. 24 et 27] :
Tenders a été rendu par un équivalent, wanifefîations , afin
de transporter en français la série de jeux de mots de Polonius.
174 WILIJAM SHAKESPEARE
P. 56, ACTE I, sc. IV, 36-38 [cf. p. 30, 1. 31] :
Eale.
M. Dowden propose de lire evil ; nous l'avons suivi : le
texte c§t certainement corrompu.
P. 56, ACTE I, sc. IV, 45 [cf. p. 30, 1. 34] :
Nous avons suivi l'excellente ponftuation de M. Dowden..
m call thee Hamlet,
Kingy father ; Royal Dane, 0, answer me I
P. 42, ACTE I, SC. V, 33 [cf. p. 34, 1. 29] :
Roots itself.
Nous avons suivi la leçon de l'édition d'Oxford et de
M. Dowden, malgré le texte, identique à la leçon du fol. 1623,
qui se trouve dans Antoine et Clêopâtre " rot itself", i, iv,47.
P. 48, ACTE I, sc. V, 150 [cf. p. 38, 1. 27] :
Truepenny.
La traduftion exaéte de cette expression, en valeur absolue
et en équivalence de sens est bonne pièce.
P. 65, ACTE II, sc. II, 100 [cf. p. 51,1. 34] :
Defect.
hz traduâion représente par les équivalents effet et défait
les jeux de mots de Polonius.
P. 70, ACTE II, sc. II, 181-183 [cf. p. 54, 1. 30] :
God kissing carrion.
Passage corrompu ; on a suivi l'hypothèse de Warburton,.
acceptée par Johnson et Malone.
P. 74, ACTE II, se. II, 241 [cf. p. 56, 1. 26] :
Secret parts.
L'exaéle traduélion française, d'aspeâ: trop médical, a été
remplacée par l'équivalent contemporain à la fin du xvi^ siècle
et au début du xvii®.
P. 79, ACTE II, se. Il, 350 [cf. p. 60, 1. Il] :
/ think their innovation comes by means of the recent inhibition.
M. Dowden a donné, d'après le professeur Hall Griffin,
une explication très satisfaisante de tout ce passage. Nous
avons suivi ici la substitution proposée par Johnson, qui a
l'avantage de rendre la phrase claire à la leâure, bien que sa
correftion ne soit probablement pas justifiée.
HISTOIRE D'HAMLET lyj
P. 82, ACTE II, se. II, 401 [cf. p. 61, 1. 30] :
A. her on from a handsaw.
Aucune correâion plausible n'a encore été proposée. On
a traduit par un équivalent emprunté à Villon ( Ballade du
concours de Blois ) .•
Mon amy eSt, qui me fait entendant
D'un cygne blanc que c'est un corbeau noir.
P. III, ACTE III, se. II, 125 [cf. p. 85, 1. 26] :
Country matters.
M. Dowden fait remarquer avec raison qu'il y a une équi-
voque obscène. Elle a été traduite en sens absolu et en équi-
valence par une plaisanterie empruntée à un rondeau manus-
crit de Henri Baude, à la fin du xv^ siècle.
P. 112, ACTE III, se. II, 139 [cf. p. 86, 1; 10] :
Suit of sables.
Nous avons suivi la suggestion de Hudson, d'après Wight-
wick, qui lit sabell ; mais, probablement il y a un double sens
intraduisible entre sable, noir, et sables, fourrures.
P. 112, ACTE III, se. II, 144-5 [cf. p. 86, 1. 15] :
Hobby-horse.
L'allusion d'Hamlet au jeu de " hobby-horse ", tombé en
désuétude, a été remplacée par une allusion à l'ancienne
mode des souliers à poulaine, devenue ridicule au xvi^ siècle,
et le refrain pris à la Ballade des dames du temps jadis.
P. 113, ACTE III, se. Il, 149 [cf. p. 87, 1. i] :
Miching Malle cho.
Cette personnification du mot espagnol " Mallecho " a
été représentée par Yaux Semblant, personnage du Koman de la
Rose, dont le rôle convient ici, et qui refta populaire pendant
tout le xvi® siècle.
P. 118, ACTE III, se. II, 260 [cf. p. 90, 1. 34] :
Puppets dallying.
Il a été impossible de traduire la double plaisanterie sur
" puppets ", prunelles, et marionnettes. On a donc dû choisir
en indiquant l'autre sens par le mot " coulisses ".
176 WILLIAM SHAKESPEARE
P. 132, ACTE III, se. iir, 75 [cf. p. 100, 1. 2] :
Pat.
La traduâion par l'onomatopée ne représente que l'expres-
sion scénique du mot qui signifie " à point, commodément ".
P. 149, ACTE IV, se. II, 40 [cf. p. 113,1. 3] :
So haply slander.
Ces trois mots ne sont pas de Shakespeare, mais représentent
une bonne conje£ture de Capell pour remédier à une lacune.
P. 152, ACTii IV, se. III, 30 [cf. p. 115, 1. 24] :
The body is with the king.
La tradu£lion représente exadtement le texte : mais le sens
du passage n'a pas encore été clairement interprété.
P. 189, ACTE V, se. I, 35 [cf. p. 144, 1. 29J :
Bore arms.
La plaisanterie arms, armoiries et arms, bras, a été rendue
par droit de haute main et mains.
P. 194, ACTE V, se. I, 137 [cf. p. 148, 1. 15 et 17] :
h.ie.
" To lie ", être étendu, et " to lie ", mentir, ont été traduits
par " V être " et " ne pas y être " dans le sens de " ne pas dire
juae ''.
P. 202, ACTE V, se. I, 263, [cf. p. 152, 1. 26] :
J tell thee, churlish prieB.
Les mots " en vérité " {amen) ont été ajoutés pour ren-
forcer à la scène l'allusion au passage du Nouveau Testament.
P. 204, ACTE V, se. I, 298 [cf. p. 154, 1. 6] :
Èisel ; crocodile.
L'explication d' " eisel " ea encore incertaine; le sens
" fiel " convient mieux que " vinaigre ". " Crocodile " a
été rendu par " hydre ".
P. 206, ACTE V, se. II, 6-7 [cf. p. 155,1. 12] :
And praised be rashness, for it lets us know.
Nous lisons ainsi ce vers difficile, en joignant les leçons de
Pope et de Tyrwhitt.
P. 208, ACTE V, se. II, 43 [cf. p. 156, 1. 30, 51 et 34] :
And many such like Ases of great charge.
Le jeu de mots sur as et ases ( asses), a été traduit par " en
somme " et " bêtes de somme ".
HISTOIRE D'HAMLET 177
P. 211, ACTE V, se. Il, 99 [cf. p. 158, 1. 50] :
Hot jor my complexion.
Nous avons suivi la leçon or my complexion du Quai to.
P. 214, ACTE V, se. II, 155 [cf. p. 160, 1. 28] :
Car ri age s.
Le terme " prolonges ", qui peut s'appliquer à des pen-
dants de ceinturon et qui eft technique en artillerie, a été choisi
comme équivalent.
P. 222, ACTE V, se. II, 298 [cf. p. 166, 1. i] :
V|,,Hie'j" fat and scant of breath
Nous lisons, suivant la conjecture du Plehwe : He* s hot
( voir rintrodu£lion ).
Adaptation à la scène
ACTE PREMIER
PREMIER TABLEAU
Scène I {page lo ), supprimé à la représentation^ depuis :
Marcellus. — Bon, maintenant asseyons-nous...
Jusqu'à p. 12 ;
Horatio. — ...à nos climats et à nos peuples.
MÊME Scène (p. 12), supprimé à la représentation depuis
Horatio. — Et puis elle a tressailli...
jusqu'à p. 13 ;
Horatio. — ... cette haute colline orientale.
DEUXIEME TABLEAU
Se. II (^. 17 ), supprimé à la représentation depuis :
Le Roi. — ... Le survivant eft lié...
Jusqu'à :
Et sans éducation. Car...
TROISIEME TABLEAU
Se. III (p. 24), supprimé à la représentation, depuis :
Laertes. — ... Car la nature croissante...
Jusqu'à p. 25 .•
La plus charte vierge...
HISTOIRE D'HAMLET 179
MÊME Scène {p. 26 ), supprimé à la représentation ^ depuis :
PoLONros. — ... et ces quelques préceptes dans ta mémoire.
Jusqu'à :
... fasse mûrir ceci en toi.
MÊME Scène {p. 28), supprimé à la représentation, depuis :
PoLONius. — Placez vos entretiens...
jusqu'à :
Voyez-y, je vous prie.
QUATRIEME TABLEAU
Se. IV (J). 30 ), supprimé à la représentation, depuis :
Horatio. — E§t-ce une coutume !
Jusqu'à :
Hamlet. — ... en péril par son scandale.
MÊ?>CE Scène (p. 31), supprimé à la représentation, depuis :
Horatio. — ...qui surplombe au-dessus de sa base...
Jusqu'à p. 32 .•
... l'entend mugir sous lui.
Se. V ( p. 35 ), supprimé à la représentation depuis :
Le Spectre. — ... O Hamlet ! Quelle chute il y eut là...
jusqu'à :
Mais, paix ! je crois...
ACTE DEUXIEME
PREMIER TABLEAU
Se. I ( p. 43 ), supprimé à la représentation Jusqu' à la se. U.
DEUXIEME TABLEAU
Se. II (p. 56), supprimé à la représentation, depuis :
RosENCRANTZ. — Comme d'ordinaires enfants...
Jusqu'à :
Oui, bien vrai, elle e§t catin...
MÊME Scène (p. 57 ), supprimé à la représentation depuis :
... que j'ai de mauvais rêves.
Jusqu'à p. 58 ;
... Je suis terriblement accompagné.
MÊME Scène (p. 58), supprimé à la représentation, depuis
H.KHUKv. — ... Voyons au fait.
Jusqu'à :
Soyez nets et droits avec moi.
Même Scène (p. 60), supprimé à la représentation, depuis
i8o WILLIAM SHAKESPEARE
Hamlet. — Quels sont ces aâeurs ?
jusqu'à p. 6i ;
... si la philosophie pouvait le découvrir.
MÊME Scene (p. 63 ), supprimé à la représentation^ depuis :
PoLONius. — Si vous m'appelez Jephté, monseigneur...
Jusqu'à :
Hamlet. — ... ne soit pas fêlé au son.
MÊME Scène ( p. 64 ), supprimé à la représentation, depuis :
Hamlet. — ... mais elle n'a jamais été jouée.
jusqu'à :
... une tirade qui me plut surtout.
MÊME Scène ( p. 64 ), supprimé à la représentation, depuis :
Hamlet. — Maintenant a barbouillé...
jusqu'à p. 65 ;
Cherche le vieil ancêtre Priam.
ACTE TROISIEME
DEUXIEME TABLEAU
Se. Il (p. 83 ), supprimé à la représentation depuis :
Hamlet. — Non, non, ne crois pas que je te flatte.
jusqu'à p. 84 .•
... comme je fais de toi.
MÊME Scène (p. 85 ), supprimé à la représentation depuis r
Ophélie. — Oui, monseigneur.
jusqu'à :
Hamlet. — Rien.
MÊME Scène (p. 86), supprimé à la représentation depttis :
Hamlet. — . . . O cieux ! mourir il y a deux mois 1
jusqu'à la fin de ^a pantomime .
MÊME Scène (p. 88 ), supprimé à la représentation depuis:
La Reine Comédienne. — ... Pourtant bien que je craigne.
jusqu'à :
C'est qu'un grand amour y croît.
MÊME Scène (p. 88 ), supprimé à la représentation depuis :
Le Roi Comédien. — . . . Propos n'e§t qu'esclave de mémoire.
jusqu'à p. 89 ;
Que nos desseins toujours sont renversés.
TROISIEME TABLEAU
Se. m ( p. 97 ), supprimé à la représentation depuis :
Guildenstern . — ... C'eft une très sainte et religieuse crainte .
iusqt/à /). 98 .• sortie de GuildenHern et Rosen^ant:^, Polo-
nius entre.
i
HISTOIRE D'HAMLET i8t
QUATRIEME TABLEAU
Se. IV ( p. 103 ), supprimé à la représentation depuis :
Hamlet. — ... oh ! une œuvre telle,
Jusqu'à :
La Reine. — ... qui gronde si fort et tonne dès la préface,
MÊME Scène (p. 106), supprimé à la représentation depuis :
Hamlet. — ... Pardonnez-moi cette mienne vertu.
jusqu'à :
... la grâce de lui faire du bien.
MÊME Scène ( p. 107 ), supprimé à la représentation depuis :
...assumez une vertu.
jusqu'à :
... ou le rejeter d'un miraculeux pouvoir.
MÊME Scène (p. 107), supprimé à la représentation depuis :
Hamlet. — ... Il faut que je sois cruel...
jsuqu'à p. 108 .•
La Reine. — ... pour souffler ce que tu m'as dit.
ACTE QUATRIEME
PREMIER TABLEAU
Sc.I (p. 112), supprimé à la représentation depuis :
Le Roi. — ... Hélas ! comment sera-t-il répondu...
jusqu'à :
La Reine. — ... il pleure ce qui e^t fait.
TROISIEME TABLEAU
Se. m ( p. 116), supprimé à la représentation depuis le commen-
cement de la scène jusqu'à :
Le Roi. — Par de désespérés remèdes ou ne le sont jamais.
MÊME Scène (p. 118), supprimé à la représentation depuis
la sortie de Kosencrant:^ et de Guildenstern jusqu' à la fin de la scène.
QUATRIEME TABLEAU
Se. IV ('ip. 1 20 ), supprimé à la représentation toute la scène.
CINQUIEME TABLEAU
Se. V (p. 125 ), supprimé à la représentation depuis :
Ophélie. — Vraiment là, sans point jurer...
jusqu'à p. 126 ;
Si tu n'avais cherché mon lit.
MÊME Scène (p. 126 ), supprimé à la représentation depuis .
1 82 WILLIAM SHAKESPEARE
Le Roi. — ... D'abord son père tué...
jusqu'à p. ïz-j :
... me frappent à mort de toutes parts.
MÊME Scène (p. 128), supprimé à la représentation depuis
Laertes. — La goutte de sang qui e§t calme...
Jusqu'à :
... ma fidèle mère.
MÊME Scène (p. 129), supprimé à la représentation depuis
Laertes. — ... La nature eSt raffinée.
fusqtià Centrée d'Ophélie.
Même Scène (p. 131 ), supprimé à la représentation depuis
Le Roi. — ... Si par moyen direâ: ou collatéral...
Jusqu'à la fin de la scène.
SEPTIEME TABLEAU
Se. VIT (p. 134), supprimé à la représentation depuis :
Laertes. — ... mais dites-moi pourquoi...
Jusqu'à p. 135 .•
... vous permettra d'imaginer...
MÊME Scène (p. 137), supprimé à la représentation depuis
Le Roi. — ... La somme assemblée...
Jusqu'à :
Le Roi. — (Un Français) vous rendait hommage...
ACTE CINQUIEME
PREMIER TABLEAU
Se. I(p. 148), supprimé à la représentation depuis :
Premier Vilain. — Vous n'y êtes pas, monsieur.
Jusqu^à :
Ma vivacité bondit de moi à vous.
MÈ.MS Scène (p. 148), supprimé à la représentation depuis :
Hamlet. — ... Il nous faut parler au compas...
Jusqu'à :
... lui frotter les engelures.
MÊME Scène (p. 152), supprimé à la représentation depuis :
Le Premier Prêtre. — ... Sur elle nous devrions répandre
Jusqu'à :
pour l'amener à sa dernière demeure.
Même Scène (p. 154), supprimé à la représentation depuis :
La Reine. — ... Ainsi un temps l'accès...
Jusqu'à :
... son silence couvera tête basse.
HISTOIRE D'HAMLET 183
MÊME Scène (p. 154), supprimé à la représentation depuis t
Hamlet. — ... Mais peu importe.
jusqu'à :
... le chien aboierait son soûl.
DEUXIEME TABLEAU
Se. II ( p. 155), supprimé à la représentation depuis :
Hamlet. — Monsieur, en mon cœur...
jusqu'à p. 136 ;
Horatio. — C'eft très certain.
MÊME Scène (p. 156), supprimé à la représentation depuis :
Hamlet. — ...je l'écrivis de belle main.
Jusqu'à :
Horatio. — • Oui, mon bon seigneur.
et depuis :
... qu'en somme amour entre eux.
jusqu^à :
... et autres bêtes de somme de grande charge.
Même Scène, ( p. \^-j)^ supprimé à la représentation depuis:
HoRATio. — Mais comment avez- vous scellé ?
Jusqu'à :
Hamlet. — ... et le troc ne fut jamais connu...
MÊME Scène ( même pa^^e ), supprimé à la représentation depuis :
HoRATio. — Ainsi Guildenstern et Rosencrantz..
jusqu'à p. 158 ;
Hamlet. — ... son deuil a fait monter ma colère.
MÊME Scène (p. 158), supprimé à la représentation depuis :
Hamlet. — Tu n'es que plus en état de grâce.
Jusqu'à :
... propriétaire de fumier.
Même Scène (p. 159), supprimé à la représentation depuis :
Hamlet. — Monsieur, sa représentation...
Jusqu'à :
OsrÏc. — ... parle fort infailliblement de lui.
MÊME Scène (p. 159), supprimé à la représentation depuis :
OsRic. — Monsieur ?
Jusqu'à p. 160 ;
Hamlet. — ... Eh bien, monsieur?
MÊME Scène (p. 162), supprimé à la représentation depuis
Hamlet. — Ainsi lui, avec bien d'autres...
Jusqu'à p. 162 ;
Hamlet. — ... que je sois en point comme dans ce moment
MÊME Scène (p. 163 ), supprimé à la représentation depuis :
1 84 WILLIAM SHAKESPEARE
Hamlet. — Cette assistance sait et vous savez...
jusqu'à p. 164 :
... cette gageure entre frères.
MÊME Scène (p. 168 ), supprimé à la représentation depuis :
Horatio. — N'en croyez rien...
Jusqu'à :
Hamlet. — ...respire encore pour dire mon histoire.
MÊME Scène (p. 169 ), supprimé à la représentation depuis :
FoRTiNBRAS. — Cet abatagc crie à la curée chaude...
jusqu'à :
Horatio. — ... retombées sur la tête des inventeurs.
MÊME Scène ( p. 169), supprimé à la représentation depuis t
Horatio. — De cela aussi j'aurai à parler.
jusqu'à p. 170 .•
... par complots ou méprises puissent subvenir.
1
t 0>»
Quelques indications
pour la mise en scène'
ACTE PREMIER
PREMIER TABLEAU, SCÈNE I (p. 12 )
Bernardo. — II e§t ici !
Horatio. — II e§l ici !
A chacune de ces répliques, le speftre, apparu d'abord
devant Marcellus, puis disparu, reparaît successivement, de
chaque côté de la scène, devant le personnage qui parle, puis
disparaît.
ACTE TROISIEME
DEUXIÈME TABLEAU, SCÈNE II (p. 8l )
Le fond de la salle e§t occupé par une galerie légèrecnent
élevée. A gauche, dressée sur des tréteaux, la scène réservée
I . Les indications de droite et de gauche sont prises par rap} art
an spectateur.
i86 WILLIAM SHAKESPEARE
aux comédiens avec un banc de verdure. A droite, sur une
e^rade de quelques marches, des fauteuils pour la reine et le
roi, ayant debout près d'eux Polonius (p. 84). Un peu en
avant de l'e^rade, en bas des marches, un fauteuil pour
Ophélie, Hamlet à ses pieds. Horatio sur la galerie du fond de
manière à pouvoir observer le roi. Pendant qu'Hamlet parle
aux comédiens, l'un d'eux allume les torches d'une rampe
dressée devant la scène où ils devront jouer. Ils sortent
(p. 83 ) en soulevant une tapisserie placée devant une porte
au fond de cette scène. Toutes les entrées et sorties de la
pantomime et de la pièce qui suit se feront par cette porte.
Devant les tréteaux de la scène sont groupés des musiciens
( hautbois et flûtes) ; ils jouent pendant toute la pantomime.
Après la répUque de la reine comédienne (p. 90), "et
que jamais le malheur ne se mette entre nous ", le comédien
qui a allumé les torches de la rampe les souffle successivement
en laissant toutefois la dernière allumée. Une demi-obscurité
doit être faite sur toute la salle. Les soldats qui étaient entrés
portant des torches les éteignent. La lumière ne se refait
qu'après la sortie, très tumultueuse, du roi et des assiftants,
par des flambeaux qu'on vient rallumer dans la galerie du
fond (p. 91 ).
(P. 94 ) : Passent les afteurs et aussi les musiciens de la
troupe avec des flûtes.
QUATRIÈME TABLEAU, SCENE IV (p. lOI )
La chambre à coucher de la reine. Les portraits des deux
rois sont peints sur la paroi de droite, celui du feu roi parti-
culièrement en vue. Vers la droite, préparé pour la nuit, le
lit de la reine, drapé de courtines. Au fond, une fenêtre par
laquelle Hamlet pourra suivre la retraite du speâre (p. 106 ) :
" Tenez, là !... il sort... là maintenant, au portail ".
MÊME SCÈNE (p. Io8 )
Quand la reine a quitté la chambre, Hamlet soulève la
tapisserie derrière laquelle eSl restée le corps de Polonius et
sort en le traînant derrière lui.
ACTE QUATRIEME
SCÈNE VII
Devant l'absence d'indication de mise en scène, nous avons
cru pouvoir faire apporter le corps d' Ophélie morte à la fin
de cet afte, à la suite de la reine, sur la réplique : " Votre
sœur e§l noyée, Laërtes ".
HISTOIRE D'HAMLET 187
ACTE CINQUIEME
SCÈNE II
Le roi e§t nécessairement, dans cette scène, séparé de la
reine. Le sens, à défaut du texte, l'indique. Si le roi était
placé près de la reine, lorsqu'il lui voit prendre la coupe où
il a versé le poison (p. 166 ), au lieu de lui dire : " Gertrude
ne bois pas ", il n'aurait qu'à lui retirer la coupe du gefte. Cet
éloignement entre lui et elle facilite d'ailleurs l'aparté du roi :
" C'eft la coupe empoisonnée, il e§t trop tard " ( p. 166 ).
MÊME SCÈNE
Dans l'assaut, à la reprise qui suit la réplique : " A vous
maintenant" (p. 166), l'échange des rapières se fait de la
manière suivante.
Hamlet vient d'être, non seulement touché, mais blessé par
Laërtes. Cette blessure lui a clairement prouvé que Laertes
se sert d'une arme démouchetée. Voulant s'assurer de cette
déloyauté, il désarme Laërtes dans un corps à corps. Celui-ci,
dont l'épée e§t tombée, se baisse pour la ramasser, mais il
trouve devant son arme Hamlet qui, en feinte manière de
courtoisie, lui tend la sienne propre. Il n'ose refuser et la
prend. Hamlet, à son tour, ramasse l'arme de Laërtes et,
voyant qu'elle e§t réellement démouchetée, fonce sur lui et
le blesse.
A remarquer qu'Osric e§t forcément dans le secret de l'afte
déloyal combiné par le roi et Laertes, puisque c'eSt lui, Osric,
qui présente les armes aux combattants : " Donnez-leur les
fleurets, jeune Osric " ( p. 166 ), et qu'il a répondu à Hamlet
demandant si les fleurets sont de même longueur : " Oui,.
monseigneur ". Sa queftion ( p. 166) : " Comment se fait-il,
Laërtes ? " doit donc être faite à mi-voix ; tandis qu'au
contraire Horatio, qui ignore le crime, demande hautement
à Hamlet : " Comment se fait-il, monseigneur ? ", La nuance
dans ces deux répliques et la manière particulièrement inté-
ressée dont Osric doit suivre le combat éclairent cette partie
de la scène que l'agitation de la lutte et la rapidité des mouve-
ments pourraient rendre obscure.
Francesca da Rimini
Drame en 5 actes dont i prologue
LES ŒUVRES COMPLETES
de
Marcel Schwob
(1867-1905)
Théâtre
III
Francesca da Rimini
(traduction nouvelle)
Typographie
FRANÇOIS BERNOUARD
73, Rue des Saints-Pères, 73
A PARIS
A
Madame Sarah Bernhardt
qui
par sa magie créatrice
a réincarné après six cents ans
rame de Francesca " che piange e dice "
Préface
Pendant longtemps, les savants italiens furent très
embarrassés pour désigner le lieu où périrent Trancesca
et Paolo. On inclinait à croire que, puisque le père de
Giovanni était encore vivant à cette date, et puisque
Giovanni lui-même vivait la plupart du temps à Pesaro,
c* était là qu'il fallait probablement placer la catastrophe.
Rien ne nous indique qu'elle se soit produite à Rimini,
et, certainement on ne peut la situer dans la forteresse
des Ma late Ha, qui n^j fut confirm te que par Sigismond
Pandolphe Malatefîa, en 1446, cent cinquante-sept ans
après la date la plus probable de la mort de Francesca.
CeH une croyance a^se\ répandue que Giovanni tua
sa femme et son frère dans l'ancien fort de Verruchio
qui couronne une hauteur abrupte au nord de Rimini.
Ce fut le premier château accordé à la famille Malateiîa
par le peuple de cet Rfat, pour avoir défendu le territoire
contre les seigneurs guetriers de Ravenne.
Je partageais déjà cette opinion à l'époque ou f écrivais
le drame qui va suivre, et une circonHance qu'il serait
difficile de considérer comme une simple coïncidence vient
X FRANCIS MARION CRAWFORD
de me confirmer dans une conviction qui ne saurait être
détruite désormais que par des arguments bien puissants .
La colline escarpée où se dresse la petite ville de Verru-
chio se termine par deux crêtes^ dont chacune eH surmontée
d^un château. Le plus récent eB aujourd'hui devenu un
couvent. La ville, avec son église asseî^ moderne et peu
intéressante, efî établie sur la selle qui unit les deux som-
mets. La plus ancienne des deux forteresses a été agrandie
et reHaurée, mais la conHruction originale date des pre-
mières années du xiii^ siècle. Elle se compose d''une
grande salle, aujourd'hui transformée en théâtre muni-
cipal, d'une tour carrée bâtie sur une fondation massive
de maçonnerie où je ne trouvai point trace de cellier ou de
voûte, et d'environ six chambres d'habitation réparties
en deux étages et où on atteint par l'escalier de la tour.
A. V extrémité orientale, se trouve une masse énorme de
maçonnerie cimentée où on a pratiqué à grand renfort de
travail des excavations , sans doute dans l'espoir d'y
découvrir des trésors enfouis, selon la commune légende qui
s'attache à tous les châteaux d'Italie. Cette masse a
servi probablement de fondation à une autre tour , peut-être
détruite par un tremblement de terre ; mais il e§i égale-
ment possible qu'on en ait employé plus tard les matériaux
à la confiruction des bâtiments extérieurs, qui sont plus
étendus, mais de faible hauteur. Là se trouve le petit
jardin habituel, sur un bafîion au sud ; la citerne et le puits
avec une potence de fer unique portant une poulie ; les dis-
positions intérieures, les communications et moyens de
défense, appartiennent au type ordinaire du moyen âge ;
en un mot, à l'exception de son admirable situation, le
château de Verruchio ne présente aucun point caractéristique
extraordinaire.
Ceci étant donné, il ne m'était pas fort difficile, accou-
tumé que je suis à ces explorations , de déterminer la
FRANCESCA DA RIMINI XI
chambre qui devait avoir été réservée pour la châtelaine^
et où, sans aucun doute, Francesca a habité, même si elle
n'y a pas été réellement assassinée. La chambre de la
Dame est toujours située à ï' étage supérieur ; elle a tou-
jours, quand c*e§î possible, deux aspects, au midi et à
roue ft ; elle eft toujours la plus éloignée de r escalier, et,
presque invariablement , elle eft jointe à un très petit
retrait.
Je gravis les trois escaliers de la tour avec une sorte de
prévision de cette disposition, ejjet d^habitude plus que
d^ intuition et, sans hésiter, J^ allai droit à la chambre
que Je cherchais. La porte de l^ escalier s'' ouvrait sur un
long veftibule ; de là, sur la droite, une seconde porte
menait à une grande chambre d^ habitation ; une troisième
porte donnait accès à la chambre de Francesca, et, au delà,
le petit retrait communiquait de nouveau avec la grande salle .
Je savais bien que j'' étais à r endroit voulu, mais ma certi-
tude était mélangée de quelque désappointement . Tout cela
avait un aspect moderne, malgré les murs du xiii® siècle
et les Jenêtres anciennes que j'' avais vues du dehors. Le sol
était pavé de carreaux rouges proprets, les murs et les
plajonds passés à la chaux, d'un blanc immaculé, les
portes et les Jenêtres toutes neuves et récemment repeintes.
La gardienne qui m"" accompagnait m'expliqua que ces
chambres avaient servi de h^aret il y a quelques années,
lors d'une petite épidémie de choléra, et qu'elles avaient
été mises en état à ce moment.
Debout dans cette chambre. J'essayais d'évoquer la
tragédie. Boccace n'eft pas le seul auteur qui rapporte
que Paolo tenta de s'échapper à travel's une trappe pour
gagner l'étage injérieur, tandis que Francesca allait ouvrir
la porte à son mari, et que l'amant Jut accroché par son
juftaucorps à une Jerrure, ce dont Giovanni profita pour
Vassassiner.
Xn FRANCIS MARION CRAWFORD
Un tel accident ne me semblait guère adaptable à la
représentation théâtrale^ et fai usé de la liberté du drama-
turge en modifiant les détails de façon à donner plus de
poids aux éléments essentiels de la scène. Mais il r^y
a point de raison pour douter de V incident de la trappe.
]^ étais persuadé que, si Je ne me trompais pas sur
l'endroit^ je découvrirais dans les chambres de V étage
inférieur quelque trace de la machinerie. On m'avertit
que les chambres que je désirais voir étaient des pikes
de débarras, et qu^on ne les montrait jamais aux visi-
teurs. Mais, en fin de compte, je reus su à m'y faire intro-
duire.
Je me trouvais dans une chambre mal éclairée corres-
pondant en dimensions à la salle supérieure, mais où
ron ne voyait aucun signe de reBaurations récentes : les murs
étaient noirs de crasse et de poussière, le dallage antique
et inégal, le plafond composé de lourdes poutres de bois
supportant, à l'ancienne mode italienne, des poutres trans-
versales plus légères-. Elles avaient été renouvelées plus
d'une fois sa?îs doute depuis les Jours de Francesca, mais
renouvelées une à une, à mesure qu'elles se pourrissaient,
et sans qu'on eut apporté de changements à la disposition
originale.
Et là, en un coin du plafond, et dans ce coin seul.
J'aperçus ce que Je cherchais et ce que jamais Je if aurais osé
espérer découvrir: une ouverture carrée, pratiquée dans
la charpente, grâce au raccourcissement de quelques-unes
des poutres transversales dont les extrémités reposaient
sur la dernière des poutres maîtresses au lieu de s'encas-
trer dans la muraille.
U architecte qui avait reHauré le plancher de la chambre
supérieure, et qui n'avait aucune raison pour conserver la
porte de la trappe, avait adroitement résolu le problème
en conBruisant une sorte d'encorbellement en maçonneriCy
FRANCESCA DA RIMINI XIII
qui partait d'un point situé dans V angle, à environ un
mètre et demi du plafond, et qui allait s^ élargissant,
jusqu'à remplir r ouverture entière au niveau du plancher
supérieur, espace vide d'environ quatre-vingts centimètres
carrés.
Je fus frappé à cette vue d'une de ces impressions fou-
droyantes qui donnent aux Jurys la certitude absolue sur
m rapport de fait et de lieu et qui décident du sort
des assassins. Je suis prêt à admettre que l'exigence d'une
trappe ancienne dans cette chambre particulière puisse
être considérée par quelques personnes comme une coïnci-
dence ; mais ma propre conviction ne sera jamais ébranlée.
Je suis persuadé que j'ai vu la chambre où Francesca
tomba sous l'épée, et le coin où Paolo Malatefîa demeura
suspendu par son juftaucorps tandis que son frère l' égor-
geait.
Sur la date de la mort de Francesca, on s'accorde en
général à deux ou trois ans près, et F exigence de sa petite
fille ne saurait être mise en doute. U enfant reçut le nom
de Concordia, d'après la mère de Giovanni et de Paolo,
femme du vieux MaHino da Yerruchio. Le mariage de
Francesca eft généralement placé en 1275, différents
témoignages rapportent sa mort en 1283, en 1285, ou en
1289. J'ai suivi une excellente source en choisissant cette
dernière date, qui s'adaptait le mieux au plan du drame.
A une date poHérieure, on rencontre en Italie beaucoup
de mariages très précoces ; mais ce n'était pas l'usage au
xiii^ siècle, et j'ai supposé que le mariage par procuration
de Francesca eut lieu quand elle avait dix-sept ou dix-huit
ans, ou même plus tard.
Je ne puis trouver aucun renseignement certain sur la
mort de Béatrice Orahile di Ghiaggiuolo, qui épousa
Paolo Malatefta en 1269. Mais la tradition affirme qu'il
la délaissa pour Francesca.
XIV FRANCIS MARION CRAWFORD
En conclusion^ je veux dire que, bien que le présent
drame soit le premier, à ma connaissance, qui ait été
fondé sur les événements réels et les dates historiques sans
souci des traditions poétiques, je n'ai obéi, en le compo-
sant, qu'à des considérations purement dramatiques et
n^ai point eu la prétention d'' en j aire une étude d'histoire.
î^a pièce a été écrite en anglais sur le désir de M^^ Sarah
Bernhardt, avant que fussent annoncées diverses pièces
sur le même sujet, et elle a été reçue par M^^ Sarah
Bernhardt sous sa forme anglaise, mais je tiens à déclarer
ici la profonde reconnaissance que je dois à mon cher ami
Marcel Schtvob pour la magistrale version française dans
laquelle ce drame paraît pour la première fois devant le
public.
F. Marion Crawford.
Paris, 51 mars 1902.
Episode
de Francesca da Rimini
Dante, {L'Enfer, chant V)
Dante ( U Inferno y canto V, v. 75 ).
Poi cominciai : Poeta, volentieri
Parlerei a que'duo, che insieme vanno,
E paion si al vento esser leggieri.
Ed egli a me : Vedrai quando saranno
Più presso a noi ; e tu allot gli piega
Per queir amor, che i mena ; ed ci verranno.
Si to§lo come'l vento a noi gli piega,
Muovo la voce : o anime afïannate,
Venite a noi parlar, s'altri noi niega.
Quali colombe dal disio chiamate
Con l'ali aperte e ferme, al dolce nido
Volan, per l'aer dal voler portate ;
Cotali uscir délia schiera ov'è Dido,
A noi venendo per l'aer maiigno ;
Si forte fu l'afFettuoso grido.
O animal grazioso e benigno,
Che visitando vai pet l'aer perso
Noi che tignemmo 1 mondo di sanguigno
Dante ( U Enfer, chant V, v. 75 )•
Ores commençai : " Poëte, volontiers
Parlerais à ces deux qui ensemble vont
Et paraissent au vent tant être légers. "
Et il à moi : " Jà les verras quand seront
Plus près de nous ; et tu alors les prie
Pat celle amour qui les mène, et lors viendront. "
Sitôt que le vent vers nous les penche
Levai la voix : " O âmes haletantes.
Venez nous parler, s'Autre ne vous le dénie ! "
Telles des colombes, par le désir clamées.
D'ailes élargies et fixes, au doux nid
Volent par l'air, de leur vouloir portées.
Telles issirent de l'eschiele où e^ Dido,
A nous venant parmi l'air malin.
Tant eut de force icel amoureux cri.
" O créature gracieuse et bénigne
Qui nous vas visitant, parmi l'air pers.
Nous, qui teignîmes le monde de sanguine.
XVIII FRANCIS MARION CRAWFORD
Se fosse amico il Re dell' universe,
Noi pregheremmo lui per la tua pace,
Poi c'hai piètà del noStro mal perverso.
Di quel ch'udire e che parlar vi place
Noi udiremo e parleremo a voi,
Mentre che'l vento, come fa, si tace.
Siede la terra, dove nata fui.
Su la marina dove'l Po discende
Per aver pace co'seguaci sui.
Amor, ch'a cor gentil ratto s'apprende,
Prese coftui della bella persona
Che mi fu tolta, e il modo ancor m'offende.
Amor, ch'a nuU'amato amar perdona.
Mi prese del coStui piacer si forte,
Che, come vedi, ancor non m'abbandona.
Amor condusse noi ad una morte.
Caina attende chi vita ci spense.
Quefte parole da lor ci fur porte.
Da ch'io intesi quell' anime offense,
Chinai'l viso ; e tanto'l tenni basso
Fin che'l Poeta mi disse : Che pense ?
Quando risposi, cominciai : Oh lasso I
Quanti dolci pensier, quanto disio,
Meno coSoro al doloroso passo !
Poi mi rivolsi a loro, a parla'io,
E cominciai : Francesca, i tuoi martiri
A lagrimar mi fanno triSto e pio
Ma dimmi : al tempo de' dolci sospiri,
A che e come concedette Amore
Che conosceSte i dubbioso desiri ?
Ed ella a me : Nessun maggior dolore
Che ricordarsi del tempo felice
Nella miseria ; e ciô sa'l tuo dottore.
FRANCESCA DA RIMINI XIX
" Si fût ami le Roi de l'univers,
Nous le prierions pour la paix tienne,
Puisqu'as pitié de notre mal pervers.
" Telle chose qu'ouïr et dire vous plaira
Nous ouïrons et nous à vous dirons.
Si tant e§t que le vent, comme il fait, se taise.
" Sise eft la terre d'où je fus née
Sur la rive marine, où le Pô descend,
Pour paix trouver, avec ses affluents.
" Amour, qui au cœur gentil soudain se prend,
Prit celui-ci pour la belle semblance ^
Qui me fut tollue, en manière qui encore m offense.
" Amour, qui à nul aimé d'aimer ne fait grâce,
M'éprit pour celui-ci d'un plaire si fort
Qu'ainsi que tu vois, encore ne m abandonne.
" Amour nous conduisit à même mort.
Caïn attend qui fit expirer notre vie .
IceUes paroles d'eux à nous furent portées.
Dès que j'eus ouï ces âmes offensées.
Inclinai le front, et tant le tins bas ^ ^^
Que le poëte me dit : " Où va ta pensée ?
Quand répondis, commençai :" Oh las ! "
Quants doux pensers, quants désireux.
Menèrent iceux au douloureux pas l
Puis me tournai à eux, et ores parlai,
Et commençai : " Francesca, tes martyres
Jusques aux pleurs me font trifte et pieux.
" Mais dis-moi : au temps des doux soupirs
Par quoi et comment vous dorina Amour
La connaissance des douteux désirs ?
Et elle à moi : " Nulle pire douleur
Que de se souvenir de l'heureux temps
En la misère. Ce sait le tien dofteur.
XX FRANCIS MARION CRAWFORD
Ma s'a conoscer la prima radice
Del no§tro amor tu hai cotanto afïetto
Faro come colui che piange e dice.
Noi leggevamo un giorno per diletto
Di Lancilotto, come amor lo strinse
Soli eravamo e senza alcun sospetto.
Per più fîate gli ochi si sospinse
Quella lettura, e scolorocci'l viso :
Ma solo un punto fu quel che ci vinse.
Quando leggemmo il disiato riso
Esser baciato da cotanto amante,
QueSli, che mai da me non fia diviso,
La bocca mi bacio tutto tremante.
Galeotto fu il libro e chi lo scrisse :
Quel giorno più non vi leggemmo avante.
Mentre che l'uno spirto queSlo disse,
L'altro piange va si, che di pietade
lo venni men, cosi com'io morisse ;
E caddi, come corpo morto cade
(jTexte de l'édition Barbera, Florence. )
FRANCESCA DA RIMINI XXI
" Mais si de connaître le germe premier
De notre amour tu as si grand vouloir,
Je serai celle qui pleure et qui parle.
" Nous lisions un jour par plaisance
De Lancelot, comme Amour l'étreignit.
Seuls étions, sans nuDe suspicion.
" Par plusieurs fois tint nos yeux en suspens
Icelle leçon, et mua nos couleurs.
Mais tel fut le point qui seul nous vainquit :
" Quand lûmes comment le rire désiré
Reçut le baiser d'un si grand amant,
Icel, qui de moi ne soit mais départi,
" La bouche me baisa, tout en trémeur.
Galéhaut fit le livre, et me livra.
Auquel jour nous ne lûmes pas plus avant. "
Et l'une des ombres ainsi disant.
L'autre pleurait tant que de pitié
Me vint pâmoison, comme si je mourusse.
Et tombai comme un corps mort tombe.
Récit de Boccace
(Commentaire du Dante)
Icelle ( ¥rancesca ) fut fillette de Messer Guido le Vieux de
Polenta, seigneur de Ravenne et de Cervia ; et, y ayant eu
longue guerre et damnable entre lui et les seigneurs MalateSta
de Rimino, advint que par certains entremetteurs fut traitée
et composée une paix entre eux ; laquelle, à cette fin qu'elle
eût plus de fermeté, il plut à chacune part de vouloir fortifier
par lien de parenté ; et cette parenté fut divisée en telle ma-
nière, que ledit messer Guido devait donner pour femme une
sienne jeune et belle fillette, nommée madonna Francesca, à
Gianni fils de messer MalateSta. Et la chose ayant été jà décla-
rée p. aucuns des amis de messer Guido, l'un d'eux dit à messer
Guido : " Gardez comment vous ferez, pour ce que si vous
ne tenez compte de l'une des parts qui sont en cette alliance,
il s'en pourra suivre scandale. Car vous devez savoir quelle
e§t \'otre fillette, et de quante hautesse e§l son cœur, et si elle
voit Gianni avant que le mariage soit parfait, ni vous ni autres
ne pourront jà faire qu'elle le veuille pour mari ; et pour ce,
quand bon vous paraîtra, il me semble que devez prendre la
manière qui s'ensuit : ne faites point venir ici Gianni pour
l'épouser, mais un de ses frères, lequel, comme son procureur,
l'épousera au nom de Gianni. Or était Gianni homme de grand
fierté, et était-on en l'espoir, après la mort de son père, qu'il
dût tenir la seigneurie ; pour laquelle cause, combien qu'il
fût laid de sa personne et boiteux, messer Guido le désirait
pour gendre plutôt qu'aucun de ses frères. Et connaissant
qu'assez pouvait advenir selon le raisonnement de son ami,
il ordonna secrètement qu'ainsi fût fait comme son ami lui
XXVI FRANCIS MARION CRAWFORD
avait conseillé. Par quoi, au temps dit, vint à Ravenne Polo,
frère de Gianni, avec plein mandat d'épouser madonna Fran-
cesca. Or était Pol bel et plaisant homme et de moult merveil-
leuses façons ; et, passant avec autres gentilshommes par la
cour de la maison de messer Guido, fut, d'une demoiselle
qui là était et qui le connaissait, montré du doigt à maçonna
Francesca par le pertuis d'une fenêtre, disant : " Madame,
voilà celui qui doit être votre mari ", et ainsi le croyait la
simple femme ; d'où incontinent madonna Francesca prit
affeftion et amour pour sa personne. Puis, par grand artifice
fait le contrat des épousailles, et la dame rendue à Rimini, ne
s'avisa point tout d'abord de la duperie et ne la vit que le
matin suivant le jour des noces, qu'elle se leva d'auprès de
Gianni ; par quoi bien se peut penser qu'elle, se voyant dupée,
s'indigna et ne songea point à chasser de son âme l'amour
qu'elle y avait placé pour Polo. Et quelle fut depuis l'occasion
de ce qu'ils vinrent ensemble, je ne l'ai point ouï dire, sinon
en la manière que notre auteur dit, et qui bien se peut être.
Mais je crois que ce serait plutôt une fiàion imaginée sur ce
que possible était être advenu, et m'eét avis que notre auteur
ne savait point sûrement qu'il en avait été ainsi. Et Polo avec
madonna Francesca persévérant en telle familiarité, d'autant
que Gianni était allé comme podeftà en aucune terre voisine,
ils commencèrent de vivre ensemble quasi sans aucun soupçon.
De laquelle chose s'étant avisé un singulier serviteur de Gianni,
alla vers lui et lui raconta ce qu'il savait de l'affaire, lui pro-
mettant, quand il le voudrait, de lui faire voir et toucher.
Là fut Gianni fièrement ému et secrètement retourna à
Rimino, et, en telle manière, ayant vu Polo entrer en la
chambre de madonna Francesca, se trouva sur l'infant porté
à l'huis de la chambre ; en laquelle ne pouvant entrer, pour
ce qu'elle était verrouillée par en dedans, il cria de dehors à la
dame, et donna de la poitrine contre l'huis. Par quoi, lui
reconnu de madonna Francesca et de Polo, icel, cuidant fuir
subitement par une trappe d'où on pouvait descendre de cette
chambre en une autre, pour en tout ou en partie couvrir
son cas, se jeta par ladite trappe, disant à la dame qu'elle allât
ouvrir. Mais la chose n'advint pas comme il avait avisé, pour
ce qu'en jetant jus, le pli d'un gippon qu'il avait endossé
s'accrocha à un ferrement qui était après un bois de la dite
trappe. Et ainsi, ayant jà ouvert la dame à Gianni, et cuidant
être excusée sitôt qu'il ne trouverait point Polo, Gianni
entra et incontinent aperçut que Polo était retenu par le pli de
son gippon ; et courant pour l'occire, l'e^oc en main, la dame
se jeta outre promptement pour l'empêcher et se mit entre
FRANCESCA DA RIMINI XXVH
Paolo et Gianni, lequel avait jà levé son bras avec l'e§loc en
sa main et était tout penché sur son coup. Advint ce qu'il
n'avait point voulu, à savoir que l'eSloc d'abord perça le
sein de la dame, tandis qu'elle était serrée contre Polo. Pour
lequel accident Gianni, troublé, comme trop mieux aimant sa
dame que soi-même, retira l'eSloc et derechef frappa Polo et
l'occit ; et, ainsi les laissant tous deux morts, subitement partit
et retourna à ses affaires. Et puis furent les deux amants
moult pitoyablement le matin suivant ensevelis, et en même
sépulture.
Récit de
L'"Ottimo Commento
du Dante
99
I
En Romagne sont deux grandes maisons, à Rimino les
Malatefti, à Ravenne ceux de Polenta ; lesquelles maisons,
pour ce que trop étaient grandes, eurent guerre ensemble,
de laquelle eUes firent paix ; et à ce qu'elle fût affermie, Gianni
Sciancato di Messer Malatefta, homme de visage rude et de
cœur franc, et homme d'armes, et cruel, prit pour femme
Francesca, fille de messer Guido le Vieux de Polenta, dam.e
très belle de corps et aux joyeux semblants. Pour ladite dame
se prit d'amour Paolo, fils dudit messer Malatefta, moult
bel homme de son corps et de merveilleuses façons, et plutôt
porté à l'oisiveté qu'à labeur ; et la dame de même pour lui.
Finalement, eux étant ensemble sans aucun soupçon, comme
parents, et lisant en la chambre de la dame un livre de la Table
Ronde, auquel était écrit comment Lancelot s'éprit d'amour
pour la reine Guenièvre, et comment par tierce personne,
c'e§t assavoir Galeotto le Brun, seigneur des Iles Lointaines,
ils se joignirent ensemble pour raisonner de leur amour, et
comme ledit Lancelot par vertu d'icelui raisonnement ayant
connu le feu amoureux, eut un baiser de la reine; et jà étant à
ce point parvenue ladite Francesca, la force d'icelui traité les
vainquit tellement, que, posé jus le livre, ils en vinrent à
l'aâe de luxure, auquel donna matière le reconfort d'icelui
livre, ainsi comme Galeotto donna matière à Lancelot et à
la reine. Et tout fut ébruité tellement, qu'aucun familier
ayant porté la nouvelle à Gianni Sciancato, tous deux ensemble
finalement furent en la dite chambre par lui occis .
Récit de la
Glose du Faux Boccace
D'icelles deux ombres desquelles par l'auteur e§t faite
mention, l'une fut de Paulo da Rimine, frère de Lancilotto
( Gianciotto), seigneur de Rimini, cruel homme ; l'autre de
Franciescha, fillette de Messer Ghuido, seigneur de Ravenne.
L'hi§toire d'icelles deux ombres e§l telle. Je dis que, s'ébattant
à Ravenne un bon folâtre, et voyant icelle jovente tant belle,
dit à la mère de ladite enfançonette qu'avait cherché la cour
des quatre seigneurs ni jà n'y avait vu plus belle jovente
qu'icelle, ni de jouvencels n'avait vu plus beau iouvencel que
Paolo de Malate^ti, et que si lesdites deux bellesses se pou-
vaient accointer en mariage, jà ne se verrait plus beau couple.
Et entendant ce la mère, jà ne pensa sinon que se fît cette
parenté et faite par diverses paroles icelle parenté, et venant
Lancilotto ( Gianciotto ) à Ravenne pour épouser la dite
Franciescha en lieu de son frère, et la voyant si belle, dit que
la voulait pour sa dame, et n'y ayant nul qui osât y contredire
pour ce que seigneur il était, la tollut et fut son épouse. Paulo
de ce informé, n'en eut cure ; puis, après espace de temps, se
trouvant un jour Paulo avec Franciescha en la chambre et
lisant au livre de Guenièvre et de Lancelot, et des accointe-
ments qu'ils avaient ensemble, l'un et l'autre subitement furent
navrés d'amour, et à plusieurs fois se connurent ensemble
charnellement ; tant que s'en avisa aucun et le dit à Lancilotto
( Gianciotto ) ; lequel nullement ne le crut, tenant son frère
pour sage. D'où l'autre dit : " Je te le ferai voir. " Et tant le
travailla qu'un jour iceux étant ensemble joints, ledit frère
Lancilotto (Gianciotto), sitôt que lui furent montrés, les
frappa et du coup ambes occit.
Biographies de
Giovanni et de Paolo MalateSla
Giovanni MalateSla
dit Gianciotto (Jan le Stropiat)
Il était boiteux, et c'eSl la raison pour laquelle on le trouve
fréquemment désigné dans l'hiaoire sous le nom de Gian-
ciotto ou Sciancato ; 'mais doué par contre d'un courage
indompté, et implacable dans les vende f te, il jouissait d*un
grand crédit auprès des partisans féroces de son temps. C'était
l'aîné des fils de MalateSta ; il n'eSl donc pas surprenant
que la chronique mentionne son nom de préférence à ceux
de ses autres frères, à la date où il prit les armes pour combattre
aux côtés de son père et prêter son appui aux Guelfes contre
Guido da Montefeltro. Il assista à la défaite que subit la faftion
dont il avait embrassé le parti en l'année 1275. Cependant,
l'année suivante, cet échec fut compensé : Giovanni contribua
à chasser de Ravenne les Traversari, pour établir la suprématie
de la famille da Polenta. C'eft probablement à cette occasion
qu'il vit et aima la belle Francesca, fille de Guido da Polenta,
et qu'il obtint d'en faire sa femme en récompense du secours
qu'il avait apporté à son père. L'année suivante il fut appointe
poteStà de Forli... Les chroniques ne rapportent pas s'il se trou-
vait dans l'armée de Giovanni d'Appia, lorsque celle-ci fut
défaite à Forli par le comte Guido da Montefeltro ; mais elles
racontent qu'il accourut avec les bandes de Rimini pour grossir
XL FRANCIS MARION CRAWFORD
les troupes de Guido da Monforte en 1283, à l'aide desquelles
il prit sa revanche pour les désaftres subis l'année précédente,
et réduisit la cité rebelle à l'obéissance du trône des papes.
Malatefta di Rimini le Vieux tira profit des services rendus à
l'Église pour étendre le pouvoir de sa maison sur les cités
voisines ; et, aspirant à la possession de Pesaro, où déjà il
tenait en alleu personnel le château fort de Gradara, il fit
en sorte d'obtenir pour Giovanni l'office de poteStà. Giovanni
en remplissant les fonftions en 1285, lorsqu'il fut averti par
un de ses serviteurs des amours inceélueuses' de" sa femme
Francesca avec son frère Paolo. Aveuglé par la fureur et la
jalousie, il courut secrètement à Rimini et là s'étant convaincu
de son déshonneur en surprenant ensemble les deux amants,
il les tua de sa main...
Il avait épousé en 1275 Francesca di Guido da Polenta di
Rimini di Ravenna, morte en 1285, dont il eut une fille unique,
Concordia.
Après la mort de Francesca, il épousa Zambrasina di Tebal-
dello delli Zembrazi da Faenza, veuve de Tino di Ugolino
dei Fantolino, dont il eut i, Guido, 2, MalateStino ( qui conti-
nua la lignée), 5, Rengardaccia, 4, Margherita, 5, Ramberto.
Vers la fin de 1296, 3 construisit une forteresse imprenable
pour tenir en sujétion de nouveaux vassaux. Il mourut à
Pesaro en l'année 1304.
La lignée de Giovanni MalateSta s'eSt éteinte au xv* siècle.
(Litta. Famiglie celebri d'italia. — Malatefta di Rimini.
" Tav. Vm).
Paolo MalateSla dit "Il Bello"
Il reçut le surnom de Le Bel, parce qu'il l'était, et il doit
sa célébrité moins à ses hauts faits qu'aux vers sublimes où
le Dante a décrit sa misérable fin. On a écrit de lui qu'il était
plus adonné aux arts de la paix qu'aux exercices de la guerre,
et non à tort : en effet, dans les sanglantes pages qui narrent
les guerres civiles de la Romagne et où le nom des Malatesta
se retrouve si souvent, celui de Paolo Malatefta ne se rencontre
que dans un seul document du 14 janvier 1276 ; c'e^t une
formule par laquelle les Guelfes de Rimini jurèrent la paix
avec les Gibelins entre les mains de l'archevêque de Ravenne.
Les Florentins élurent Paolo pour Capitaine du Peuple et
Conservateur de la Paix en décembre 1282 ; mais il n'occupa
que peu de temps ces fondions. Dès le mois de février de
1 année suivante, appelé par des affaires très urgentes,
il demanda et obtint l'autorisation de retourner chez lui. Nous
ignorons quelles étaient les affaires si pressantes qui le rappe-
laient à Rimini : peut-être était-ce l'amour très ardent dont il
s'était épris pour Francesca da Polenta, femme de son frère
Gianciotto, amour qui les mena tous deux à une si tri§lc
mort. En effet, le mari, ayant été averti par un serviteur de
l'outrage fait à son lit nuptial, accourut en secret de Pesaro
où il occupait la dignité de poteftà, probablement en
XLH FRANCIS MARION CRAWFORD
l'année 1285. Il surprit ensemble Paolo et Francesca, et, fou
de rage, tua les malheureux amants de la même épée. Telle
eft la substance des faits qu'on trouve rapportés avec diverses
variations .
Paolo Malatefta épousa, en 1269, Orrabile Beatrice di
Ghiaggiulo. La date de la mort de celle-ci e§t inconnue, mais
sûrement antérieure à 1303.
De ce mariage il eut pour enfants : i" Uberto ( qui continua
la lignée), z° Margherita (qui épousa un Guidi de Rominia).
Litta. Vamiglie celehri d'Italia. MalateSla di Riminij
Tav. XVII)
Francesca da Rimini
Distribution
Francesco, femme de Jan le
Stropiat, trente -deux ans,
mariée depuis quinze ans.
Giovanni Malatesta, ( Jean le
Stropiat), quarante ans r,'']^ MM
Paolo Malatefîa, son frère, de
trente-cinq à trente-neuf ans.
Premier Soldat
l^e Jardinier
Deuxième Soldat
Le Geôlier
Le Sénéchal
Un Vieux Serviteur
Première Femme
Deuxième Femme
Un Page
La Voix de Béatrice y
Concordia, Fille de Giovanni et
de Francesca, quatorze ans.
Troisième Femme
M™® Sarah Bernhardt
de Max.
Pierre Magnier
Krauss
Barry
Jean Dara
Cauroy
Piron
de Neuville
Patry
Boulanger
Simonson
Savelli
Jvlœes
Yvonne de Bray
Germain
U action du prologue se passe en i2j^ ; celle de la
pièce en 1289. 1m scène efî au château de V err uchio près
Kimini. — Prologue : Une salle du château. —
Premier acte : La chambre de Francesca. Matinée
de printemps. — Second acte : ha cour du château.
Même Jour. — Troisième acte : Un jardin. Deux
mois plus tard. U après-midi. — Quatrième acte :
La chambre de Francesca. Même Jour.
Prologue
Vfje salle au château de Verruchio^prh Kimini. Au fond,
à gauche y porte donnant sur la chambre à coucher de
Francesca. Au fond ^ à droite, armes et panoplies. A
droite, au premier plan, grande fenêtre aux volets
intérieurs. Au fond, à f angle de gauche, niche avec
grande statue de la Vierge en bois peint. De chaque
côté un vase contenant des fleurs d'' automne. Au-dessus
de la niche, veilleuse suspendue, dans laquelle brûle une
faible lumière. Porte à gauche, au premier plan. A
droite, second plan, petite porte donnant sur r appar-
tement de Giovanni.
Grande table et grand fauteuil en chêne. Deux escabeaux
carrés. Deux grands cojfres en bois sculpté sur lesquels
sont Jetés des peaux d'ours et de loup. La salle efi
plongée dans une demi-obscurité. Par la porte ouverte
de la chambre à coucher on aperçoit de la lumière.
Au lever du rideau la Première Femme âgée, efi assise
sur un escabeau près de la table. La Deuxième Femme
tire de deux malles de cuir liées ensemble des pièces de
soie, de dentelle, etc. La Troisième Femme entre par
la porte ouverte de la chambre à coucher et aide les deux
premières ; pendant le dialogue elle va et vient, empor-
tant les étoffes dans la chambre. ( Musique au loin. )
SCENE PREMIERE
Première Femme, Deuxième Femme,
Troisième Femme.
Première Femme. — Comme il se fait tard l
( La musique cesse. )
Deuxième Femme. — Ils doivent avoir fini de
souper ; on n'entend plus la musique.
Première Femme. — Pauvre dame ! Ce n'eft pas
de sitôt qu'elle aura le cœur au rire et aux chansons !
Mais comme elle s'attarde !
Deuxième Femme. — Nous ne pourrons pas
aller nous coucher avant l'aube.
Première Femme. — E^-elle belle, dis ? Moi,
je ne l'ai pas vue : mais toi, tu étais à la noce à
Ravenne...
Deuxième Femme. — Belle ? Je ne sais pas :
je n'ai vu que ses yeux. ( Elle déploie une pièce de soie
bleu pâle. ) Oh ! la merveilleuse couleur ! Ce doit être
lo FRANCIS MARION CRAWFORD
de la soie de Constantinople. {Courte pause. EJles
regardent toutes trois la soie. )
Première Femme. — De si beaux yeux ?
Deuxième Femme. — Il aurait fallu les voir,
quand elle a aperçu Monseigneur Paolo !
Première Femme. — Sa famille lui a fait croire
que c'était Monseigneur Paolo il Bello qu'elle
épousait, n'e^-ce pas ?
Deuxième Femme. — Oui, c'eSt ce qu'elle croyait
quand il eSt entré, et son regard était fondu de dou-
ceur ; mais quand on lui a dit que c'était un mariage
par procuration, que monseigneur Paolo ne faisait
que tenir la place de son frère, ah ! si tu avais vu ses
yeux, alors...
Première Femme. — Eh bien ?
Deuxième Femme. — C'étaient des yeux de
fauve ! et puis elle les tourna vers Monseigneur
Paolo, et ce n'étaient plus les mêmes.
Première Femme, elle baisse la voix. — Son père
savait bien qu'elle serait morte plutôt que d'épouser
Jan le Strop iat, si elle voyait sa figure.
Deuxième Femme, elle traverse vers la porte de
gauche. — Oui, on lui a dit que c'était tout le portrait
de son frère. Il ne doit arriver qu'au milieu de la
nuit, quand tout sera éteint, quand elle sera endormie;
il dira qu'il a été retenu à Pesaro, où on l'avait appelé
en toute hâte...
Première Femme, elle interrompt et montre du doigt
la porte à droite. — Je sais, je sais, et il e^ là. Tout
cela finira mal, très mal. Mais ce ne sont pas nos
affaires. Comme elle s'attarde. {Rentre la troisième
Jem me. )
Deuxième Femme. — C'eSt qu'elle n'eSt pas fort
pressée de quitter la compagnie de Monseigneur
FRANCESCA DA RIMINI n
Paolo. Pourtant ils n'ont pas cessé de causer ensemble
à ce qu'il m'a paru, tout le long de la route, depuis
Ravenne.
Première Femme. — Ce n'eft pas moi qui l'en
blâmerai !
'Troisième Femme. — E^-ce vrai, ce qu'on dit,
que ce mariage n'e§t pas autre chose qu'un marché ?
Deuxième Femme. — Oui, bien. C'e^ tout juête
comme si Monseigneur Jan le Stropiat, avait acheté
un palefroi ou un épervier.
Troisième Femme. — Ou une esclave.
Première Femme. — C'eSt vrai qu'on vend des
femmes à Venise !
Deuxième Femme. — Ce sont des pirates qui
les apportent d'Orient. On les vend au poids de l'or.
Première Femme. — Mais à Ravenne, on ne les
paie ni d'or ni d'argent ; on les a pour des promesses
d'alliance.
Troisième Femme. — C'eSt sur une alliance que
le marché a été conclu ?
Première Femme. — Oui. Oh ! c'e^ bien simple.
Monseigneur Giovanni avait vu un jour la belle
dame Francesca : il a eu le goût d'en faire sa femme.
Bon. Il se trouve justement que le père de la dame
avait besoin qu'on lui aide dans ses querelles avec
voisins. Voilà qui s'arrange à merveille. On remet
Mme Francesca aux mains de Monseigneur Giovanni,
à condition qu'il fournisse au père cinquante hommes
d'armes, chevaux et équipages, à la première réqui-
sition. Regardez donc cette pièce de dentelle ! Quelle
finesse !
Troisième Femme. — C'e^ du point de Burano.
Deuxième Femme. — Alors le prix d'une noble
fiancée à Ravenne, c'eét cinquante hommes d'armes ?
12 FRANCIS MARION CRAWFORD
Ce n'eft pas très cher. Une belle esclave de Géorgie
vaudrait davantage, au marché de Venise.
Troisième Femme. — Et je jure bien que le
gentilhomme qui l'achèterait serait au moins beau
garçon.
Deuxième Femme, elle écoute à la porte à gauche y
qu'elle vient à'' ouvrir . — Les voilà, je les entends.
Première Femme, elle se levé et prête V oreille. —
Chut ! ( Musique très douce â* inHruments à corde ; on
entend la voix de France s ca, rieuse ; une faible lueur illu-
mine la porte. Les trois femmes se placent de chaque côté
et attendent. )
SCENE II
Les Mêmes, puis Francesca, Paolo,
DEUX Femmes et deux Hommes.
( E.ntre Paolo, menant Francesca par la main. Deux
femmes et deux hommes les suivent avec des torches
de cire qu'elles fixent dans des torchères en fer forgé.
On entend au dehors la musique un peu plus forte . )
Première et Deuxième Femmes, faisant la révé-
rence. — Plaise à Votre Grâce !
Francesca regarde autour d'elle, tenant toujours la
main de Paolo. — C'eét là ma chambre de noces ?
Première Femme. — Non, gracieuse dame, la
chambre e§t plus loin.
Paolo. — Voici le seuil où je dois m' arrêter et
où ma mission expire. Adieu, très chère sœur.
Francesca, le retenant. — Tant de hâte, mon
frère ? ( Aux deux femmes. ) Allez, je vous suivrai.
( Les deux femmes passent dans la chambre de Fran-
cesca. )
FRANCESCA DA RIMINI : 15
Paolo. — Oui, il le faut... adieu. ( // lui baise
la main^ mi-agenouillé . ) Si je vous ai servi fidèlement
au lieu et place de Giovanni, je vous prie d'en garder
aimable souvenir.
Francesca, r attirant vers la table. — Ne voulez-
vous pas vous asseoir un instant près de moi ?
N'ave2-vous pas le devoir de me remettre à mon
mari, en personne? Et puis {^elle rit légèrement) ^
si je ne vous vois pas tous les deux, à côté de l'un
de l'autre, comment voulez-vous que je juge de
votre merveilleuse ressemblance ?
Vkouo^ protestant. — Il se f.it tard, douce dame...
Francesca, souriant. — Il se fait tard et vous êtes
las, le sommeil pèse sur vos yeux. Je comprends
bien ! La responsabilité, les fatigues de la route...
Paolo. — Vous vous moquez, chère sœur. Pour
ma part, je ne serais point las, dussé-je vous servir
jusqu'au terme de la route de ma vie.
Francesca. — En vérité ? ( Tous deux se regardent
un in fiant.) Merci. Promesse faite. Dites-moi main-
tenant s'il t§t vrai que vous vous ressemblez tant,
votre frère et vous, qu'on vous prendrait l'un pour
l'autre ?
Paolo, évasiment. — Comment vous le dirais-je ?
Sait-on jamais soi-même ce qu'on paraît aux autres ?
Nous sommes frères ; sans doute, je pense qu'on
doit nous trouver quelque ressemblance. Mais il
a les cheveux sombres et des yeux noirs très perçants.
( Il se relève. )
Francesca. — Ah ! quel dommage ! Il a les
cheveux sombres...
Paolo. — Adieu, encore une fois.
Francesca, à regret. — Bonne nuit. ( Paolo se
dirige vers la porte. ) Paolo !
14 FRANCIS MARION CRAWFORD
Paolo, se retournant. — Vous désirez ?
Francesca. — Rien, rien. Je me suis sentie très
seule en vous voyant partir.
Paolo. — Vos femmes vous attendent.
Francesca, elle jette un regard vers sa chambre. —
Oui, je sais. Mais avant que vous partiez, dites-moi,
eét-ce que je vous reverrai bientôt ?
Paolo, après un moment d'hésitation. — Non, je ne
crois pas. Désormais, nous ne nous rencontrerons
guère, je le crains.
Francesca, avec une nuance d'humeur. — Vous
pourriez au moins rester encore un jour, pour me
tenir compagnie. Mon mari n'arrivera peut-être pas
de sitôt.
Paolo, qui sait la vérité. — Il sera ici demain.
Francesca. — Il e§t près de minuit. Ce sera
bientôt " demain ".
Paolo. — Oui, bientôt. ( Très bas.) Trop tôt !
(7/ soupire. )
Francesca, tri He ment, à elle-même. — Peut-être...
( Changeant de ton. ) Vous n'oublierez pas de me
donner le livre dont vous m'avez parlé, n'eét-ce pas ?
Paolo. — Je vous l'enverrai sans faute.
Francesca. — Merci. Je n'ai pas lu beaucoup
de livres. Quand l'écriture n'eSt pas très claire, c'eSt
si difficile... Mais vous viendrez m'aider à lire,
quelquefois ?...
Paolo. — Oui, je viendrai... quelquefois. Mais
récriture de ce livre eSt bien belle et claire.
Francesca. — De quoi parle-t-il ce beau livre?
Vous ne pourriez pas me le dire, un peu ?
Paolo. — C'e§t l'hi^oire d'un chevalier et d'une
grande reine ; et le livre dit comment ils s'aimèrent
tous les deux.
FRANCESCA DA RIMINI 15
Francesca, après une pause. Pensive. — ESt-ce
qu'ils s'aimèrent fidèlement ?
Paolo, après une pause. — Oui, très fidèlement.
Jusqu'à la fin.
Francesca, intéressée. — Et il n'y a rien d'autre ?
Paolo. — Nous n'aurions pas le temps, mainte-
nant, pour que je vous dise tout. Mais j'espère que
l'hi^oire vous plaira, quand vous la connaîtrez.
Francesca. — J'en suis sûre.
Paolo. — Et maintenant. Madame ma sœur, il
faut vous dire adieu.
SCENE III
Francesca, Paolo, puis les Femmes
ET LE Vieux Serviteur
Francesca, à regret. — Puisqu'il le faut... ( Vaolo
s'attarde un moment, puis, avec un effort, va droit à la
porte et sans se retourner. Francesca, seule, soupire, se
lève, va lentement et à regret vers la chambre à coucher, se
retourne , puis , semblant prendre tout à coup la résolution
d" oublier, se dirige vers la fîatue de la Vierge et Joint
ses mains devant l'image.) Ave Maria gratia plena...
( Sa voix se perd dans le murmure bas de la prière.
Courte pause.) Salve regina, mater misericordiae,
vita, dulcedo et spes nostra... ( ha voix se perd dans
un murmure comme plus haut. Tandis qu'elle prie, rentn
la première femme de la chambre â coucher. )
Première Femme. — Madame, il t§t presque
minuit.
Francesca. — Je viens. {Elle jette un regard
autour d'elle puis s'avance vers la porte de sa chambre. —
i6 FRANCIS MARION CRAWFORD
Sortent V ranee sea et la Première Femme ^ fermant la
porte. — A. peine sont-elles sorties, entre par la petite
porte à droite le vieux serviteur, portant une eotte de
mailles, un heaume et des armes. Il avanee avee préeaution,
tend l'oreille près de la chambre à eoueher, puis, allant
à la panoplie, se met à j disposer les armes. Puis il
passe à gauche, éteint l'une des torches de cire et emporte
la seconde tout allumée. Dans Pinçant qu'il saisit Pétei-
gnoir pour éteindre la veilleuse, rentre la Première Femme ^
Première Femme. — Que fais-tu là ?
Le Serviteur. — C'e§t l'ordre de Monseigneur.
Toutes les lumières doivent être éteintes à minuit.
Première Femme. — Tu pourrais au moins nous
laisser le temps de partir, quand nous aurons ter-
miné notre service auprès de la mariée.
Le Serviteur. — Vous emporterez les flambeaux
de la chambre de Madame pour vous éclairer.
Première Femme, elle le regarde. — Ah ! je
comprends. Mais il ne faut pas éteindre la lampe
de Notre-Dame : cela porterait malheur au mariage.
Voyons, que je trouve ce voile que Madame a
laissé tomber. ( hs serviteur V accompagne avec une
torche. Elle trouve le voile à F endroit où Francesca s* était
assise, he serviteur se dirige aussitôt vers la porte de
Giovanni et sort, laissant la porte entre-h aillée. L,a
première femme ouvre la porte de la chambre de Francesca,
it on aperçoit de la lumière. La deuxième femme efî sur
le point de sortir. )
Première Femme. — Le voilà, je viens de le
trouver. ( Elles entrent, laissant la porte ouverte. )
FRANCESCA DA RIMINI 17
SCENE IV
Giovanni, j&w/ Frances c a
La Voix de la Première Femme, à V intérieur. —
Nous souhaitons bonne nuit à Votre Grâce. {Entrent
les deux femmes ^ portant des flambeaux ; elles rient, regar-
dent derrière elles, et sortent à gauche. La scène eft dans une
obscurité presque complète, sauf une lueur de lune qui
filtre à travers les volets mal clos de la fenêtre. Au moment
oil les femmes ferment la porte, Francesca entre, en robe
de nuit blanche. — Au même moment, entre Giovanni,
par la porte de sa chambre. Il rencontre Francesca, de
façon qu'on aperçoit son visage à la clarté de la lune. )
Francesca, frappée de terreur. — Ah ! qui êtes-
vous ?
Giovanni. — Giovanni Malateéta.
RlDEAQ
Ade Premier
Ljû chambre de Francesca. Architecture gothique. Double
porte au fond avec un grand verrou de fer ouvragé ^ très
apparent sitôt que les tentures sont écartées. Fenêtres
à gauche^ au premier et au second plan ^ et à gauche au
fond : cette dernière étroite et dépourvue d"* escalier .
Petite porte ogivale à gauche au premier plan. A droite y
au fond ^ alcôve ouverte^ où on aperçoit un lit à tentures.
A droite^ au second plan^ grande cheminée gothique.
Fa salle e^ pavée de dalles blanches et noires. En bas,
à gauche, fauteuil gothique à grand dossier pour deux
personnes avec escabeau. Fes fenêtres sont hautes et
on j accède par des marches, de sorte qu'en se tenant
sur la marche la plus élevée de la fenêtre de gauche, au
second plan, on peut jeter les jeux par-dessus le dossier
du fauteuil. Au lever du rideau, les oiseaux chantent
dehors et le soleil levant lance un rayon par la fenêtre
de gauche au fond. Fendant la durée de Pacte, le soleil
se meut lentement jusqu" à ce que les rajons du couchant
tombent par les fenêtres de gauche au premier et au
second plan.
SCENE PREMIERE
Concordia, puis Giovanni
Concordia, au lever du rideau. Elle s* avance entrt
les tentures du fond et appelle. — Maman ! ( Elle
entre, regarde P alcôve et appelle. ) Maman chérie !
( Elle s^ avance vers r alcôve, pour voir. ) Ct§t qu*ellc
e§t encore au jardin, alors. {Elle passe à gauche,
monte par les marches de la fenêtre de gauche au deuxième
plan, qu'elle ouvre. Un flot de lumière lui inonde le
visage. Les oiseaux chantent. Elle regarde dehors.) Oui,
la voilà, avec mon oncle Paolo. Quel malheur que
cette fenêtre soit si haute 1 J'aurais sauté jusqu'en
bas et je les aurais vite, vite surpris par mes baisers.
Mais il y a bien deux fois la hauteur d'un homme I
( Elle les guette. ) Voilà que leurs têtes se touchent
presque. (Elle guette, puis elle rit.) Si j'avais une
rose, je la leur jetterais — une seule rose pourrait
les toucher tous les deux. ( Elle guette. ) Les voilà qui
se promènent sous les pommiers en fleur — ah l
24 FRANCIS MARION CRAWFORD
qu'ils sont beaux ! — Adieu, à bientôt ! ( Elle leur
envoie des baisers^ demeure encore un temps à les regarder
puis redescend de la fenêtre, debout sous la lumière forte ^
Comme j'aime le jardin quand la tiédeur du prin-
temps monte en chaleur d'été ! L'air e§t si doux
au temps où les fleurs se font fruits, où les petits
oiseaux essayent leurs ailes ! ( Entre Giovanni, par
le fond, doucement, comme s'il voulait la surprendre.
Concordia prête r oreille, sourit, et tend ses mains derrière
elle pour qu'il les prenne. Il les saisit, les tient, et lui
embrasse la tête. Elle rit, jojeuse.) Père! Je savais
bien que c'était toi !
Giovanni, tendrement. — Il y a donc deux yeux
dans cette petite nuque ?
Concordia. — Non, mais il y a en dans mon
cœur.
Giovanni. — Pour voir ceux que tu aimes.
Combien sont-ils, mon enfant ?
Concordia. — Tu sais bien. Vous êtes trois.
Il y a toi et puis maman, et puis mon oncle Paolo,
Et toi, combien en aimes-tu ?
Giovanni, avec un sourire. — Les mêmes. Toi
et Paolo, et ta mère.
Concordia. — Et maman m'aime, moi, et puis
mon oncle Paolo, et puis toi. ( Elle rit. )
Giovanni, gravement, demi à part. — Moi ?
Concordia. — N'es-tu donc pas son mari ?
C'e§t toi qu'elle aime d'abord, bien sûr.
Giovanni. — Oui, mais le dit-eUe ?
Concordia. — Quoi donc ?
Giovanni, avec émotion. — Qu'elle m'aime...
Concordia. — Cela va sans dire.
Giovanni, demi à part. — Il n'en serait que plus
tendre de le dire. ( A Concordia, en hésitant. ) E^-ce
FRANCESCA DA RIMINI 2j
qu'elle te parle quelquefois de moi ? E§t-ce qu'elle
ne te parle jamais tendrement de moi ?
Concordia, elle essaye de se rappeler. — Si, si, je
suis sûre que si. ( 'Rlle se souvient, ) Oh oui ! Tiens ^
l'autre jour encore elle a dit que tu saurais mater le
cheval le plus vicieux.
Giovanni, qui a écouté avidemment ^ désappointé . —
C'e§t tout ?
Concordia. — Et que tout le monde a peur de
toi.
Giovanni. — Ta mère a peur de moi ?
Concordia. — Oh oui !
Giovanni. — Et toi, mon enfant ? Toi aussi,.
tu as peur de moi ?
Concordia, d^une impulsion soudaine^ lui jette les
bras autour du cou. — Non, vraiment ! Je t'aime bien
trop. Pourquoi donc aurais-je peur de toi ? M'as-tu
jamais dit une parole rude, m'as-tu jamais fait du
mal, m'as-tu jamais refusé rien de ce que je te deman-
dais ?
Giovanni, tri fie ment. — Ai-je jamais rien refusé
à ta mère ? Lui ai-je jamais fait du mal ?
Concordia. — Mais non, bien sûr !
Giovanni. — Et pourtant elle a peur de moi.
Concordia. — Oui, mais un peu, seulement,
quand tes yeux sont bien noirs et que tu fronces le
sourcil. Oui, comme cela. {Elle lui caresse le front
en riant. ) Là, là 1 Allons, maintenant, regarde-moi
et fais-moi un beau sourire, comme mon oncle
Paolo.
Giovanni. — C'eSt un talent que je n'ai jamais
possédé. Je ne sais pas.
Concordia. — Mais si, tu sais. Et puis c'eSt
une chose que maman aime tant I Elle en parle.
*6 FRANCIS MARION CRAWFORD
quelquefois du sourire de mon oncle Paolo, quand il
n'eft pas là ; elle trouve que je lui ressemble.
Giovanni, il tressaille ^ maii se contient. — Que tu
lui ressembles !
Concordia. — Mais oui. Qu*e§t-ce que tu as ?
SCENE II
Les Mêmes, puis Paolo
Giovanni. — Rien. (7/ lui tourne la figure vers
la lumière et l'* examine en silence. 'Entre Paolo, qui refîe
debout sous la porte du fond. Il les regarde sans parler. )
Non, tu ne ressembles pas à mon &ère Paolo.
Paolo, s^ avançant. — Concordia, me ressembler,
à moi ? Je voudrais, moi, lui ressembler, à elle ! Elle
a les yeux de sa mère, et un cœur sans reproche,
comme son père. ( A Concordia, en lui caressant la
main, tandis qu'elle lève les jeux vers lui. ) Oui, mon
enfant, ton père, que tu vois là, e§t l'homme le
plus brave qui jamais ait chevauché monture ou
couché lance au râtelier.
Giovanni. — Pas plus brave que toi, frère.
Concordia, à Giovanni. — Ni moins doux à
ceux que tu aimes. Seulement, voilà, tes ennemis
ont peur de toi.
Giovanni. — Comment, mais tu disais tout à
l'heure que ta mère...
Concordia, riant mais craignant qu'il n^ achève. —
Chut, père ! Cela, c'eét un secret.
Paolo, inquiet, mais le sourire aux lèvres. — Quel
secret, mon enfant }
Concordia. — Rien, rien.
FRANCESCA DA RIMINI 27
Paolo. — La vie tourne sur des riens.
Giovanni. — Oui. Une paille dans un rivet
d'armure, une lame qui résiste au fourreau, une pelure
de pomme sur le pavé, qui vous fait glisser le pied
dans un duel à mort, un mot mal compris, un coup
d'œil...
Concordia l^ embrasse. — Un baiser !
Giovanni, en demi aparté. — Même cela, même
cela. Il y a des hommes qui sont morts pour un baiser
— ou seulement pour en avoir désiré un.
Concordia. — Nos vieilles chansons parlent
bien d'hommes et de femmes qui sont morts par
amour.
Paolo, légèrement. — Oui, dans les anciens temps,
mon enfant. De nos jours, cela n'arrive plus.
Concordia. — Pourquoi donc ? Les hommes
aiment-ils moins ?
Paolo. — Peut-être que les femmes aiment
davantage.
Giovanni. — Il y a une autre mort que celle du
corps, une mort pire, une mort vive qui tue en
l'homme l'espérance, et qui peint le monde entier
d'une noirceur peftilentielle. Car l'espérance ea
le cœur de l'âme. Tant que ce cœur bat encore
l'âme eSt vivante, mais le jour où une femme vient
étrangler l'espérance, elle étouffe le souffle de l'âme,
et rime meurt. J'aimerais mieux mourir dix fois
de mon corps.
Concordia. — Oh ! père, comme tu parles
avec amertume ! Nous sommes encore si jeunes,
dans la jeunesse de l'année ! Regarde la lumière du
soleil ; écoute plutôt les petits oiseaux. y
Giovanni. — Je suis vieux avant mon temps.
28 FRANCIS MARION CRAWFORD
La lumière du soleil ne me réchauffe pas ; je n'entends
pas la chanson des oiseaux.
Paolo. — Voyons, frère, un peu de gaîté I
Voilà une triste humeur pour une matinée de prin-
temps. Nous sommes en paix avec nos voisins ;
tes Etats sont prospères plus que ceux de nos autres
princes ; tu as une douce fillette qui t'aime... ( Fran-
cesca entre par la gauche.^ un frère loyal et (// voit
France sca ) la plus belle, la plus fidèle, et la plus tendre
femme du monde.
SCENE III
Giovanni, Frances ca, Concordia, Paolo
Francesca. — Tant de choses, moi ?
Giovanni lui prend la main gauche et la baise. —
Oui, tout autant, et pour moi bien plus encore.
( Francesca frémit visiblement et échange un regard avec
Faolo. De la main droite, elle serre Concordia contre elle. )
Francesca, à Giovanni. — Merci, Monseigneur.
( File retire la main. )
Giovanni. — Monseigneur ! Toujours l'éter-
nelle cérémonie, l'impitoyable respeél !
Francesca. — Que faut-il donc dire ?
Giovanni. — Appelez-moi par mon nom, Gio-
vanni.
Concordia, innocemment. — Ou Jan le Stropiat
— elle t'appelle souvent ainsi. ( Vaolo écarte Concordia
pour r empêcher de parler. )
Giovanni, blessé. — Madame !
Francesca, froidement. — " Madame " n'eSt-il
pas aussi cérémonieux que " Monseigneur " ?
FRANCESCA DA RIMINI 29
Giovanni. — Si. {Francesca passe à gauche. Gio-
vanni^ debout et pensifs la regarde s'en aller. Francesca
s'assied sur le fauteuil, prend un livre et feint de lire.
Pendant ce dialogue, Paolo et Concordia sont remontés. )
Giovanni, à Francesca. — Quel livre lisez- vous,
Madame ?
Francesca, sans lever les jeux. — L'hi§toire de
Lancelot et de Guenièvre, Monseigneur.
Concordia, à la fenêtre de gauche premier plan. A
Paolo. — Oncle Paolo, regardez donc !
Paolo. — Qu'7 a-t-il ? Je ne vois rien.
Concordia, à part à Paolo. — Cette femme qui
vient de passer. Elle se cache la figure. ( Francesca
tourne les yeux vers eux. )
Paolo, à Concordia. — Encore ! ( Paolo sort par
le fond. )
SCENE IV
Giovanni, Francesca
Concordia, à part à la fenêtre. — Je voudrais
bien savoir... ( Sort Concordia par le fond. )
Giovanni, qui s'eH assis près de Francesca sans
qu'elle s'en aperçoive. — Francesca...
Francesca. Elle se recule dans le coin du grand fau-
teuil. — Oh ! Votre Seigneurie est donc encore là ?
Giovanni, /'/ s'assied près d'elle. — Oui. Cela
vous t§t désagréable ?
Francesca. — Quoi ?
Giovanni. — Que je sois encore là. Vous me le
faites penser, vraiment.
Francesca. — Vous pensez trop, Monseigneur.
JO FRANCIS MARION CRAWFORD
Giovanni. — Je pense trop à vous, Francesca.
Et moi je ne suis jamais dans vos pensées.
Francesca. — Jamais ? Oh, si c'e^ là ce que
vous pensez, vous vous trompez bien !
Giovanni. — Alors, vos pensées sont cruelles.
Francesca. — Pas toujours.
Giovanni. — Souvent, avouez-le.
Francesca. — Ne m'accablez pas de questions.
Monseigneur. Prenez-moi telle que je suis. Ai-je
été pour vous une femme fidèle ?
Giovanni. — Oui.
Francesca. — Pour votre enfant, une mère
aimante ?
Giovanni. — Oui.
Francesca. — Suis-je dévouée à vos intérêts ?
Giovanni. — Oui.
Francesca. — Suis-je obéissante à vos volontés ?
Ai-je honnêtement rempli mes devoirs, ma tenue
a-t-elle été modeste ?
Giovanni. — Oui, en tout...
Francesca. — Fh bien, n'e^-ce donc pas tout ?
n'êtes-vous point satisfait ? N'avez-vous pas encore
plus que neuf de vos amis sur dix qui sont mariés ?
Que demandez-vous de plus à votre femme, fidèle,
striâ:e à ses devoirs, honnête, modeste en sa tenue,
et obéissante à vos volontés ?
Giovanni. — Je demande un peu de tendresse...
Francesca. — De l'amour, peut-être ?
Giovanni. — Oh ! si peu, Francesca, si peu.
Si peu, que vous puissiez sentir quelque peine à
m'appeler Jan le Stropiat, Jeannot l'Estropié, sentir
que là-dessous ( il se frappe la poitrine ) il y a de la
chair vive — du sang qui gicle par la blessure — de
la chair qui vibre sous le couteau.
FRANCESCA DA RIMINI yi
Francesca. — Ce§t là ce que vous dites amour ?
C'est là tout ce que vous demandez ?
Giovanni. — C'eSt tout.
Francesca, avec gravité , — Je suis fâchée de vous
avoir causé de la peine. De ce jour en avant je tâcherai
de ne pas vous faire de peine, ainsi que je l'ai fait
trop souvent.
Giovanni, éclatant. — Oh ! je me moque bien
de la peine ! Je subirais toutes les tortures du corps,
toutes les agonies de l'esprit, les angoisses même de
l'âme en ses souffrances éternelles, si toute cette
peine pouvait acheter de vous un seul baiser d'amour I
Francesca, frissonnante. — C'est plus que vous
n'avez demandé.
Giovanni. — Pas plus que je n'ose espérer.
Francesca. — Vous êtes trop osé alors, sur
ma vie. Je vous ai donné tout ce que j'ai, et vous
voulez encore davantage ; vous voulez de l'amour.
De l'amour ! de l'amour ! . . . ( 'Bile détourne les jeux^
et r expression de son visage se perd dans le rêve. )
Giovanni, après un temps. — Francesca !... (7/
lui prend la main, tendrement. )
Francesca, sursautant comme piquée au vif, et lui
arrachant sa main, pleine d'horreur. — De l'amour !
( Courte pause. ) Avez-vous donc oublié ?
Giovanni, implorant. — Et vous, ne pouvez-
vous donc oublier ?
Francesca. — Moi ? Ah ! jamais, tant que mes
yeux pourront vous voir, tant que mes oreilles
pourront entendre votre voix ! Oublier ? Le torrent
des années ne pourrait laver ma mémoire, ni le déluge
des éternités la noyer d'oubli ! Elle vivra par delà
les siècles et les mondes jusqu'au jour où j'exhalerai
ma plainte au tribunal du Tout-Puissant, dans les
32 FRANCIS MARION CRAWFORD
cieux, à moins que je ne la traîne aux enfers, moins
vides d'espoir que cette vie terrestre. Oublier ?
Oublier que j'ai été vendue comme une esclave,
dupée comme une enfant, outragée comme la plus
vile d'entre les femmes ! Oublier que le marché fut
fait entre votre père et le mien, qu'ils me dépêchèrent
votre frère, — un frère qui e§t un ange autant que
vous êtes un démon, — et qu'il fut votre sub^itut
devant l'autel, votre semblance et vivante image,
voilà ce qu'ils me dirent ! Oublier votre arrivée tar-
dive la nuit de mes noces, au milieu des ténèbres,
pour me duper, pour retarder la révélation de votre
visage jusqu'à l'aube grise, quand je serais femme
déjà, quand il serait trop tard ! Ah ! ils savaient bien
ma fierté et ma violence ! Ils comprenaient bien que
si j'avais seulement pu vous voir au grand soleil
du bon Dieu, je me serais fait écarteler plutôt que de
me laisser toucher par vous ! Ils savaient bien que
si je vous apercevais cette nuit-là, dans la clarté de
la lune, je vous égorgerais de votre propre épée, de
mes mains nues, plutôt que de livrer mon corps de
vierge à vos affreux embrassements ! Ils le savaient
bien, ils me connaissaient bien ! Mais, hélas ! j'eus
beau vous voir comme je vous vois maintenant,
votre force brutale écrasa ma misérable faiblesse, et
le souffle perdu, les yeux obscurcis, les sens étouffés,
je m'évanouis dans vos bras cruels, — et quand je
pus respirer, quand je revins à moi, il était trop tard,
trop tard à jamais ! Oublier ? Non, pas si un miracle
vous transformait là, devant mes yeux, vous incar-
nait en tout ce que vous n'êtes pas... non, je ne pour-
rais pas oublier ! Et la postérité aura pitié de moi,
tandis que votre nom de lâche refera cloué au pilori
des âges, et votre exécrable mémoire crucifiée sur
FRANCESCA DA RIMINI ' 35
le calvaire des siècles ! Oublier ? jamais ! jamais !
jamais ! jamais !
Giovanni, qui n'a cessé de la fixer intensément. —
Que vous êtes belle dans votre fureur !
Francesca. — Et c'e^ là tout ce que vous
trouvez à répondre ?
Giovanni. — Et quelle autre réponse puis-jc
faire ? Regardez- vous, et doutez, si vous l'osez,
que tout homme s'abandonne à la mort et à la ruine
pour vous posséder, avec votre amour ou contre
votre haine. ( Il se glisse vers elle. )
Francesca. — Ainsi que toute femme aban-
donnerait sa vie et son âme plutôt que de subir
votre amour.
Giovanni. — Et pourtant je vis, et vais mourir
pour vous.
Francesca, incrédule. — Vous allez mourir ?
Giovanni. — Oui, et la merci-Dieu, suis résolu
à mourir.
Francesca, avec un regard pénétrant. — De vieil-
lesse ?
Giovanni, se contenant. — Nenni, ne vous mo-
quez pas. Je supporterai votre moquerie avec moins
de courage que votre haine. ( Il taquine sa dague. )
Francesca, méprisante. — Si je me moque, ver-
serez-vous des larmes ?
Giovanni. — Non. Du sang.
Francesca. — Des paroles ! Vous les versez
abondamment.
Giovanni. — Raison de plus pour que ce soient
nos dernières.
Francesca. — Nos dernières ? Voulez-vous donc
ici mettre fin à nos deux existences ? . ;.
54 FRANCIS MARION CRAWFORD
Giovanni, s* approchant encore. — Oui. ( Us se
regardent Vun V autre fixement . )
Francesca, après une pause. — Vous parlez sé-
rieusement ?
Giovanni. — Oui, très sérieusement. Je vous
aime assez pour ne plus pouvoir vivre sous votre
mépris et votre haine. Je vous aime bien trop pour
mourir, et vous laisser vivante après moi.
Francesca, qui commence à comprendre son danger. —
Votre cerveau e§t fêlé, vous êtes fou !
Giovanni. — Non. C'e^t mon cœur qui e§t
brisé, enfin. Voilà tout. ( Il tire sa dague ^ sans que
Francesca s'en aperçoive et la cache derrière lui. De la
main gauche il lui saisit le poignet, mais sans violence.
Il parle à mi-voix, tendrement. ) Francesca, pour la der-
nière fois écoute-moi, avant que nous descendions
tous deux vers les ténèbres...
Francesca, la voix sourde d'horreur. — Si vous
aller me tuer, faites venir un prêtre... J'ai une
confession à faire.
Giovanni. — Non, ton âme s'en ira avec la
mienne et demeurera avec la mienne à jamais, à
jamais. Je serai, moi, ton confesseur, et je scellerai
ta confession de mon baiser sur tes lèvres. ( Il T attire
vers lui de la main gauche, et de la droite il lève le poignard
sur son cou. Elle ferme les yeux.) Un baiser, un seul
baiser 1
Francesca, ouvre les yeux soudain et recule d'un
bond. — Je vous hais ! ( // //// tient les poignets, la
dague levée. ) Lâche, frappez, si vous l'osez ! Déli-
vrez-moi de l'horreur de mon esclavage, de la souil-
lure de votre affreux amour ! Frappez, frappez,
mais frappez donc ! ( Elle se précipite, étreint la main
FRANCESCA DA RIMINI 5Î
de Giovanni qui tient la dague, et s^ efforce de tourner la
pointe vers son sein. )
Giovanni, dégage violemment sa main et recule. —
Vous désarmeriez Satan. Je voulais vous tuer.
FRANCE.SCA, à voix basse. — Et vous-même !
Giovanni. — Ah ! je le peux encore !
Francesca, qui le voit frénétique . — Pour Famour
de Dieu...
Giovanni. — Qv-e mon sang retombe sur votre
tête ! ( Il appuie la dague sur son propre flanc. )
Francesca, elle s'élance^ et, d'une énergie désespérée^
lui arrache sa dague, qui tombe sur les dalles. — Vous
êtes fou ! ( E^lle lui serre les deux poignets et le domine
du regard. )
Giovanni, se remettant peu à peu et la considérant
avec surprise. — Si vous n'aviez retenu ma main^
vous seriez libre.
Francesca. — Vous seriez libre si vous n'aviez
retenu ma main.
Giovanni. — Je n'ai pas eu le coeur de frapper.
Francesca. — Ni moi le cœur de vous voir
mourir.
Giovanni. — Et pourtant, vous me haïssez.
Francesca. — Si vous m'aimez, laissez-moi.
Giovanni, // la regarde un temps ; puis, oubliant
sa dague, tourne sur ses talons et gagfte la porte, têtr
basse et les pas incertains, doucement. — Je vous
laisserai donc, parce que je vous aime. ( EJle If
suit des yeux, et baisse un peu la tête. Il sort. ''
j6 FRANCIS MARION CRAWFORD
SCENE V
Frances c A seule
Francesca se laisse tomber sur le fauteuil les yeux
encore tournés vers la porte. — Dieu clément ! Ah !
l'étrange couple de maîtres que tu as donnés à
l'hume ! Amour et Haine. L'Amour si fort qu'il
veut tuer ce qu'il aime, la Haine si faible qu'elle ne
peut voir mourir ce qu'elle hait. Il aurait pu m' assas-
siner {elle frissonne^ en état de péché mortel. En
vérité, celle qui pèche par amour ne livre pas que
son corps, elle livre son âme. Un coup de dague,
l'aurais-je seulement senti? et après... la nuit... et
après... la chute, plus bas, plus bas, toujours plus
bas, dans le tréfonds de l'enfer, pour l'éternité,
parmi l'angoisse et la torture, jusqu'à la consomma-
tion des siècles. Pour l'amour ? non ! et si, pourtant,
pour l'amour de l'amour ! Ah ! comment laver tout
cela, la vie mauvaise, le mensonge vivant, la confes-
sion fausse, le sacrilège de la communion reçue
dans le péché non révélé ? Et ce qu'il y a de pire, cet
amour, de tous les crimes contre Dieu fait des baga-
telles, au prix d'une misérable seconde de volupté !
J'en jure les vérités éternelles, il faut que nous soyons
les mignons du Malheur pour n'oser d'autre espoir
que de vivre, puisque la mort met fin à tout espoir.
Heureux les anciens qui croyaient que la mort eft
vraiment la fin, le calme, le repos... la fin qui apaise
tout, le seul prix de la paix \...( Pause. Elle médite
profondément. ) Et cependant l'amour e§t bien doux,
coûte que coûte. Et quinze années d'amour, la moi-
tié d'une vie d'amour, toute une vie d'amour peut-
être, quoique mesurée par les ans, bornée par la
vieillesse, ah ! chaque minute en son flot épanoui
FRANCESCA DA RIMINI 57
n'e^ qu'éternité de joie. Y a-t-il douleur trop forte
pour acheter tout cela ? ( E.lle entend les pas de Paolo
avant que le public les perçoive. Elle écoute, et son visage
exprime un bonheur parfait. )
SCENE VI
Francesca, puis Paolo, puis Concordia
Francesca. — Son pas... il vient ! {Paolo entre
silencieusement par la porte ouverte, sourit, et la ferme
soigneusement. Francesca, sans se lever, lui tend les mains.
Il s'avance, s"* agenouille, et les baise. Elle lui prend la
tête entre ses deux mains et incline lentement son visage
vers le sien. ) Mon bien-aimé !
Paolo. — Cœur de mon cœur ! Ame de mon
âme ! Enfin !
Francesca. — Enfin! {Elle rit de bonheur.)
Sais-tu bien qu'il n'y a pas une demi-heure nous
étions tous deux seuls, au jardin ? Et voilà que nous
crions tous deux : " Enfin ! " comme si nous étions
re^és séparés toute une journée !
Paolo. — Et sais-tu bien qu'il y a quatorze ans
aujourd'hui, nous étions assis dans cette même
chambre, et nous lisions . . .
Francesca. — Sur ce même^ fauteuil. Vois-tu
le livre ?
Paolo. — Oui... nous lisions ce même livre
d'amour. ( Il lui baise encore les mains et se lève. )
Quatorze ans 1 ( Elle P attire vers le fauteuil. Il s^ assied
près d'elle. ) Depuis quatorze ans, le monde a marché.
Francesca. — Il a passé à côté de nous.
Paolo. — Oui, je songe quelquefois aux grands
58 FRANCIS MARION CRAWFORD
événements qui se sont accomplis dans ce long temps .
( Il devient pensif et grave. ) Il me semble que c'eft
toute une époque qui a disparu, et à laquelle nous
n'avons point eu part.
Francesca. — Tu regrettes les grandes adions
que tu aurais pu faire ?
Paolo. — Quelle idée ! Non, mais je me rap-
pelle les choses. En quatorze ans les Gibelins défi-
nitivement chassés de Florence, la grande ligue
guelfe embrassant toute l'Italie, Pise vaincue, et
Ugolin n'y triomphant que pour mourir de faim,
enfermé avec ses enfants et ses petits-enfants à la
tour Gualandi ; l'autre jour encore la décisive
bataille de Campeldino... Et puis Venise, prenant le
contre-pied des autres et broyant sa démocratie
pour en faire un lambeau sec et inanimé, comme une
chouette qui broie une souris du bec. Et la ruine de
Manfred, et sa mort, les Vêpres siciliennes, tous ces
bouleversements...
Francesca, P interrompant au milieu de sa pause. —
Tous ces bouleversements ! ( 'Elle rit. ) Et de ces
quatorze ans, moi, je ne me rappelle qu'une chose,
une seule, — mais elle vaut toute l'Italie avec toute
son histoire. Elle se nomme Amour.
Paolo. — Et son histoire e§t longue, et douce, et
vraie.
Francesca. — Et j'en ai bonne mémoire.
Comme je l'ai senti venir tout d'abord, comme je
l'ai prévu et pressenti, comme j'ai rêvé le bonheur
avant qu'il fût réel, en ces jours de brume et de misère,
en cette première année sombre de mon mariage,
avant l'aube d'or qui éclata si soudain... Paolo !...
Paolo. — Oui !
FRANCESCA DA RIMINI 39
Francesca. — Ai-je été trop prompte à répondre
à ton amour ?
Paolo. — Non, bien trop hésitante. H fallut
ime année entière.
Francesca. — Je ne me souviens pas d'avoir
jamais hésité ou lutté, ou de t'avoir résisté, depuis
le jour que je t'aperçus de ma fenêtre à Ravenne, et
que mes femmes me disaient : " Voilà votre mari
( car c'e^t là ce qu'elles pensaient ), voilà votre mari,
là, sur ce destrier blanc, celui qui a un visage d'ange
et une chevelure claire, celui qui ressemble à l'imiage
de saint Georges, peinte par Giotto ". Et c'était
vrai, mon cœur bondissait. Mais tu n'étais pas mon
mari, alors, et pourtant je t'aimais déjà ; et on aurait
pu me marier à un autre qui t'aurait ressemblé,
ainsi qu'on le disait de Giovanni, mais ce n'aurait
pas été toi, et je ne l'aurais jamais aimé.
Paolo, souriant. — Qui sait ?
Francesca, violente. — Moi, je le sais ! J'ai
donné pour toile salut de mon âme, et je sais ce que
tu es pour moi. Si nous avons eu ce que jamais
amants n'eurent avant nous, c'eft parce que nous
avons été créés par Dieu l'un pour l'autre, avant que
le monde fût monde, parce que notre union était
préde^inée de toute éternité, en dépit des hommes.
S'il y a un pardon pour nous au ciel, s'il y a une
merci. Dieu nous l'accordera parce qu'aucun de
nous n'aurait jamais pu aimer homme ou femme,
sinon toi, moi, et moi, toi, parce qu'ayant rompu les
lois et les commandements, nous avons gardé notre
fidélité et notre foi profonde en notre amour, et
ainsi ferons-nous jusqu'à la mort... oui... jusque
dans la mort. Le crois-tu fermement ?
Paolo. — C'est la seule vérité.
40 FRANCIS MARION CRAWFORD
Francesca. — Et puis, quand la première année
fut passée, que la petite Concordia était couchée
dans son berceau, je regardai vers l'avenir. Et il
me sembla que les années s'étendaient devant moi
comme une grande solitude obscure, et qu'il me
faudrait errer au travers jusqu'au bout, torturée
par la passion de ce montre qui s'était emparé de
moi. Et je me dis : je vais mourir. J'avais peur de la
mort, parce que je t'aimais trop, et je craignais de
fermer les yeux avant d'avoir vu dans les tiens la
lumière de l'amour. Voilà pourquoi j'avais peur de
la mort, car la peur n'habite pas mon sang. Et alors,
tout d'un coup, je laissai traverser ma nuit par les
rayons du soleil. Ah 1 qu'il faisait bon vivre ! Mais
mon intention était innocente... je ne songeais point
à mal... jusqu'à ce jour... il y a quatorze ans...
Paolo. — Le premier jour de bonheur...
Francesca. — Dans nos existences à tous deux...
C'était le plein midi. Des rais éclatants filaient,
comme des flèches, entre les volets mi-clos — dehors,
une paix profonde — et nous lisions le bien-aimé
livre de Lancelot où il e§t raconté comment Amour
mit son cœur en servage. Nous étions tout seuls...
nous ne songions point à mal... et pourtant, parfois,
à la dérobée, les mots que nous lisions nous faisaient
lever les yeux l'un vers l'autre, et tes joues deve-
naient très pâles...
Paolo. — Tu étais blanche comme une morte.
Francesca, montrant une page du livre. — Voici
la page qui fut viâorieuse dans la bataille d'amour.
Quand nous lûmes comment un si grand amant
mit un baiser au sourire désiré de Guenièvre...
( E.lle sourit. )
Paolo. — Ainsi. ( // V embrasse.)
FRANCESCA DA RIMINI 41
' Francesca. — Comme tes lèvres tressaillent !
Je me rappelle — tu étais tout tremblant.
Paolo, très doucement . — Le livre ne fut que notre
messager complaisant, notre confident d'amour.
Francesca. — Ce jour-là nous ne lûmes pas
plus avant.
Paolo, après une pause. — Pas plus avant. (7/r
demeurent Vun près de l'autre en silence. )
La voix DE Concordia, de la cour. — Allez-vous-
en ! Allez-vous-en, je vous dis, insolente ! ( Une voix
lui répond des paroles basses que le public ne difîingue pas.
Paolo se lève, s^ efforçant de dissimuler son ennui.)
Concordia, au dehors. — C'e^ bien, c'e^ bien.
Tout à l'heure. Maintenant, allez- vous-en, {Paolo
va à la fenêtre. Francesca écoute avec une profonde atten-
tion. )
La voix d'une Femme, criant au dehors. — Que
la malédidlion d'une mère tombe sur lui et sur tous
ceux qui habitent cette demeure criminelle ! ( Silence,
Paolo regarde à V extérieur. )
Francesca, se dressant. — Qu'y a-t-il ?
Paolo, revenant de la fenêtre. — Rien. Quelque
folle dans la cour. On l'a chassée.
Francesca, allant à la fenêtre. — Une folle ?
Pauvre créature... tu l'as vue ?
Paolo. — Non. Elle e§t partie. {Il s'assied.)
Francesca, à la fenêtre de gauche premier plan. —
Oui, elle t§t partie. {Elle revient lentement.) Pauvre
femme, il y avait dans son cri quelque chose qui m'a
fait mal.
Paolo. — Les cris des fous donnent toujours
cette sensation.
Francesca. — Ce n'était pas la voix d'une femme
du peuple. ( Elle s* assied. )
"^^ FRANCIS MARION CRAWFORD
Paolo. -- Ah ! c'eft étrange. Il m'a semblé le
contrajre. Au refte elle était vêtue d'un grossier
manteau de drap brun...
Francesca, tressaillant. — Tu as dit que tu ne
1 avais pas vue !
Paolo, ennuyé. ~ Elle rôdait aux portes ce matin.
Ce doit être la même.
Francesca. — Elle eft venue ici déjà ?
Paolo. — Oui, je crois.
Francesca, se levant encore. — Il faut que je
descende et que je la fasse entrer. Pauvre âme »
Peut-être qu'elle eft horriblement malheureuse.
Cela m etreint le cœur de savoir qu'on l'a chassée.
Paolo lui saisit la main et la retient. — Non pas
maintenant, je t'en supplie. Elle va refter près' des
portes. Tu la verras tout à l'heure.
Francesca. — Mais on pourrait lui faire du
mal. ( Entre Concordia à la porte du fond. )
Concordia, elle appelle. — Oncle Paolo !
Paolo. — Va-t'en, mon enfant; j'ai à parler à
ta mere. {Concordia hésite, puis disparaît.)
Francesca. — Pourquoi renvoies-tu l'enfant?
Paolo, très vite, la ramenant au fauteuil. — Parce
qu'il faut que je te parle tout de suite de cette affaire.
J ai reçu des lettres de Florence ce matin. Tu sais
que la coutume eft d'y élire tous les ans un Capitaine
du Peuple, qu'on choisit hors de la cité.
Francesca, indifférente. — Eh bien, quelle im-
portance...
Paolo. — On m'a élu.
Francesca, surprise. — Toi ! Mais tu n'accep-
teras pas !
Paolo, troublé. — Il m'eft difficile de refuser.
FRANCESCA DA RIMINI 43
Francesca. — Et tu veux partir, m*abandonner
toute une année ?
Paolo. — J'aurai des congés... je pourrai venir
de temps en temps... du moins je Tespère...
Francesca, dominant son émotion, — Et pourquoi
e^-il nécessaire que tu acceptes ?
Paolo, se levant. — II va de soi que ce n'e^ pas
absolument nécessaire... (7/ hésite.^
Francesca, demeurent assise. — Continue.
Paolo. — Giovanni le désire très fort.
Francesca. — Tu lui en as déjà parlé ce matin ?
Paolo, se promenant lentement de long en large. —
Oui. ( Il hésite. ) Il était avec moi quand on m'a
remis la lettre.
Francesca. — Puisque tu es le valet de ton
frère...
Vaoi.0 frappe du pied la dague qui gît sur les dalles. —
Ce n'eSt pas vrai — mais tu le sais — notre vie eSt
dans ses mains. {Il ramasse la dague.) Qu'e§t ceci?
La dague de Giovanni ?
Francesca, une pause — puis^ se remettant. —
Fais-moi voir. ( Paolo montre la dague. ) Oui. Elle a
dû tomber de sa ceinture. Non, donne-moi. Je la
lui rendrai. ( E//? prend la dague et en tâte la pointe. )
Alors, tu as peur de mon mari — après quatorze
ans. C'est bien subit.
Paolo. — Francesca, tu ne sais pas ! Mon frère
y a mis son cœur. Moi, haut dignitaire de Florence,
c'est une différence du tout au tout dans ses projets.
Il y a des mois qu'il y travaille.
Francesca. — Et il t'a dit tout cela ce matin ?
Paolo. — Oui.
Francesca. — Vous avez dû causer longtemps.
Paolo, subitement. — Tu ne peux pas penser que
44 FRANCIS MARION CRAWFORD
j'aie d'autre raison de te quitter, même pour un
jour ?
Francesca, tranquillement. — Oh non ! Je ne
pourrais le penser.
Paolo, se tournant vers elle. — Mais tu le crois.
Francesca, indifférente. — Non, je t'assure.
( ^ruit désordonné dans la cour. )
La voix de la Femme, criant. — Si, si, je pas-
serai ! Laissez-moi passer ! Soyez maudits, vifs et
morts 1 ( Vaolo et Francesca écoutent. ) Paolo îvIalateSta !
Lâche ! Traître ! ( Concordia entre, effrayée. )
Concordia, s" avançant. — Oncle Paolo ! Venez
vite ! ( Paolo sort en bousculant Concordia. )
SCENE VII
Les Mêmes, moins Paolo
( L£ désordre continue au dehors. Puis le silence. )
Francesca, violemment émue, mais essayant de se
maîtriser. — Une femme qui crie son nom... Une
femme qui crie à la trahison... et c'eét justement le
jour où il m'annonce qu'il me quitte... {Elle
éclate. ) Oh 1 non I non ! Ce n'e§l pas possible ! Paolo,
me tromper, au bout de quatorze ans, quand je
lui ai livré mon corps, mon âme, ma vie ! Trompée
pour une femme du peuple... {Elle se jette sur le
fauteuil. )
Concordia, affolée, s^ agenouille près d'elle. —
Maman !
Rideau
Ade Deuxième
Une cour du château, aperçue en oblique, P angle droit au
fond de la scène. A droite, un portique, percé de trois
arches servant de portes et fermées par des tentures. A.
gauche, loggia couverte avec trois arches semblables, à
travers lesquelles on découvre la campante, A gauche,
premier plan, en arrière du pilier de support de la pre-
mière arche, entrée menant de la prison du château à la
loggia. Rn avant du portique, plate-forme étroite
élevée d'une marche au-dessus de la scène. Les colonnes
de la loggia de gauche reposent sur des blocs à niveau
de la plate-forme de droite, de sorte que les arches de
droite et de gauche ont même hauteur. Devant r arche
centrale, à droite, un trône. Sur les degrés repose un
coussin rouge. Auprès, deux ou trois sièges. Au milieu
de la scène, puits de pierre, surmonté d^une coupole à
jour de fer forgé, avec la chaîne et son seau de cuivre.
Le puits eh entouré par une margelle de pierre.
SCENE PREMIERE
Deux Soldats, puis le Geôlier
Au lever du rideau, plusieurs soldats sont étendus sur
les marches, à droite. Jouant aux dés et à la'''' mourre '*,
JLtf Premier Soldat, le bras droit en écharpe, la tête ceinte
d'un bandage, eB assis sur les marches du puits. Le
Second Soldat tire de Veau. )
Premier Soldat, se plaignant. — Ah ! là là !
On aurait le temps de dire son chapelet avant que
tu remontes un seau d'eau.
Deuxième Soldat, flegmatique, et tirant lentement
sur la chaîne. — Patience, donc. Si tu avais eu les
mains plus vites, ce matin, tu ne te serais pas fait
égratigner par cette chatte enragée — et avec ta
propre dague, encore. Tiens, le voilà qui remonte.
( Il place le seau sur la margelle du puits. )
Premier Soldat. — Si cette femme-là t'était
tombée dessus, à toi, le temps que tu te décides à
bouger le petit doigt, elle t'aurait mis en hachis de
p^té. Donne-moi un coup à boire.
JO FRANCIS MARION CRAWFORD
Deuxième Soldat. Il lui tient le seau pour le j aire
boire. — Tu as de la fièvre, un peu. Ça vous rend
rhomme impatient.
Premier Soldat, reprenant haleine^ après avoir bu
à longs traits. — Ah ! que c'était bon !
Deuxième Soldat. Il boit, puis pose le seau sur
la margelle du puits. — Pas mauvais, mais si tu veux
•me changer ça contre du vin, je te le fais aux dés.
Premier Soldat. — Plus souvent ! Tu soifFerais
tout.
Deuxième Soldat. — Tu me prends donc pour
un tonneau ?
Premier Soldat. — Non, pour une cruche.
Mon bras me fait mal. Oij a-t-on mis la folle ?
Deuxième Soldat. — En prison.
Premier Soldat. — Je mourrais de grand cœur
si le maître voulait bien faire pendre la rosse. ( Entre
le geôlier, portant une jarre de terre suspendue par une
corde . )
Deuxième Soldat. — Tiens, voilà son gardien.
( Le geôlier descend la jarre au puits . )
Premier Soldat. — Tu le reconnais de la se-
maine dernière, le jour que tu étais soûl. ( Au
geôlier. ) Eh bien. Monsieur du Docteur, comment
va votre malade ? Vivra-t-elle longtemps ?
Le Geôlier. — S'il plaît au Seigneur, elle vivra
tant qu'au Seigneur il plaira.
Deuxième Soldat, au premier soldat. — Le vilain
te rit au nez.
Premier Soldat. — Non, c'eêt un loustic. Ris-
lui au nez ; tu vas voir, ça lui fera plaisir.
Deuxième Soldat, riant stupidement au ne^ du
geôlier. — Ha ! ha ! ha !
Le Geôlier, rudement. — Eh bien ! quoi, im-
FRANCESCA DA RIMINI jt
bécile ? ( Il passe à droite, rejoignant les autres soldats ;
la jarre reHe sur la margelle du puits, )
SCENE II
Les Mêmes, puis Paolo, puis Giovanni
Entre Paolo par la droite. Les soldats se lèvent respec-
tueusement. Il s^ avance Jusqu'au puits, derrière le
Premier et le Deuxième Soldat, qui ne le voient pas.
Deuxième Soldat, au premier soldat. — Il n'eSt
pas content.
Premier Soldat. — Alors, c'eSt qu'il parlait
tout de bon.
Deuxième Soldat. — C'e§t-il qu'il voulait dire
que la femme va mourir ?
Premier Soldat. — Comment veux-tu que
je sache ce qu'il voulait dire ? Je le pense bien qu'elle
va mourir. J'y compte.
Deuxième Soldat. — Tous, que nous y comp-
tons. Ça lui fera du bien, à cette saleté, qu'on la
pende.
Paolo, prend le soldat au collet^ le secoue et le pousse
rudement. — Chien !
Deuxième Soldat, décampant. — Oh ! Monsei-
gneur !
Paolo, au premier soldat. — Qui es-tu ?
Premier Soldat, avec humeur. — L'homme que
la folle a blessé, Monseigneur !
Paolo. — Cette folle e§t une grande dame. Elle
t'envoie ceci.
Premier Soldat, obséquieux, prenant la bourse. —
Que Dieu bénisse la bonté de son cœur !
52 FRANCIS MARION CRAWFORD
Paolo, à pari, se détournant. — Je donne mon
âme au diable, si Dieu mène la sienne en paradis,
aujourd'hui !
Premier Soldat, comme il a le bras droit en écharpe,
il tient la bourse entre ses dents, en tire les cordons de la
main gauche, et regarde dedans. — De l'or ! ( // re-
garde Paolo d'un air soupçonneux . ) Dieu m'envoie
encore pareille aubaine de coups de griffe, et je
renonce au métier. ( Il empoche la bourse, et regarde
autour de lui, de peur qu^on rait remarqué. )
Paolo, apercevant le trône. Au geôlier. — Mon
frère rend la ju^ice aujourd'hui ?
Le Geôlier. — Oui, Monseigneur, tout à l'heure
Paolo. — Il y a beaucoup de prisonniers ?
Le Geôlier. — J'ai un épieur de grand chemin,
un boucher qui a tué son apprenti par jalousie, deux
vagabonds qui ont blasphémé notre prince, étant
ivres, — voyons voir — et puis...
Paolo. — Et puis la dam:2.
Le Geôlier, surpris. — Une dame !
Paolo, avec impatience. — La folle ?
Le Geôlier. — Ah!... oui. Monseigneur. (7/
considère Paolo avec curiosité. )
Paolo. — Je suis bien fâché pour elle. C'eSt
ime triste aventure. Peux-tu t'arranger pour qu'elle
soit appelée la dernière ?
Le Geôlier. — Mon Dieu, oui. Monseigneur.
Si Sa Grâce fait mettre le boucher à la torture pour
qu'il confesse la vérité par la bouche, a prendra
im peu de temps. Et puis il y a les vagabonds, et
Tépieur de grand chemin...
Paolo. — - Si la dame — j'entends la folle... si
tu t'arranges pour qu'elle ne soit pas appelée, mon
frère n'y pensera plus — et après — on pourra la
FRAXCESCA DA RIMINI 53
lâcher. Il ne faut pas qu'elle soit appelée. Tu entends ?
Tu auras tout ce que tu \ oudras . ( Entre Giovanni ^
avec suite. )
LeGeolii.r. — Je comprends à demi-mot, Mon-
seigneur. Voici Sa Grâce qui vient. ( Les soldats
se retirent à gauche vers la loggia. Ee geôlier demeure à
une distance respectueuse . •)
Giovanni, au geôlier. — Tout à l'heure ! tout à
rheure ! Nous avons le temps. Je te ferai rappeler. {Ee
geôlier passe à gauche^ en enlevant la jarre du puits. )
Le Geôlier, aux soldats. — Arrière ! arrière !
Sa Grâce n'e^t pas encore prête. ( Ee geôlier et les
soldats sortent par la gauche. )
SCENE III
Giovanni, Paolo
Giovanni, gravement. — Quelle est cette femme
qui pénètre de force dans ma maison, et qui maudit
ton nom ?
Paolo. — Je n'en sais rien. On dit qu'elle e§l
démente.
Giovanni. — Je n'en crois rien. Mais je te le
dis, frère, ces amours de passage, ces femmes en
fureur oui viennent ici traîner leur honte et te cou-
vrir d'injures, conviennent peu à notre honneur.
Paolo. — Je ne cotmais pas cette femme.
Giovanni. — Il suffit. As-tu écrit à Florence
pour accepter la dignité honorifique que t'y confère
le peuple ?
Paolo. — Oui. Ceft un honneur que je te dois,
mon frère.
54 FRANCIS MARION CRAWFORD
Giovanni. — Tu le dois surtout à des raisons
politiques. Nous avons besoin de l'alliance floren-
tine ; cette alliance, tu peux en faire une amitié à
toute épreuve. Comme Capitaine du Peuple, tu
jouiras d'un pouvoir considérable. Fais-en usage
pour nos intérêts.
Paolo. — J'y suis résolu.
Giovanni. — Mais en toute justice. Evite les
nobles qui conspirent contre la liberté de Florence,
mais n'en offense pas un personnellement : plusieurs
d'entre eux sont nos amis. Ne te mêle pas trop non
plus à ces nouveaux parvenus, qui critiquent la
noblesse en public, tandis qu'ils singent nos façons
de vivre chez eux.
Paolo. — Je ferai selon vos volontés.
Giovanni. — La liberté n'e§t faite ni pour les
nobles, ni pour les riches marchands ; elle eSt faite
pour les hommes forts. Fais tes amis de ceux-là ;
mais ne te fais pas des ennemis des autres. De la
courtoisie à leur égard, de l'aménité, de l'indiffé-
rence. Et sur toutes choses, tiens-moi bien informé
de ce qui se passe à Florence.
Paolo. — J'y veillerai.
Giovanni. — Avant de te mettre en route,
tu comptes sans doute retourner à ton château pour
y prendre congé de ta femme et de tes enfants ?
Paolo. — Ce n'était pas mon intention.
Giovanni. — Je le croyais. Tu les vois si peu.
Au refte, je n'ai jamais bien compris la froideur
que tu leur témoignes.
Paolo. — Je ne suis pas fort le bienvenu chez
moi.
Giovanni. — Parce que tu n'y es jamais Et
pourtant ta femme t'aime.
FRANCESCA DA RIMINI 55
Paolo. — Tout juSte assez pour m'accabler de
reproches, trop peu pour bien m'accueillir.
Giovanni. — C'e^ ton affaire, mon frère. Il y a
bien dix ans que je n'ai vu ta femme. ( Jlntre ¥ ran-
ees ca par la droite. )
SCENE IV
Les Mêmes, Francesca, puis un Page
Paolo. — Oui, c'e^ vrai.
Francesca, s" approchant du trône. D^une voix
douce. — Giovanni !
Giovanni, souriant et enchanté de son ton. — Douce
dame ?
Francesca. — J'ai une faveur à vous demander.
Giovanni. — Elle e§t accordée.
Francesca. — Cette pauvre folle qui a blessé
un de vos hommes...
Giovanni. — Oui ?
Francesca. — Ne la laissez pas en prison.
Giovanni. — Je ferai ju^ice tout à l'heure. Elle
sera appelée la première. Je la ferai relâcher, si
vous le désirez.
Paolo. — Alors à quoi bon la faire venir ? Laissez-
la aller.
Francesca. — Oh ! mais je veux la voir. Peut-
être que je pourrai lui être utile.
Giovanni. — Elle ç.§t à vous. Faites-en à votre
plaisir. ( E,ntre un page. )
Le Page, à Giovanni. — Monseigneur, un
gentilhomme qui arrive de Florence apporte des
nouvelles urgentes qu'il doit délivrer en personne.
56 FRANCIS MARION CRAWFORD
Paolo. — De Florence ?
Le Page. — Oui, Monseigneur, en toute hâte.
Giovanni. — Où est-il?
Le Page. — Dans la grand'salle, Monseigneur.
Giovanni. — Menez-moi vers lui. {^Sortent
Giovanni et le page. )
SCENE V
Les Mêmes, ???oins Giovanni
Paolo, à Francesca. — Pourquoi voulez-vous
voir cette femme ?
Francesca, froiiie/p^enL — Vous désirez le savoir ?
Paolo. — Je le désire ardemment.
Francesca. — C'est par curiosité, pure curiosité
de femme.
Paolo. — N'y cédez pas, je vous en implore !
Francesca, avec tm regard glacial. — Ce matin,
j'aurais obéi à votre moindre ordre, j'aurais devancé
votre plus léger désir, j'aurais pressenti votre
caprice le plus futile...
Paolo. — Et maintenant?
Francesca. — Et maintenant ? ( Rlle se tourne
vers lui. ) Vous osez le demander ?
Paolo, suppliant. — Francesca !
Francesca. — J'ai horreur du son de mon nom,
depuis que je sais que vos lèvres en ont prononcé
un autre.
Paolo, qui ne comprend pas encore. — Le nom d'une
autre femme ?
Francesca. — Oh ! ne jouez pas la comédie !
J'ai été assez trompée, depuis tant d'années. Je vous
ai donné ma jeunesse, mon âme, et vous, vous
FRANCESCA DA RIMINI 57
m*avez donné un peu de vous-même, à peine de
quoi composer un mensonge ! à peine de quoi
duper la foi d'une fem.me, à peine de quoi laisser
un souffle de vie au rêve qui jadis fut la vie même !
Paolo. — Vous me condamnez sans m' entendre.
Francesca. — J'entends la voix de cette misé-
rable femme, qui me crie la vérité. Paolo MalateSta,
lâche, traître ! oh ! ces paroles ! je les entendrai
jusque sur mon lit de mort ! Ce seul cri vous accuse,
vous juge, et vous condamne !
Paolo. — Et vous n'avez pas deviné quelle e§t
cette femme ?
Francesca. — Une femme du peuple, vous me
l'avez dit vous-même.
Paolo. — |e vous ai menti.
FpvAncesca, incrédule et méprisante. — Et le nom
qu'elle criait n'e^ pas le vôtre, sans doute ?
Paolo. — Vous vous trom.pez : ce nom. était
bien le mien,
Francesca. — Et vous avez l'effronterie
incroyable de me l'avouer ! Mais peut-être allez-
vous me dire que cette femme n'a pas sa raison.
Paolo. — Cette femme a sa raison.
Francesca. — Oh ! c'e^ mon^rueux !
Paolo. — Non, car c'eSt ma femme.
Francesca, fîupéjaile. — Votre femme !
Paolo. — Voilà pourquoi je vous ai implorée de
ne pas la voir.
Francesca, incrédule. — Votre femme ! La noble
épouse de Paolo MalateSta, en haillons, à la porte
du château, et faisant le coup de poing avec les
gardes I . . . Oh ! que votre défense e§t digne de vous !
Mais l'invention e§t trop soudaine ; vous avez
'58 FRANCIS MARION CRAWFORD
oublié les détails, vous n'avez pas pris le temps de
préparer vos effets.
Paolo. — C'eSt ma femme ; je l'ai caché à Gio-
vanni ; elle e^ venue trois fois sous ce déguisement ;
je vous l'ai même caché à vous, parce que je crai-
gnais de vous faire de la peine.
Francesca, éclatant. — Vous craigniez de me
faire de la peine, mais vous n'hésitiez pas à me déchi-
rer le cœur ! Votre femme ! Elle vous connaît
mieux que moi ; elle s'eSt détournée de vous, et
elle a eu l'orgueil de se taire ; un orgueil qu'il me
faut apprendre, maintenant, moi ! Ah ! que non !
Elle vous connaît trop bien pour vous avoir suivi
ici, pour avoir eu l'espoir de vous fléchir ! Votre
femme ! Ah ce serait bien autre chose, en vérité !
Dieu m'e§t témoin que pour la faute que j'ai commise
envers elle, j'irais lui baiser le pan de sa robe dans
la poussière ! je me ferais fouler aux pieds par elle,
je lui paierais ses souffrances de mon corps, je lui
paierais ses douleurs de ma honte amère...
Paolo. — Mais vous êtes folle... folle !
Francesca. — Que le crime retombe sur vous !
Que votre âme soit chargée de mes péchés, dès
ce jour et à jamais ! ( £//<? sort par la droite, )
Paolo, seul. — Oh ! une mort soudaine, pour
nous anéantir tous deux !
SCENE VI
Paolo, Giovanni, Concordia
( 'Entrent Giovanni et Concordia par la droite au second
plan)
Giovanni. — Paolo, le noble envoyé de Florence
FRANCESCA DA RIMINI J9
vous demande. Allez le [trouver, je vous prie.
Paolo, essayant de maîtriser son émotion. — J'y
vais sur-le-champ.
Giovanni. — Qu'avez-vous donc, mon frère ?
Paolo. ^- Rien, rien. ( Il sort par la droite. )
SCENE VII
Les Mêmes, moins Paolo
Giovanni, câlinant r enfant. — Voyons, voyons,
mon enfant, pourquoi ne pas me dire tout ? Raconte-
moi toutes tes peines cachées ? ( Concordia demeure
silencieuse.) As-tu peur de moi, ma mignonne
adorée ?
Concordia, avec affection. — Oh ! non, ce n'eSt
pas cela !
Giovanni, — Alors, dis-moi...
Concordia. — Tout cela e^ si extraordinaire,
et moi qui l'aimais tant !
Giovanni. — Mais oui ! Raconte-moi bien tout,
ma chérie. La femme a crié...
Concordia, la voix étouffée par les sanglots. —
" Paolo Malate5ta ! Lâche ! Traître ! "
Giovanni. — Je sais bien, je sais bien. J'aurais
bien voulu que tu n'entendes rien, mon petit cœur.
Mais ce n'e^ pas tout...
Concordia. — Maman a entendu aussi.
Giovanni. — Et alors, elle a dit...
6o FRANCIS MARION CRAWFORD
Concordia. — Elle a dit... elle a dit... elle sem-
blait folle de chagrin...
Giovanni, soudahi très grave. — Dis-moi, mon
enfant...
Concordia. — Elle a dit qu'elle était trompée...
Giovanni. — Trompée ? Par Paolo ?
Concordia. — Oui, elle a dit : " Paolo, me trom-
per pour une femme du peuple ! "
Giovanni, haie tan/. — C'est là ce qu'elle a dit ?
Concordia, toujours sanglotant. — Oui. Et puis,
elle s'eSt évanouie, tout à fait évanouie. ( Giovanni
profondément ému. Concordia inquiète, regarde sa figure.^
Concordia. — Père, qu'eét-ce qui arrive ?
Giovanni. — La volonté de Dieu.
Concordia. — Mais tu as mal ?
Giovanni. — Cela va passer. Va, ma chérie,
amuse-toi.
Concordia. — Non. Je m'en vais prier pour que
ton mal s'en aille.
Giovanni, essaie de sourire. — C'e§t cela... une
prière... et puis, après... amuse-toi bien. Mais,
vois-tu, il vaut mieux n'en parler à âme qui vive»
Concordia. — Oh ! je n'en aurais jamais parlé
qu'à toi. C'e§t si extraordinaire !...
Giovanni. — C'eât très extraordinaire. Va, petit
rayon de soleil. Va !
Concordia, elle l'embrasse. — Adieu ! {Elle
sourit, passe à droite, se retourne et lui dit adieu de la
main. ) Tu me permets de faire un tour de galop sur
le cheval arabe dans la cour du château ? )
Giovanni. — Mais oui, mais oui ! Tout ce que
tu voudras. {Concordia sort.)
FRANCESCA DA RIMINI 6i
SCENE VIII
Giovanni, seul^ puk un Page, Le Premier Soldat,
Le Deuxième Soldat, Le Geôlier, Un
SÉNÉCHAL, etc. ^ puis Francesca et Paolo.
Giovanni, laisse voir plus d'' émotion aussitôt qu^il
eH seul. Il demeure silencieux quelques secondes. — C'était
donc là ce que dissimulait son sourire : car elle m*a
souri tout à l'heure ! Et c'était là ce que dissimulait
son visage, à lui ! ( Pause. ) A» on Dieu, toi qui as
fait de moi un mon^cre, tandis que tu faisais mon
frère à ton image, c'eSt toi qui seras juge entre
nous ! ( Pause. ) Il sera fait selon son désir : elle
verra cette femme du peuple pour laquelle mon
frère l'a trompée. Holà ! ( Entre un page, à droite.)
Fais savoir qu'à cette heure, je suis de loisir. Ensuite
tu prieras ma noble dame et Monseigneur Paolo de
se rendre ici. ( Sort le page à gauche. ) Leurs figures
parleront pour eux et confesseront l'abominable
vérité. ( Rentre le page à gauche, suivi par le premier
et le deuxième soldat, le geôlier, un sénéchal et d'attirés. Le
page traverse à droite et sort par la droite troisième plan.
Giovanni prend place sur le trône. Il fait signe au sénéchal. )
Le Sénéchal. — La justice de notre prince et
suzerain. Silence ! silence ! silence !
Giovanni, au geôlier. — Depuis que nous avons
tenu notre justice, il y a deux semaines, quels mal-
faiteurs as-tu dans la prison ?
Le Geôlier. — Bien peu. Monseigneur, et ce ne
sont point des grand malfaiteurs. Il n'y en a qu'un
seul dans les ceps. C'eSt un gaillard qui a tué son
apprenti l'autre jour. C'eSt ce que j'ai de mieux.
C'est ma perle. ( Entrent Vrancesca et Paolo à droite^
par des portes différentes. )
62 FRANCIS^ MARION^CRAWFORD
Giovanni, au geôlier. — Pourquoi cet homme
a-t-il tué son apprenti ?
Le Geôlier. — Accès de jalousie. Monseigneur.
Il a été informé tout d'un coup que ce jeune apprenti
était l'amant de sa femme ; c'eSt un homme, comme
étant dans le métier de boucherie, qui a la bile chaude,
et il a coupé la gorge au jeune homme avec son
coutelas.
Giovanni, après avoir écouté attentivement. — Par
traîtrise ?
Le Geôlier. — C'eSt ce qu'on ne sait pas, Mon-
seigneur. Mais la corde lui fera dire la vérité.
Giovanni, à Vaolo. — Allons, votre avis, mon
frère. Voilà un homme qui aimait sa femme, et il
a été trompé pour un beau garçon qu'il a tué du
coup. Faut-il le faire mourir?
Paolo, embarrassé. — J'aimerais savoir ce que jdit
sa femme.
Giovanni, l'examinant gravement. — C'e^ votre
avis ? En telles matières les femmes disent toujours
la vérité. Votre avis. Madame ?
Francesca. — Je prie Votre Seigneurie de se
souvenir de sa promesse.
Giovanni. — Votre Grâce ne sera pas désap-
pointée. ( Au geôlier. ) Faites venir la folle qui a
causé l'esclandre de ce matin ( l^e geôlier regarde
Vaolo.)
Francesca, à Giovanni. — Merci, Monseigneur.
(£//? regarde Vaolo.)
Le Geôlier. — Plaise à Votre Grâce, cette femme
eft bien malade.
Giovanni. — Raison de plus pour faire ju^ice
au plus tôt.
FRANCESCA DA RIMINI 6f
Paolo. — II vaudrait mieux la ramener droit
chez elle.
Giovanni, /7 regarde Paolo. Au geôlier. — Fais-la
venir sur l'heure.
Francesca, regarde Paolo. — Oui, sur l'heure.
Le Geôlier, à Giovanni. — Monseigneur, c'e^
en cas de la faire mourir, si on y touche.
Giovanni. — Mets-y tout le soin que tu pourras.
Amène-la ici, morte ou vive. ( l^e geôlier regarde
Paolo qui lui j ait un signe ^ sans être aperçu par les autres. )
Le Geôlier, à Giovanni. — Monseigneur, j'obéis.
( Il sort à gauche^ tête basse. )
Francesca, à Giovanni. — On m'a dit que la
pauvre femme, dans sa folie, a blessé un de vos
hommes ?
Giovanni. — Oui. ( Aux soldats. ) Où est-il ?
Premier Soldat, s* avançant., honteux. Son panse-
ment a beaucoup diminué de volume. — Présent, Monsei-
gneur.
Giovanni. — Eh bien, mon garçon, on t'a donc
fait une vilaine blessure ?
Premier Soldat, après avoir regardé Paolo. — Oh !
un rien. Monseigneur. Une égratignure. La pauvre
créature ne savait pas ce qu'elle faisait. Je ne lui
porte pas rancune.
Giovanni. — Voilà un gaillard accommodant.
( L^ geôlier rentre. )
Francesca, à Giovani. — Vous relâcherez cette
femme, quand nous l'aurons vue ?
Giovanni. — Elle e§t libre.
Le Geôlier. — Plaise à Votre Grâce... que Dieu
donne à Votre Grâce bonne vie et longue... et à
toute la compagnie... la femme e^t morte !
Paolo. — Morte ?
64 FRANCIS MARION CRAWFORD
Francesca, à Paolo. — Trop d'émotion ! ( L^
geôlier regarde Paolo . )
Le Geôlier, à Giovanni. — Elle e§l morte par ses
propres mains, Messeigneurs.
Giovanni. — Nous en jugerons par nous-mêmes.
Qu'on apporte son corps ! ( Entrent quatre porteurs^
par la gauche ; ils soulèvent un corps couvert d'un pauvre
manteau brun.)
Le Geôlier. — Elle s'e^t étranglée dans sa geôle
avec la corde de sa jarre.
Giovanni, aux porteurs. — Mettez votre fardeau
là. {Il désigne la margelle du puits ^ et descend de son
trône. A Francesca : Madame, je ferai de mon mieux
pour tenir ma promesse. Vous allez voir sa figure,
si vous en avez le courage.
Francesca. — Je n'ai pas peur. Faites-moi voir 1
( Giovanni écarte le manteau. On aperçoit un visage de
morte ^ émacié, d'une beauté passée. ILe corps efi vêtu
d'une robe sombre, évidemment une robe de femme noble.
Giovani et Francesca reconnaissent le visage successivement,
Paolo se voile la figure de ses mains. )
Francesca, avec un cri étrange, saisit le bras de
Paolo , pleine d'horreur, mais aussi de la confiance rétablie.
— Oh ! c'était vrai 1
Paolo laisse tomber les mains, le regard fixé sur le
corps. — Horriblement vrai !
Giovanni, après un long regard jeté à la morte,
tourne les jeux vers Paolo et le considère gravement ;
puis, d'un ton solennel : Paolo MalateSta, fais enter-
rer ta femme !
R IDF AU
Ade Troisième
i;
Un vieux Jardin sous les fenêtres de Francesca. Au fond y
deux fenêtres s'ouvrent dans la grosse muraille de
pierre. "Entre les fenêtres ^ un cadran solaire. A droite^
tourelle ronde mi-cachée sous le lierre et les roses . A
gauche, mur crénelé d^ environ huit pieds de haut^ et
percé au centre d'une porte en ogive. A droite, arhi-es
fruitiers nains et haie de huis. Près d'un arbre, un banc
de pierre, à gauche au fond. A droite, au deuxième
plan, un perron aboutit à une porte basse de la tourelle.
Les fenêtres de Francesca sont trop élevées pour qu'on
puisse les atteindre du sol.
SCENE PREMIERE
Giovanni, le Jardinier, puis le Page,
puis LE Premier Soldat
( Giovanni^ assis à gauche sur le banc de pierre, regarde
le jardinier y qui, debout sur une échelle appuyée contre
m arbre, taille des ram liions qui tombent à terre. )
Giovanni, sans grand intérêt. — Qu'e^-ce que tu
fais là ?
Le Jardinier. — J'émonde cet arbre, Monsei-
gneur.
Giovanni. — Que veux-tu dire ?
Le Jardinier. — Je retranche les branches, les
rameaux inutiles.
Giovanni. — Et pourquoi inutiles ?
Le Jardinier, il descend de son échelle. — Ce§t que
ça ne produit rien. Monseigneur, pas même des
fleurs, mais ça suce autant la sève de l'arbre que si
ça ployait sous le fruit.
Giovanni. — Et comment expliques-tu cela ?
70 FRANCIS MARION CRAWFORD
Le Jardinier. — Ah ! pour ça, je n'en sais rien.
Monseigneur. OcSt comme ça.
Giovanni. — Mais il doit y avoir une raison ?
Le Jardinier, i/ Sfe V échelle de V arbre. — Probable,
Monseigneur ; mais je ne suis pas un savant, moi,
et je ne m'y connais pas, en raisons. {Il passe à
droite. ) Pardi, il n'y a pas de raison qui tienne contre
ma réponse : un bon couteau. {Il pose l^ échelle der-
rière la haie, à droite. )
Giovanni, le regarde faire , songeur. — La réponse :
un couteau ! Réponse, à la fois, et remède ! ( L^
jardinier sort à droite. ) Pas de raisons qui tiennent si
la réponse e§t là, et tranche au vif. Le passage n'eSt
pas long, du mal au bien, de la douleur au repos,
du temps à l'éternité : invisible, il siège à la pointe
de la dague ou se glisse au fil d'une lame bien affûtée !
( Entre tin page par la gauche. ) Qu'y a-t-il ?
Le Page. — Monseigneur, un envoyé secret de
Pesaro attend là.
Giovanni. — De Pesaro ? ( // regarde le page. )
Fais-le entrer. ( L^ page sort. Giovanni lève les yeux
vers la fenêtre. ) Les fenêtres sont fermées. Francesca
ne peut pas entendre. ( Entre le premier soldat, par la
gauche. Il porte des vêtements plus riches qu'au second
acte, mais souillés de poussière. Giovanni se tourne vers
lui. ) De Pesaro ? Toi ?
Le Soldat. — Non, Monseigneur : c'était pour
ne pas faire causer. De Florence, en toute hâte.
Giovanni. — Eh bien ! quelles nouvelles ? Mon
or vaut-il celui de mon frère ?
Le Soldat. — Il z§i bien meilleur. Monseigneur,
et il y en a davantage.
Giovanni. — Paolo n'a pas eu d'entrevues sus-
pectes avec les Gibelins ?
PIANCESCA DA RIMINI jx
Le Soldat. — Non, Monseigneur. Mais Tocca-
sion que vous cherchez contre lui, vous l'avez sous
la main.
Giovanni. — Parle, parle vite !
Le soldat, il regarde autour de lui ; puis, à voix,
basse, — Monseigneur, votre frère a quitté secrète-
ment Florence.
Giovanni. — Secrètement? Quand cela?
Le Soldat. — Deux heures avant que je ne parte,
et seul. J'ai eu beau chevaucher à bride abattue, je
n'ai pu le rejoindre. Alors j'ai fait un détour pour
prévenir Votre Seigneurie.
Giovanni. — Je vais te récompenser. Viens dans
ma chambre. ( Il précède le soldat et sort par la gauche.
LjC soldat ferme la porte. )
SCENE II
Paolo, puis Francesca
( Entre Paolo par-dessus le mur de droite. Il avance la
tête et examine le jardin avec précaution. )
Paolo. — Parti, enfin ! ( Il descend le long des
saillies de la vieille muraille. ) Ce n'eSt pas la première
fois que je fais l'escalade du baStion extérieur !
( Debout, à droite, mais loin de la porte, il regarde vers
les fenêtres de droite au fond. ) L'heure rêveuse de la
sieste en ce jour d'été : elle dort. ( Il regarde autour
de lui, ramasse quelques brindilles sèches abattues par le
jardinier, et les lance légèrement contre la fenêtre. Courte
pause.) Francesca, allons!... Il faut te réveiller!
( Il lance encore des brindilles. I^a fenêtre de droite au fond
s* ouvre doucement. Francesca y apparaît. )
72 FRANCIS MARION CRAWFORD
Francesca, transportée de délices^ et chuchotant en
voyant Paolo. — Toi !
Paolo. — Oui, moi. Ah ! mon amour !
Francesca. — Chut, chut !
Paolo. — Puis-je monter ?
Francesca. — D'abord, que je verrouille ma
porte extérieure. Je descends tout de suite. ( EJk
disparaît à l^ intérieur. )
Paolo. — Oui, fais vite !
Francesca, revenant à la fenêtre. — Je descends
par la tourelle. ( Elle lui envoie des baisers y Paolo
les lui renvoie y mais elle a disparu déjà. Puis il va à la
porte de la tourelle à droite ^ où il attend. Lm porte s'ouvre
à Vintérieur. Paolo essaie d^entrer^ mais Francesca^
doucement, le repousse vers le Jardin.)
Paolo, lui saisissant la main. — Tu ne veux pas
que j*entre ?
Francesca. — Nous sommes plus en sécurité
ici. ( Elle lui passe le bras autour du cou, dans une étreinte
pleine d^ amour. Tous deux demeurent un temps silencieux. )
Paolo. — Que je regarde tes yeux, comme cela...
( Inquiet. ) Tu as été souffrante, qu'as-tu ?
Francesca. — J'ai eu faim de toi, j'ai eu soif de
toi, depuis deux mois. Et toi, sais-tu que tu es
très pâle ?
Paolo. — Crois-tu qu'il soit facile de vivre sans
toi?
Francesca. — Moi, il me serait plus facile de
mourir avec toi que de vivre loin de toi. Mais c'eft
trop beau pour oser l'espérer.
Paolo. — Mais aujourd'hui nous vivons...
Francesca, elle laisse tomber sa tête sur l'épaule
de Paolo. — Oui, nous vivons encore.
Paolo, avec inquiétude. — Que veux-tu dire ?
FRANCESCA DA RIMINI 7j
Francesca. — Je sens qu'un de^in terrible pèse
sur nous; je le sens vaguement... une vision impré-
cise qui flotte, là, autour de nous... Je ne peux pas
te dire que Giovarmi connaît notre secret ; pourtant
je suis sûre qu'il le devinera bientôt. Si tu savais
comme il. a changé, depuis la mort de ta femme. Te
rappelles-tu ce qu'il a dit, son ton de voix ?
Paolo, sombre. — Comment veux-tu que j'oublie ?
Francesca. — Paolo, une chose horrible ! Il me
semble parfois qu'il croit que c'e§t toi qui l'as tuée.
Paolo. — J'ai l'âme chargée de sa mort.
Francesca. — Mais ce n'eét pas toi qui l'as tuée ?
Paolo, machinalement. — Ce n'eSt pas moi qui l'ai
tuée.
Francesca, soupçonnant . — Paolo !
Paolo. — Je te dis : ce n'est pas moi qui l'ai tuée.
Francesca. — Mais elle a été tuée.
Paolo, avec effort. — Oui.
Francesca. — Par le geôlier ?
Paolo. — Oui.
Francesca, de plus en plus pénétrée d^ horreur. — Par
ton ordre ?
Paolo, avec désespoir. — Oui !
Francesca. — Dieu de grâce !
Paolo. — Je ne savais pas... Je lui avais défendu
de la faire comparaître... Giovanni et toi, vous
insistiez tous deux... L'homme m'a regardé, pour
me demander ce qu'il fallait faire... et j'ai fait un
signe. Il a cru comprendre qu'elle devait mourir.
Francesca, soulagée. — Ah !... alors ce n'a pas
été ta faute... c'a été la mienne. Vois-tu, je te soup-
çonnais... je voulais absolument voir cette femme...
C'est l'œuvre de notre mauvais destin... je suis aussi
coupable de sa mort que toi.
74 FRANCIS MARION CRAWFORD
Paolo. — Et aussi innocente d'intention.
Francesca. — Si nous pouvions être aussi inno-
cents pour le reste !
Paolo. — Mais tu es innocente, toi.
Francesca. — Oh ! non... puisque je t'aime.
Paolo. — Et c'eSt là tout ton crime ! Mais
moi...
Francesca. — Ce que tu es, je le suis. Je t*ai
haï une heure, une heure brève. J'ai jeté tous mes
péchés sur toi : oh ! mon amour, pardonne-moi !
Je t'ai fait souvenir de ce que j'étais quand tu m'as
trouvée ; je t'ai rappelé ce que tu avais fait de moi :
oh ! mon amour, pardonne-moi ! J'ai cru que tu
m'avais menti: amour de ma vie, cette mauvaise
pensée, pardonne-la-moi !
Paolo. — La faute est à moi, depuis le commen-
cement.
Francesca. — Prends-en ce que tu voudras,
mais laisse-moi toute ma part. Nous ne sommes
qu'une chair, dans' la faute, dans le péché, dans le
crime, dans l'amour. Je haïssais ta femme, autant
qu'elle me haïssait. J'avoue tout : je me suis réjouie
quand j'ai cru qu'elle était morte par ses propres
mains, et tu te serais réjouis comme moi si tu n'avais
pas tout su. Regardons-nous les yeux dans les yeux,
et disons-nous la vérité. Nous désirons la mort de
mon mari. Oh ! Dieu ! si mon enfant venait se
mettre entre nous, maintenant !...
Paolo. — Chut ! mon amour.
Francesca. — • Non, il faut voir les choses
telles qu'elles sont, une fois pour toutes. Nous
avons vécu l'un pour l'autre ; nous aimerions mou-
rir l'un pour l'autre ; nous aimerions tuer l'un pour
Tautre. Qu'on nous sépare, le ciel pour nous sera
FRANCESCA DA RIMINI 75
Tenfer ; qu'on nous réunisse, Fenfer le plus noir
nous sera un ciel de lumière et de paix. Qu'on tue
notre corps, nos âmes suriàvront à notre sang ; que
Dieu nous plonge dans l'abîme, pourvu que nous
restions ensemble ; les démons même auront pitié
de nous, puisque nous nous aimons, puisque nous
savons que nous nous aimons, puisque nous savons
■ce que nous faisons.
Paolo. — C'eêt notre destinée.
Fr^vncesca. — De^in désespéré d'amour et de
mort. Il aurait pu être différent, peut-être; je ne
l'eusse pas souhaité. Tu aurais pu être mon mari,
moi ta femme. Dans un pays de candeur où le soleil
luit plus pur sur des existences meilleures et paisibles,
nous aurions pu survivre à notre jeunesse, à notre
beauté, et puis enfin on nous aurait mis au même
tombeau, innocents sur terre, réconciliés avec Dieu
au ciel...
Paolo. — Nous nous serions moins aimés...
Francesca. — Ainsi que le feu dans l'âtre
brûle moins que la foudre deftruârice. Paolo, je
t'aime tant que je languis de souffrir pour toi, de
verser mon sang pour toi, de me faire torturer pour
toi . . . comprends-tu ?
Paolo. — Si bien que j'en ferais autant, que j'en
ferais davantage, si je le pouvais.
Francesca. — Oh ! je te surpasserais, moi, et
je t'aimerais encore plus.
Paolo. — Oh ! douceur de mon cœur, nous
nous surpasserions tour à tour ! ( Pause. )
Francesca, après un temps. — Pourquoi es-tu
arrivé si subitement ? Cela m'a paru si naturel que
je n'ai même pas songé à te le demander.
7^ FRANCIS MARION CRAWFORD
Paolo. — Je suis venu porteur d'un message
qui ne souffrait pas de retard.
Francesca. — Pour Giovanni ?
Paolo. — Non, bien-aimée, pour toi.
FrAlNCesca. — Pour moi?
Paolo. — De moi.
Francesca, elle comprend. — Je ne puis le rece-
voir que de ta bouche ?
Paolo. — De mes lèvres, seulement. {Il l'attire
près de lui, — On entend un léger cliquetis à la porte. Les
amants s'' éloignent Pun de r autre et écoutent. )
Francesca. — C'était le vent. ( Pause. )
Paolo. — Non. Il n'y a pas un souffle. L'air e§t
lourd. Il y aura un orage cette après-midi.
Francesca. — Oui. Mais comment as-tu pu
quitter Florence ?
Paolo. — J'ai demandé la permission, et l'ai
obtenue.
Francesca. — Pour venir ici ?
Paolo. — Non, je n'ai rien dit. J'ai feint d'aller
au sud, par les terres des Guidi.
Francesca. — Mais il y a des Gibelins parmi
les Guidi ; on peut te soupçonner de trahir !
Paolo. — Qu'eft-ce que cela fait ?
Francesca. — Pourquoi prendre ce chemin dé-
tourné ?
Paolo. — Pour dépister un homme qui e^ à
mon service.
Francesca. — Ce§t étrange. Ne pouvais-tu le
chasser ?
Paolo. — Impossible. Il connaît certains secrets
de notre maison, et je crois que Giovanni lui a donné
plus d'argent que moi, et le paye pour m'espionner.
Je ne voulais pas l'avoir ici, pendant ces quelques
FRANCESCA DA RIMINI 77
jours ; je savais qu'il me suivrait de Florence, et
je lui ai donné le change. A cette heure, il doit être
sur son retour de Rome, où il croyait me trouver.
Francesca. — Tu n'as pas prévenu Giovanni
de ton arrivée : il me l'aurait dit.
Paolo. — Je n'ai pas eu le temps d'écrire. J'au-
rais dû entrer sur mon cheval, par la grand'porte.
C'eût été plus sage. Mais il aurait fallu voir Giovanni
d'abord, et toi, et moi, nous aurions perdu une heure.
Francesca. — Comment es-tu entré ? Tu as
escaladé le mur, là ?
Paolo. — Oui, ainsi que je le fais souvent le
soir. J'ai entendu parler à voix basse, dans le jardin,
je n'ai pas osé regarder. Puis j'ai entendu Giovanni
dire à quelqu'un d'aller avec lui dans la chambre ;
ensuite la porte s'eél fermée et je suis descendu. Tu
dormais, et je t'ai réveillée en lançant des brindilles
contre ta fenêtre.
Francesca. — Giovanni venait de me quitter.
Je n'étais pas encore endormie.
Paolo. — Il doit croire que tu dors, mainte-
nant.
Francesca. — C'eSt fâcheux que tu sois ici
avant de l'avoir vu. S'il arrivait, s'il découvrait que
tu t'es glissé furtivement dans le château, il serait
furieux.
Paolo. — Je vais redescendre le long du baftion
€t rentrer par la grand'porte.
Francesca. — Non, je suis sûre que ce serait
•dangereux. Monte par la tourelle dans ma chambre :
la porte extérieure eSt barrée. Je vais savoir si Gio-
vanni sort à cheval aujourd'hui, ou s'il reéte ici.
Après, j'irai te retrouver et nous déciderons ce qu'il
faut faire.
78
FRANCIS MARION CRAWFORD
Paolo. — Giovanni ne reviendra pas dans ta
chambre ?
Francesca. — Non, pas cette après-midi.
Paolo, après une courte pause. — Bon. Fais-moi
passer par là. ( 0« entend un cliquetis à la porte. )
Francesca. — Vite !
Paolo, s^ attardant. — Ma bien-aimée !
Francesca. — Ah ! ( 'Elle s'attarde dans ses bras. )
Allons, va. Je viens tout de suite. ( Paolo sort par la
tourelle à droite. )
SCENE III
Francesca, seule, puis Giovanni
Francesca, traverse lentement à droite. — Ces
journées d'été me semblaient noires et glacées comme
l'hiver. I.e soleil enfin ! ( Hlle s'arrête près de la porte,
hésitante. ) Faut-il aller trouver Giovanni, ou non ?
Il n'aime pas qu'on le dérange... Et pourtant, il
faut que je sache s'il sort à cheval aujourd'hui. {Elle
place la main sur le loquet de la porte: mais, au moment
ou elle ouvre à F intérieur, le battant de la porte e H poussé
du dehors. — • Entre Giovanni. )
Giovanni, calme, pâle, courtois. — Vous alliez
sortir ?
Francesca. — J'allais trouver Votre Seigneurie.
Giovanni. — J'ai donc le bonheur de vous
épargner une peine. Je viens causer avec vous.
Francesca, surprise. — Avec moi ? Si je puis
rien pour votre service, disposez de moi.
Giovanni. — Je vous remercie. Montons-nous
dans votre chambre ?
FRANCESCA DA RIMINI 7^
Francesca. — II fait plus frais au jardin. Uat-
mosphère e^ étouffante.
Giovanni. — Oui, il fait chaud. Tout à Theure^
il faisait bon dans votre chambre.
Fkancesca. — Non. Je suis sortie respirer.
Giovanni. — Je croyais que vous dormiez^
comme votre porte était barrée...
Francesca. — Je n'ai pu m' endormir, et en
descendant, j'ai oublié d'ôter le verrou. Il faisait
si chaud.
Giovanni, les yeux levés vers la fenêtre à droite au
fond. — Si vous aviez tenu votre fenêtre fermée,,
le soleil n'aurait pas échauffé la chambre.
Francesca, nerveuse, jetant un coup d*œil à la fe-
nêtre. — Je n'y ai pas pensé. Voulez-vous vous
asseoir ici ? De quoi désirez-vous causer avec moi ?
( Ils s'asseyent sous r arbre de droite. Giovanni tourne
le dos à la fenêtre. )
Giovanni. — Il s'agit de Paolo. (Pause.)
Francesca, nerveuse. — Eh bien ?
Giovanni. — Vous savez combien je me suis
toujours fié à mon frère, pour les affaires même lesi
plus importantes. J'ai eu tant de confiance en sa
loyale affection fraternelle que j'ai fermé les yeux sur
ses défauts.
Francesca. — Ses défauts ?
Giovanni. — Oui. Son mariage était mal assorti,.
Il e§t vrai, mais il a agi de façon à tout rendre pire,
et, en fin de compte, il s'c^ trouvé responsable de
l'horrible mort de sa femme. ( Paolo avance la tête
avec précaution par la fenêtre de droite au fond, voit qui
Giovanni a le dos tourné vers lui et écoute. Sa figure est
très pâle et fait voir qu'ail suit la conversation. )
«o
FRANCIS MARION CRAWFORD
Francesca. — Elle s'eSt tuée de ses propres
mains !
Giovanni. — Sans doute, sans doute. Il vaut
mieux le croire.
Francesca, surprise. — Que voulez-vous dire ?
Giovanni. — Peu importe. Repos à son âme !
Si j'ai parlé d'elle, c'eSt que j'ai souvent désiré voir
mon frère vivre davantage chez lui. Mais je le gar-
dais ici parce que j'avais foi en lui.
Francesca, dominani son angoisse croissante. —
Qu'a-t-il fait pour perdre votre confiance ?
Giovanni, lui jette un regard. Après une pause. —
Vous serez stupéfaite d'apprendre qu'il a quitté
Florence subitement sans me prévenir.
Francesca, insuffisamment surprise^ évitant ses
jeux. — Ah ! vraiment !
GiovAisTNi, qui affecte de ne rien remarquer. — La
nouvelle ne vous surprend pas autant qu'elle m'a
surpris. Mais ce n'e^ pas tout. J'ai cru en lui si
longtemps que je fermerais bien encore les yeux.
Il aurait pu aller courir après une jolie femme.
Francesca, avec un faible sourire, indifférente. —
Oui.
Giovanni. — Oui, bien que ce ne soit guère là
son défaut. Seulement la vérité e§t bien plus grave.
Vous ne soupçonnez rien ?
Francesca. — Non, Monseigneur. Je vous en
supplie, venez-en à la vérité. Je suis infiniment
attachée à votre frère et cette accusation vague me
fait l'eflFet d'un coup de poignard dans les ténèbres.
Giovanni. — Je ferai la lumière, vous saurez
tout.
Francesca, dominant ses nerfs. — Dites-le donc
tout de suite.
FRANCESCA DA RIMINI 8i
Giovanni. — Paolo m'a trahi — pendant son
séjour à Florence. Il a conspiré avec les nobles Gibe-
lins en exil pour s'emparer de notre cité et de notre
forteresse. Ils veulent en faire une base d'opérations
contre la République Florentine.
Francesca, indignée. — Paolo conspirer contre
vous ? C'est impossible, absurde, hors de toute
raison ! D'ailleurs, vous êtes ici, vous, seigneur de
Rimini, en pleine possession ! Que peuvent contre
vous des conspirateurs ?
Giovanni, calme. — Ils comptent sans moi. (7/
se lève. ) On me croit mort. ( Vaolo ramène doucement
les volets de la fenêtre et les ferme presque, de crainte que
Giovanni V aperçoive en se retournant. )
Francesca. — Mort?
Giovanni, se promenant lentement devant elle de
long en large. — Assassiné. ( Il pousse un rire bref. )
Francesca. — Qui vous a fait croire cet abo-
minable mensonge ?
Giovanni. — Mensonge? C'e^ ce qu'il faut
savoir. Et c'eét jugement le point sur lequel j'avais
songé à causer avec vous.
Francesca. — Je dis que c'e^ un mensonge.
Giovanni. — Oui, oui. Vous n'avez pas hésité.
( Il Jette un coup d'ail vers la fenêtre et s'aperçoit qu'elle
eff fermée.) Voilà qui eft étrange. Cette fenêtre était
ouverte. Qui donc a pu la fermer ? Votre porte exté-
tieure eSt verrouillée par en dedans, et personne n'a
passé par le jardin.
Francesca. — C'eft le vent qui l'a fermée.
Giovanni. — Non. Il n'y a pas un souffle. L'air
e§t lourd. Pas une feuille qui bouge. Comment
voulez-vous que le vent ait fermé cette fenêtre ?
Feancesca. — Une rafale, à l'inftant, pendant
32
FR\NCIS MARION CRAWFORD
que vous parliez ; vous ne vous en êtes pas aperçu.
Je vous le demande encore, qui vous a farci les
oreilles de ces horribles mensonges ?
Giovanni. — C'eft bien singulier tout de même.
(7/ se tourne vers elle.) Vous dites " mensonges "
sans rien peser. Pour ma part, j'aime mon frère, et
je ne serais que trop heureux de me laisser persua-
der que rien de tout cela n'eSt vrai. Vous pouvez
vous imaginer facilement ce que j'éprouverais si
j'étais contraint de le traiter en traître envers moi,
sa maison et sa patrie.
Francesca. — Ce n'e§t même pas à considérer.
Giovanni. — C'e§t à considérer, parce que si
le rapport eft véritable, je devrai faire justice.
Francesca. — Justice !
Giovanni, grave. — Oh ! il va sans dire qu'on
éviterait la honte publique de sa mort.
Francesca. — Sa mort !
Giovanni, de même. — Un homme de son rang
jouit du privilège de mourir dans sa chambre par
le cordon de soie.
Francesca. — Etranglé ?
Giovanni, hochant gravement la tête. — Oui. Ce§t
la coutume.
Francesca, se remettant peu à peu. — Sans doute,
sans doute. Un traître mérite la mort.
Giovanni. — Evidemment. Refte la question
de savoir qui peut défendre mon malheureux frère
contre les accusations de la République Florentine.
Francesca, surprise. — La République ? Le gou-
vernement de la République ?
Giovanni, calme. — Oui. Vous ne pensez pas,
à coup sûr, que je me laisserais troubler à ce point
par une haineuse invention ou la calomnie de quelque
FRANCESCA DA RIMINI 83
ennemi obscur ? Non, c'eSt la République même qui
porte l'accusation. Voilà ce qui fait sa gravité.
Quelques-uns des nobles impliqués avec Paolo
dans la conspiration ont été arrêtés sans scandale,
et ils ont avoué.
Francesca. — Sous la torture?
Giovanni. — Je le présume.
Francesca. — Ils ont accusé Paolo?
Giovanni. — Ils ont accusé mon frère Paolo.
Tel e§t le sens des lettres que je viens de recevoir.
Francesca, prenant hardiment sa défense. — Gio-
vanni, écoutez-moi. Vous avez aimé votre frère
avec tendresse pendant de longues années, et lui,
du mieux qu'il a pu, vous a très fidèlement servi.
Et vous avez été bon pour lui et vous avez mérité
sa reconnaissance. Vous croyez que tout d'un coup
il va se tourner contre vous, comploter votre mort
et votre ruine, pour s'emparer de vos terres et régner
à votre place ? Vous ne trouvez pas que ce serait
monstrueux ?
Giovanni, grave. — Monstrueux, si, de la part
d'un frère en qui j'avais mis ma foi.
Francesca. — ESt-ce que cela lui ressemble,
voyons ? ESt-ce qu'il n'est pas doux, réservé,
avec sa nature confiante et sa parole si franche ?
A-t-il l'air d'un conspirateur ?
Giovanni. — J'ai toujours eu la même impres-
sion — mais nous sommes en présence de faits.
Francesca. — Non, pas de faits ; de phrases,
de lettres écrites par des gens qui peut-être lui en
veulent secrètement. E§t-ce que ce ne sont pas des
choses qui se voient tous les jours à notre époque ?
Vous-même, tout à l'heure, vous avez eu l'idée
que Paolo avait pu quitter Florence pour un rendez-
84 FRANCIS MARION CRAWFORD
VOUS d'amour : n'e§l-il pas plus probable encore qu*à
Florence même il se soit épris de quelque charmant
visage ?
Giovanni. — Si.
Francesca. — Et ne peut-il se faire que le mari
de la dame, ou son père, ou son frère, soit un per-
sonnage de haut rang et de grand pouvoir ?
Giovanni. — Si. Je croirais volontiers que toute
cette affaire, en fin de compte, peut être... déter-
minée par la jalousie d'un mari.
Francesca. — Et cet homme, pour sauver son
honneur, aurait tenté de ruiner Paolo en l'accusant
de trahison, en le chargeant faussement, au lieu de
recourir à une vengeance direâe.
Giovanni. — Vous voulez dire au lieu de l'as-
sassiner ?
Francesca. — Juste.
Giovanni. — Mais ces nobles, qui ont avoué,
qu'en faites-vous ?
Francesca. — E§t-ce que l'homme que nous
pensons, un mari outragé, hésiterait à mettre des
innocents à la question, à les faire périr sous pré-
texte de justice, pourvu qu'enfin la loi pimisse
de mort celui qui lui a fait subir l'outrage ?
Giovanni. — Non. Voilà qui t§t vrai. C'e^
un raisonnement subtil.
Francesca. — C'eSt le sens conmiun, cela saute
aux yeux, c'e§t la vérité, ou presque la vérité.
Giovanni. — Mais, d'autre part...
Francesca. — Non, ne vous torturez pas la
cervelle pour y trouver des raisons d'assassiner un
innocent ! Il n'en manque pas. Voulez-vous servir
de misérable instrument volontaire à la haine et à
la vengeance d'un autre ? Tuez donc votre frère !
FRANCESCA DA RIMINI 8j
Voulez-vous ôter leur père à ses enfants comme on
leur a ôté leur mère ? Faites donc traquer votre frère
par vos soldats, faites-le égorger par eux ! Voulez-
vous que son fils grandisse dans la haine mortelle
du meurtrier de son père, qu'il ait soif de votre
sang, qu'il compte les jours tant que sa petite main
n'aura pas trouvé la force de vous frapper dans le
dos jusqu'au cœur ? Assassinez donc votre frère !
Mais assassinez en même temps ses enfants, ou ils
vengeront son injuéte mort. Voilà des raisons, voilà
des arguments qui doivent vous Stimuler. Mais vos
mobiles, à vous, sont vains comme l'air, fragiles
comme le verre, ondoyants comme l'eau. La Répu-
blique de Florence ? Mais la République elle-même
n'e^ que l'outil d'un ennemi puissant, d'un ennemi
secret qui a juré la ruine de votre frère.
Giovanni. — Je croirais presque que vous ne vous
trompez pas. {Entre Concordia par la droite.)
SCENE IV
Les Mêmes, Concordia
Giovanni. — Qu'e§t-ce, petite mignonne ?
Concordia. — Maman e§t-elle ici ? ( Elle voit
Francesca. ) Ah oui ! J'entendais parler, j'ai bien
pensé que tu ne dormais pas. ( Elle va ver^ Francesca . )
Francesca. — Que veux-tu, ma chérie ? Nous
sommes occupés. Tu reviendras tout à l'heure.
Concordia. — Maman, tu m'as promis de me
donner ce vieux morceau de soie bleu pâle pour
faire un manteau neuf à l'image de Notre-Dame.
Francesca. — Oui, mon enfant. Je te le don-
nerai demain.
86
FRANCIS MARION CRAWFORD
Concordia. — Mais, c'e§t demain la fête, ma-
man, l'Ascension. Et nous sommes en train de
décorer la chapelle.
Francesca. — Où e§l-elle, cette soie ?
Concordia. — Dans ta chambre, maman, tu
sais, dans le coffre, entre les deux fenêtres. Je sau-
rai bien la trouver. Veux- tu que j'aille la chercher ?
Francesca. — Non ! ( 'Elle se reprend ; puis dou-
cement. ) Non, pas en ce moment, ma chérie. Tu re-
viendras dans im petit inétant, et j'irai la chercher
avec toi.
Concordia. — • Mais je saurai si bien la trouver...
Giovanni, qui a écouté attentivement . A. Francesca. —
Pourquoi l'enfant n'irait-elle pas la chercher toute
seule ?
Francesca, essayant de rire. — Elle mettra tout
en désordre. Elle eft si maladroite de ses mains...
Concordia, désappointée. — Oh ! maman !
Francesca. — Non, non, ma chérie. Tout à
l'heure, tu reviendras ; et, en plus de la soie bleu
pâle, je te donnerai de belles perles de Venise pour
Notre-Dame, et une bande de broderies d'or pour
lui border son manteau. Et puis nous irons à la
chapelle et nous arrangerons cela toutes les deux.
Concordia. — Quand pourrai-je revenir, maman .^
Francesca. — Dans une demi-heure, mon
amour.
Concordia. — Alors, je reviendrai par en haut,
parce qu'il va pleuvoir.
Giovanni, levant les jeux. — Oui, il va pleuvoir.
Concordia. — Alors c'eft entendu, dans une
demi-heure. Mais, maman, bien sûr, bien sûr tu
viendras avec moi à la chapelle ?
FRANCESCA DA RIMINI 87
Francesca. — Oui, ma chérie, bien sûr. Va
vite, ( Concordia fait un pas vers la gauche. )
Giovanni, lui montrant la tourelle. — Passe par
là ; c'est plus court.
Francesca. — Non, non ! passe par la porte.
( Concordia traverse à gauche et sort à gauche. Giovanni
regarde fixement Francesca, puis se détourne et fait
quelques pas. Un temps. ) Giovanni !
Giovanni, il se retourne vers elle. — Oui.
Francesca. — Dites-moi que vous ne croyez
pas Paolo coupable de cette trahison envers Flo-
rence.
Giovanni. — Certains de vos arguments ont
un grand poids.
Francesca. — Je vous demande seulement de
ne pas juger une chose si grave à la hâte. Vous, qui
avez toujours été si brave et si juéte...
Giovanni. — Ecoutez, si Paolo eft innocent, de
deux choses Tune : ou il se réfugiera ici pour échapper
à ses ennemis, ou il rentrera à Florence pour leur
faire face. Eft-ce logique ?
Francesca, avec une lueur d^ espoir. — Oh oui !
oh oui !
Giovanni, subitement. — Que croyez-vous qu'il
fera ?
Francesca, ^r^j^ à f improviste. — Je ... je crois
qu'il viendra ici.
Giovanni, tranquillement . — Oui. Je crois qu'il
eft probable que vous le verrez ici, aujourd'hui.
Francesca. — Alors, vous n'enverrez pas de
réponse à Florence jusqu'à ce qu'il soit venu ?
Giovanni. — Pas aujourd'hui.
Francesca. — Ni demain? Vous attendrez en-
core un jour... Promettez-le-moi.
88 FRANCIS MARION CRAWFORD
Giovanni. — Je vous le promets. {Il lui prend
la main et r attire doucement à lui. ) Et vous, Francesca,
en échange, ne me donnerez-vous rien ?
Francesca, horriblement émue. — Quoi ? Que
voulez-vous de moi ?
Giovanni. — Aller avec vous, par là. (7/ montre
la tourelle. )
Francesca. — Non... non... pas en ce moment...
Giovanni, l'attirant encore ; puis il la serre furieu-
sement dans ses bras. — Oh ! je t'aime ! ( // rem-
brasse plusieurs fois avec fureur. ) Je t'aime ! Et je t'ai-
merai encore quand tu seras morte ! ( La fenêtre
de droite y au fond, se ferme avec un bruit sec. Giovanni
sursaute y jette les yeux , puis embrasse encore Francesca. )
Adieu ! ( Il P abandonne , tandis qu^elle s'ajfaisse sur le
banc de droite. Sortie rapide. )
SCENE V
Francesca, seule ^ puis Giovanni
Francesca, demi-évanouie, se remet lentement, puis
se -lève. — Ju^e Dieu ! ( Lividité d^ éclairs, suivie
presque aussitôt d^un coup de tonnerre. Francesca se
signe et entre à la hâte dans la tourelle. Sortie à droite.
La pluie tombe à torrents. — Rentre Giovanni par la
gauche. Il traverse la scene en courant, et longe la muraille ;
enfin, il se baisse près de la haie de buis. A la chute du
rideau, on le voit soulever l'échelle laissée par le jardinier. )
Rideau
Ade Quatrième
Intervalle de quelques minutes
1m chambre de Fra?icesca. Même décor qu^au premier
acte, hes fenêtres sont fermées^ à r exception de celle
de gauche, au fond, l^umière douce et dijfuse. U orage
s'' apaise.
SCENE PREMIERE
Paolo, Francesca
Au lever du rideau^ Francesca sort de P alcôve ; sa main
touche encore les tentures. Paolo est déjà au milieu de
la scene ; il eH tourné vers le public et se passe la main
sur le front comme s'' il sortait d'un rêve de bonheur.
Paolo, rêveusement. — Ah ! il fait bon revivre.
Francesca, s'' avançant derrière lui^ pose la main sur
son épaule. — Oui, et vibrer de toutes les parcelles
de notre être. L'orage e^t passé, mon amour...
laisse entrer le soleil, laisse entrer la lumière. Fair,
la joie du monde qui s'éveille, et qui si longtemps
nous fut ténébreux tant que nous languissions l'un
pour l'autre ! ( "Elle le regarde aller ouvrir la fenêtre
de gauche, au deuxième plan. ) Figurons-nous qu'il
faisait nuit, et que maintenant le soleil se lève.
Paolo, ouvrant la fenêtre. — Jamais il n'y eut de
soleil là où tu n'étais pas.
Francesca. — Jamais nuit ne fut sombre où
94 FRANCIS MARION CRAWFORD
tu étais près de moi... Mes mains amoureuses
éprouvent le soleil sur ton visage, quand les lumières
sont mortes. ( Le soleil entre à flots... Francesca, debout
dans la lumière. ) O soleil plein de joie, emplis l'uni-
vers de ton vin d'or, et fais-le déborder de vie !
( A Paolo. ) Soleil de ma vie, mon âme t§t pleine de
toi !
Paolo. — Mon Dieu ! prolonge cette heure !..•
Francesca. — Et l'amour la gardera du temps
et de la mort et des méchants.
Paolo, r attirant vers le fauteuil. — Viens, mon
cœur, nous sommes en sûreté ici.
Francesca. — Toi, peut-être, plus qu'en aucun lieu
du monde. Mais il faut songer à ce que nous devons
faire.
Paolo. — Pas encore, pas encore ! Viens, res-
tons assis un peu là, comme jadis... {Ils demeurent
assis run près de l^ autre. )
Francesca. — Et rêvons que la réalité est
lasse, et qu'elle a fermé enfin ses yeux si grands
ouverts, et qu'elle-même s'eft faite rêve.
Paolo. — Oui, mon amour. Ainsi. Où e§t notre
livre bien-aimé ?
Francesca. — Là, sous ma main.
Paolo, lisant. — " Advint que Lancelot trouva
la Reine, dans l'instant qu'elle était seule. Car c'était
l'après-dînée, et la journée était moulte chaude, et
toutes gens dormaient ".
Francesca, lisant à voix basse. — " Car trop
longuement avaient-ils été séparés". {A Paolo.)
Combien de temps, je me le demande ?
Paolo. — Plus de deux mois.
FRANCESCA DA RIJMINI 95
SCENE II
Les Mêmes, puis Giovanni, puss Concordia
Francesca. — Oui. ( Lisant. ) " Et quand Lan-
celot aperçut les lèvres de Guenièvre, et que trop
amoureusement elles souriaient, ainsi qu'il la voyait
sourire dans ses rêves... " {Giovanni entre par la
fenêtre. Debout sur la marche.^ Voilà que la lumière
s'assombrit encore. Je n'y vois plus.
Paolo. — Mais nous savons les paroles. ( Gio-
vanni se glisse le long du fauteuil vers Vaolo. )
Francesca. — Je les sais par cœur. Et nous
savons le reSte. Le livre dit ( Récitant.) : " Elle lui
tendit les deux mains". Ainsi. (Au moment ou
Giovanni va frapper Vaolo, Francesca se jette contre la
pointe de la dague et s'efforce de repousser Giovanni.
Mortellement blessée, elle tombe à genoux sur le fauteuil. )
Giovanni, poignardant Paolo, qui a essayé de tirer
son épée. — Ainsi ! ainsi ! ( Avec un cri d'' insensé. )
Ha ! {Paolo tombe, presque mort, à P autre extrémité du
fauteuil. Giovanni traverse, recule et le regarde. )
Francesca, se traînant à genoux pour voir la figure
de Paolo. — Paolo ! Parle-moi !
Paolo. — Un baiser, pendant que je respire
encore ! ( Francesca P embrasse, )
Francesca. — Cœur de mon cœur ! Pas encore !
Rien qu'un souffle, un seul souffle, pour rencontrer
le mien ! ( File l'embrasse de nouveau. )
Paolo. — Ensemble... tous les deux. ( Il Pétreint
dans ses bras. Puis F étreinte se relâche.)
96 FRANCIS MARION CRAWFORD
Francesca. — Attends, mon amour ! Ah ! at-
tends-moi un seul moment ! ( Elle tombe en avant sur
son corps. Silence. Giovanni^ plein d'horreur, recule vers
la porte du fond. Francesca lève lentement la tête, voit
Giovanni, et se redresse péniblement, la main sur sa bles-
sure. A. Giovanni^ Démon de lâcheté ! (Ê//? lutte
contre la douleur de sa blessure. ) Je ne vous tuerais pas
si j'en avais le pouvoir, crainte de voir votre visage
aux enfers. Ils ne sont pas assez vastes pour contenir
votre âme et la nôtre ! Soyez maudit comme Caïn :
vivez, vivez toujours... (^elle cherche à reprendre
haleine.^ ou mendiez le pardon divin, une petite
place au milieu des bons larrons... trouvez le Paradis,,
si vous le pouvez... allez où vous voudrez, mais ne
venez pas chez les damnés, ils auraient horreur de
vous, et Judas vous cracherait à la face ! ( £//<?
s"* affaisse., défaillante. ) Partez, partez, mais regardez au
moins pour la dernière fois ! ( £//? rassemble ses der-
nières forces. ) Voici ce que vous m'avez demande
bien des fois, aujourd'hui, tout à l'heure encore :
puisse cette vision reéter imprimée dans vos yeux !
que le feu éternel, de sa brûlure, la marque dans votre
cerveau ! Regardez ! regardez ! Voici ce que vous
m'avez demandé en vain et ce que je vous ai refusé,
ce que vous avez attendu jour et nuit, nuit et jour,
et ce que vous n'aurez de moi jamais, jamais —
regardez bien — le baiser d'amour, suprême, éternel,
fidèle ! ( JB//(? embrasse Paolo. Paolo meurt. ) Ah ! mon
amour, pardonne-moi si j'ai tardé... je viens. {Elle
meurt. — Giovanni se cache la figure et s'enfuit par la porte
de gauche. — Silence. — On entend frapper à la porte
du fond. )
La voix de Concordia. — Maman ! maman !
{Elle frappe.) Ouvre-moi !... {Pause.)... Je viens
FRANCESCA DA RIMINI 97
chercher la soie bleue... {Pause. Concordia parle plus
has, comme si elk avait peur du silence.)... pour le man-
teau de Notre-Dame... Maman ! ( Sa voix eB étranglée
par l^ angoisse. ) Maman !
FIN
A chevé
de typographier
et d'imprimer
dans les ateliers de
FRANCOIS BERN GUARD
le vingtième j our de janvier
m il-neuj'cent-vingt-huit
lo. Rue Lebel
Vincennes
o
University of Toronto
Library
^cme Library Card Pocket
LOWE-MARTIN CO. tiMiTED